--Quoi? dit Finot.

--Les lois sont des toiles d’araignées à travers lesquelles passent les

grosses mouches et où restent les petites.

--Où veux-tu donc en venir? dit Finot à Blondet.

--Au gouvernement absolu, le seul où les entreprises de l’Esprit

contre la Loi puissent être réprimées! Oui, l’Arbitraire sauve les

peuples en venant au secours de la justice, car le droit de grâce n’a

pas d’envers: le Roi, qui peut gracier le banqueroutier frauduleux, ne

rend rien à l’Actionnaire. La Légalité tue la Société moderne.

--Fais comprendre cela aux électeurs! dit Bixiou.

--Il y a quelqu’un qui s’en est chargé.

--Qui?

--Le Temps. Comme l’a dit l’évêque de Léon, si la liberté est ancienne,

la royauté est éternelle: toute nation saine d’esprit y reviendra sous

une forme ou sous une autre.

--Tiens, il y avait du monde à côté, dit Finot en nous entendant sortir.

--Il y a toujours du monde à côté, répondit Bixiou qui devait être

aviné.

Paris, novembre 1837.

PIERRE GRASSOU.

AU LIEUTENANT-COLONEL D’ARTILLERIE PÉRIOLLAS,

_Comme un témoignage de l’affectueuse estime de l’auteur_,

DE BALZAC.

Toutes les fois que vous êtes sérieusement allé voir l’Exposition

des ouvrages de sculpture et de peinture, comme elle a lieu depuis

la Révolution de 1830, n’avez-vous pas été pris d’un sentiment

d’inquiétude, d’ennui, de tristesse, à l’aspect des longues galeries

encombrées? Depuis 1830, le Salon n’existe plus. Une seconde fois,

le Louvre a été pris d’assaut par le peuple des artistes qui s’y est

maintenu. En offrant autrefois l’élite des œuvres d’art, le Salon

emportait les plus grands honneurs pour les créations qui y étaient

exposées. Parmi les deux cents tableaux choisis, le public choisissait

encore: une couronne était décernée au chef-d’œuvre par des mains

inconnues. Il s’élevait des discussions passionnées à propos d’une

toile. Les injures prodiguées à Delacroix, à Ingres, n’ont pas moins

servi leur renommée que les éloges et le fanatisme de leurs adhérents.

Aujourd’hui, ni la foule ni la Critique ne se passionneront plus pour

les produits de ce bazar. Obligées de faire le choix dont se chargeait

autrefois le Jury d’examen, leur attention se lasse à ce travail; et,

quand il est achevé, l’Exposition se ferme. Avant 1817, les tableaux

admis ne dépassaient jamais les deux premières colonnes de la longue

galerie où sont les œuvres des vieux maîtres, et cette année ils

remplirent tout cet espace, au grand étonnement du public. Le Genre

historique, le Genre proprement dit, les tableaux de chevalet, le

Paysage, les Fleurs, les Animaux, et l’Aquarelle, ces huit spécialités

ne sauraient offrir plus de vingt tableaux dignes des regards du

public, qui ne peut accorder son attention à une plus grande quantité

d’œuvres. Plus le nombre des artistes allait croissant, plus le Jury

d’admission devait se montrer difficile. Tout fut perdu dès que le

Salon se continua dans la Galerie. Le Salon devait rester un lieu

déterminé, restreint, de proportions inflexibles, où chaque Genre

exposait ses chefs-d’œuvre. Une expérience de dix ans a prouvé la bonté

de l’ancienne institution. Au lieu d’un tournoi, vous avez une émeute;

au lieu d’une Exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar; au

lieu du choix, vous avez la totalité. Qu’arrive-t-il? Le grand artiste

y perd. _Le Café Turc_, _les Enfants à la fontaine_, _le Supplice des

crochets_, et _le Joseph_ de Decamps eussent plus profité à sa gloire,

tous quatre dans le grand Salon, exposés avec les cent bons tableaux

de cette année, que ses vingt toiles perdues parmi trois mille œuvres,

confondues dans six galeries. Par une étrange bizarrerie, depuis

que la porte s’ouvre à tout le monde, on parle des génies méconnus.

Quand, douze années auparavant, _la Courtisane_ de Ingres et celles de

Sigalon, _la Méduse_ de Géricault, _le Massacre de Scio_ de Delacroix,

_le Baptême d’Henri IV_ par Eugène Deveria, admis par des célébrités

taxées de jalousie, apprenaient au monde, malgré les dénégations de la

Critique, l’existence de palettes jeunes et ardentes, il ne s’élevait

aucune plainte. Maintenant que le moindre gâcheur de toile peut envoyer

son œuvre, il n’est question que de gens incompris. Là où il n’y a plus

jugement, il n’y a plus de chose jugée. Quoi que fassent les artistes,

ils reviendront à l’examen qui recommande leurs œuvres aux admirations

de la foule pour laquelle ils travaillent: sans le choix de l’Académie,

il n’y aura plus de Salon, et sans Salon l’Art peut périr.

Depuis que le livret est devenu un gros livre, il s’y produit bien des

noms qui restent dans leur obscurité, malgré la liste de dix ou douze

tableaux qui les accompagne. Parmi ces noms, le plus inconnu peut-être

est celui d’un artiste nommé Pierre Grassou, venu de Fougères, appelé

plus simplement Fougères dans le monde artiste, qui tient aujourd’hui

beaucoup de place au soleil, et qui suggère les amères réflexions

par lesquelles commence l’esquisse de sa vie, applicable à quelques

autres individus de la Tribu des Artistes. En 1832, Fougères demeurait

rue de Navarin, au quatrième étage d’une de ces maisons étroites et

hautes qui ressemblent à l’obélisque de Luxor, qui ont une allée, un

petit escalier obscur à tournants dangereux, qui ne comportent pas

plus de trois fenêtres à chaque étage, et à l’intérieur desquelles se

trouve une cour, ou, pour parler plus exactement, un puits carré. Au

dessus des trois ou quatre pièces de l’appartement occupé par Grassou

de Fougères s’étendait son atelier, qui avait vue sur Montmartre.

L’atelier peint en fond de briques, le carreau soigneusement mis en

couleur brune et frotté, chaque chaise munie d’un petit tapis bordé,

le canapé, simple d’ailleurs, mais propre comme celui de la chambre

à coucher d’une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des

petits esprits et le soin d’un homme pauvre. Il y avait une commode

pour serrer les effets d’atelier, une table à déjeuner, un buffet, un

secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés

et propres. Le poêle participait à ce système de soin hollandais,

d’autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du nord

inondait de son jour net et froid cette immense pièce. Fougères,

simple peintre de Genre, n’a pas besoin des machines énormes qui

ruinent les peintres d’Histoire, il ne s’est jamais reconnu de facultés

assez complètes pour aborder la haute peinture, il s’en tenait encore

au Chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année,

époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement

l’idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par

elle-même, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette,

allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et

attendait, pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer

le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l’artiste qui mangeait

avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas

d’un homme qui avait eu sur sa vie l’influence que ces sortes de gens

ont sur celle de presque tous les artistes, d’Élias Magus, un marchand

de tableaux, l’usurier des toiles. En effet Élias Magus surprit le

peintre au moment où, dans cet atelier si propre, il allait se mettre à

l’ouvrage.

--Comment vous va, vieux coquin? lui dit le peintre.

Fougères avait eu la croix, Élias lui achetait ses tableaux deux ou

trois cents francs, il se donnait des airs très-artistes.

--Le commerce va mal, répondit Élias. Vous avez tous des prétentions,

vous parlez maintenant de deux cents francs dès que vous avez mis pour

six sous de couleur sur une toile... Mais vous êtes un brave garçon,

vous! Vous êtes un homme d’ordre, et je viens vous apporter une bonne

affaire.

--_Timeo Danaos et dona ferentes_, dit Fougères. Savez-vous le latin?

--Non.

--Eh! bien, cela veut dire que les Grecs ne proposent pas de bonnes

affaires aux Troyens sans y gagner quelque chose. Autrefois ils

disaient: Prenez mon cheval! Aujourd’hui nous disons: Prenez mon

ours... Que voulez-vous, Ulysse-Lageingeole-Élias Magus?

Ces paroles donnent la mesure de la douceur et de l’esprit avec

lesquels Fougères employait ce que les peintres appellent les charges

d’atelier.

--Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.

--Oh! oh!

--Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête

artiste.

--Au fait?

--Hé! bien, j’amène un père, une mère et une fille unique.

--Tous uniques!

--Ma foi, oui!... et dont les portraits sont à faire. Ces bourgeois,

fous des arts, n’ont jamais osé s’aventurer dans un atelier. La fille a

une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces gens-là! ce

sera peut-être pour vous des portraits de famille.

Ce vieux bois d’Allemagne, qui passe pour un homme et qui se nomme

Élias Magus, s’interrompit pour rire d’un sourire sec dont les éclats

épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Méphistophélès parlant

mariage.

--Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez me

faire trois tableaux.

--Mai-z-oui, dit gaiement Fougères.

--Et si vous épousez la fille, vous ne m’oublierez pas.

--Me marier, moi? s’écria Pierre Grassou, moi qui ai l’habitude de me

coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie arrangée....

--Cent mille francs, dit Magus, et une fille douce, pleine de tons

dorés comme un vrai Titien!

--Quelle est la position de ces gens-là?

--Anciens négociants; pour le moment, aimant les arts, ayant maison de

campagne à Ville-d’Avray, et dix ou douze mille livres de rente.

--Quel commerce ont-ils fait?

--Les bouteilles.

--Ne dites pas ce mot, il me semble entendre couper des bouchons, et

mes dents s’agacent...

--Faut-il les amener?

--Trois portraits, je les mettrai au Salon, je pourrai me lancer dans

le portrait, eh! bien, oui...

Le vieil Élias descendit pour aller chercher la famille Vervelle. Pour

savoir à quel point la proposition allait agir sur le peintre, et quel

effet devaient produire sur lui les sieur et dame Vervelle ornés de

leur fille unique, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur la vie

antérieure de Pierre Grassou de Fougères.

Élève, Fougères avait étudié le dessin chez Servin, qui passait

dans le monde académique pour un grand dessinateur. Après, il était

allé chez Schinner y surprendre les secrets de cette puissante et

magnifique couleur qui distingue ce maître; mais le maître, les élèves,

tout y avait été discret, et Pierre n’y avait rien surpris. De là,

Fougères avait passé dans l’atelier de Gros, pour se familiariser

avec cette partie de l’art nommée la Composition, mais la Composition

fut sauvage et farouche pour lui. Puis il avait essayé d’arracher à

Sommervieux, à Drolling père, le mystère de leurs effets d’Intérieurs.

Ces deux maîtres ne s’étaient rien laissé dérober. Enfin, Fougères

avait terminé son éducation chez Duval-Lecamus. Durant ces études et

ces différentes transformations, Fougères eut des mœurs tranquilles

et rangées qui fournissaient matière aux railleries des différents

ateliers où il séjournait, mais partout il désarma ses camarades par

sa modestie, par une patience et une douceur d’agneau. Les Maîtres

n’avaient aucune sympathie pour ce brave garçon, les Maîtres aiment les

sujets brillants, les esprits excentriques, drolatiques, fougueux, ou

sombres et profondément réfléchis, qui dénotent un talent futur. Tout

en Fougères annonçait la médiocrité. Son surnom de Fougères, celui du

peintre dans la pièce de l’Églantine, fut la source de mille avanies;

mais, par la force des choses, il accepta le nom de la ville où il

était né.

Grassou de Fougères ressemblait à son nom. Grassouillet et d’une taille

médiocre, il avait le teint fade, les yeux bruns, les cheveux noirs,

le nez en trompette, une bouche assez large et les oreilles longues.

Son air doux, passif et résigné relevait peu ces traits principaux

de sa physionomie pleine de santé, mais sans action. Il ne devait

être tourmenté ni par cette abondance de sang, ni par cette violence

de pensée, ni par cette verve comique à laquelle se reconnaissent les

grands artistes. Ce jeune homme, né pour être un vertueux bourgeois,

venu de son pays pour être commis chez un marchand de couleurs,

originaire de Mayenne et parent éloigné des d’Orgemont, s’institua

peintre par le fait de l’entêtement qui constitue le caractère breton.

Ce qu’il souffrit, la manière dont il vécut pendant le temps de ses

études, Dieu seul le sait. Il souffrit autant que souffrent les

grands hommes quand ils sont traqués par la misère et chassés comme

des bêtes fauves par la meute des gens médiocres et par la troupe des

Vanités altérées de vengeance. Dès qu’il se crut de force à voler de

ses propres ailes, Fougères prit un atelier en haut de la rue des

Martyrs, où il avait commencé à piocher. Il fit son début en 1819. Le

premier tableau qu’il présenta au Jury pour l’Exposition du Louvre

représentait une noce de village, assez péniblement copiée d’après

le tableau de Greuze. On refusa la toile. Quand Fougères apprit la

fatale décision, il ne tomba point dans ces fureurs ou dans ces accès

d’amour-propre épileptique auxquels s’adonnent les esprits superbes, et

qui se terminent quelquefois par des cartels envoyés au directeur ou

au secrétaire du Musée, par des menaces d’assassinat. Fougères reprit

tranquillement sa toile, l’enveloppa de son mouchoir, la rapporta dans

son atelier en se jurant à lui-même de devenir un grand peintre. Il

plaça sa toile sur son chevalet, et alla chez son ancien Maître, un

homme d’un immense talent, chez Schinner, artiste doux et patient comme

il était, et dont le succès avait été complet au dernier Salon: il le

pria de venir critiquer l’œuvre rejetée. Le grand peintre quitta tout

et vint. Quand le pauvre Fougères l’eut mis face à face avec l’œuvre,

Schinner, au premier coup d’œil, serra la main de Fougères.

--Tu es un brave garçon, tu as un cœur d’or, il ne faut pas te tromper.

Écoute, tu tiens toutes les promesses que tu faisais à l’atelier. Quand

on trouve ces choses-là au bout de sa brosse, mon bon Fougères, il

vaut mieux laisser ses couleurs chez Brullon, et ne pas voler la toile

aux autres. Rentre de bonne heure, mets un bonnet de coton, couche-toi

sur les neuf heures; va le matin, à dix heures, à quelque bureau où tu

demanderas une place, et quitte les Arts.

--Mon ami, dit Fougères, ma toile a déjà été condamnée, et ce n’est pas

l’arrêt que je demande, mais les motifs.

--Eh! bien, tu fais gris et sombre, tu vois la Nature à travers un

crêpe; ton dessin est lourd, empâté; ta composition est un pastiche

de Greuze qui ne rachetait ses défauts que par les qualités qui te

manquent.

En détaillant les fautes du tableau, Schinner vit sur la figure de

Fougères une si profonde expression de tristesse qu’il l’emmena dîner

et tâcha de le consoler. Le lendemain, dès sept heures, Fougères était

à son chevalet, retravaillait le tableau condamné; il en réchauffait

la couleur, il y faisait les corrections indiquées par Schinner, il

replâtrait ses figures. Puis, dégoûté de son tableau, il le porta chez

Élias Magus. Élias Magus, espèce de Hollando-Belge-Flamand, avait trois

raisons d’être ce qu’il devint: avare et riche. Venu de Bordeaux, il

débutait alors à Paris, brocantait des tableaux et demeurait sur le

boulevard Bonne-Nouvelle. Fougères, qui comptait sur sa palette pour

aller chez le boulanger, mangea très-intrépidement du pain et des

noix, ou du pain et du lait, ou du pain et des cerises, ou du pain et

du fromage, selon les saisons. Élias Magus, à qui Pierre offrit sa

première toile, la guigna longtemps, il en donna quinze francs.

--Avec quinze francs de recette par an et mille francs de dépense, dit

Fougères en souriant, on ne va pas loin.

Élias Magus fit un geste, il se mordit les pouces en pensant qu’il

aurait pu avoir le tableau pour cent sous. Pendant quelques jours, tous

les matins, Fougères descendit de la rue des Martyrs, se cacha dans la

foule sur le boulevard opposé à celui où était la boutique de Magus,

et son œil plongeait sur son tableau qui n’attirait point les regards

des passants. Vers la fin de la semaine, le tableau disparut. Fougères

remonta le boulevard, se dirigea vers la boutique du brocanteur, il eut

l’air de flâner. Le Juif était sur sa porte.

--Hé! bien, vous avez vendu mon tableau?

--Le voici, dit Magus, j’y mets une bordure pour pouvoir l’offrir à

quelqu’un qui croira se connaître en peinture.

Fougères n’osa plus revenir sur le Boulevard, il entreprit un nouveau

tableau; il resta deux mois à le faire en faisant des repas de souris,

et se donnant un mal de galérien.

Un soir, il alla jusque sur le Boulevard, ses pieds le portèrent

fatalement jusqu’à la boutique de Magus, il ne vit son tableau nulle

part.

--J’ai vendu votre tableau, dit le marchand à l’artiste.

--Et combien?

--Je suis rentré dans mes fonds avec un petit intérêt. Faites-moi des

intérieurs flamands, une leçon d’anatomie, un paysage, je vous les

paierai, dit Élias.

Fougères aurait serré Magus dans ses bras, il le regardait comme un

père. Il revint, la joie au cœur: le grand peintre Schinner s’était

donc trompé! Dans cette immense ville de Paris, il se trouvait des

cœurs qui battaient à l’unisson de celui de Grassou, son talent

était compris et apprécié. Le pauvre garçon, à vingt-sept ans, avait

l’innocence d’un jeune homme de seize ans. Un autre, un de ces artistes

défiants et farouches, aurait remarqué l’air diabolique d’Élias Magus,

il eût observé le frétillement des poils de sa barbe, l’ironie de sa

moustache, le mouvement de ses épaules qui annonçait le contentement du

Juif de Walter Scott fourbant un chrétien. Fougères se promena sur les

Boulevards dans une joie qui donnait à sa figure une expression fière:

il ressemblait à un Lycéen qui protége une femme. Il rencontra Joseph

Bridau, l’un de ses camarades, un de ces talents excentriques destinés

à la gloire et au malheur. Joseph Bridau, qui avait quelques sous dans

sa poche, selon son expression, emmena Fougères à l’Opéra. Fougères

ne vit pas le ballet, il n’entendit pas la musique, il concevait des

tableaux, il peignait. Il quitta Joseph au milieu de la soirée, il

courut chez lui faire des esquisses à la lampe, il inventa trente

tableaux pleins de réminiscences, il se crut un homme de génie. Dès le

lendemain, il acheta des couleurs, des toiles de plusieurs dimensions;

il installa du pain, du fromage sur sa table, il mit de l’eau dans

une cruche, il fit une provision de bois pour son poêle; puis, selon

l’expression des ateliers, il piocha ses tableaux; il eut quelques

modèles, et Magus lui prêta des étoffes. Après deux mois de réclusion,

le Breton avait fini quatre tableaux. Il redemanda les conseils de

Schinner, auquel il adjoignit Joseph Bridau. Les deux peintres virent

dans ces toiles une servile imitation des paysages hollandais, des

intérieurs de Metzu, et dans la quatrième une copie de la Leçon

d’anatomie de Rembrandt.

--Toujours des pastiches, dit Schinner. Ah! Fougères aura de la peine à

être original.

--Tu devrais faire autre chose que de la peinture, dit Bridau.

--Quoi? dit Fougères.

--Jette-toi dans la littérature.

Fougères baissa la tête à la façon des brebis quand il pleut, il

demanda, il obtint encore des conseils utiles, et retoucha ses tableaux

avant de les porter à Élias. Élias paya chaque toile vingt-cinq francs.

A ce prix, Fougères n’y gagnait rien, mais il ne perdait pas, eu égard

à sa sobriété. Il fit quelques promenades, pour voir ce que devenaient

ses tableaux, et eut une singulière hallucination. Ses toiles si

peignées, si nettes, qui avaient la dureté de la tôle et le luisant

des peintures sur porcelaine, étaient comme couvertes d’un brouillard,

elles ressemblaient à de vieux tableaux. Élias venait de sortir,

Fougères ne put obtenir aucun renseignement sur ce phénomène. Il crut

avoir mal vu. Le peintre rentra dans son atelier y faire de nouvelles

vieilles toiles. Après sept ans de travaux continus, Fougères parvint

à composer, à exécuter des tableaux passables. Il faisait aussi bien

que tous les artistes du second ordre. Élias achetait, vendait tous les

tableaux du pauvre Breton qui gagnait péniblement une centaine de louis

par an, et ne dépensait pas plus de douze cents francs.

A l’Exposition de 1829, Léon de Lora, Schinner et Bridau, qui tous

trois occupaient une grande place et se trouvaient à la tête du

mouvement dans les Arts, furent pris de pitié pour la persistance,

pour la pauvreté de leur vieux camarade; et ils firent admettre à

l’Exposition, dans le grand Salon, un tableau de Fougères. Ce tableau,

puissant d’intérêt, qui tenait de Vigneron pour le sentiment et du

premier faire de Dubufe pour l’exécution, représentait un jeune homme

à qui, dans l’intérieur d’une prison, l’on rasait les cheveux à la

nuque. D’un côté un prêtre, de l’autre une vieille et une jeune femme

en pleurs. Un greffier lisait un papier timbré. Sur une méchante table

se voyait un repas auquel personne n’avait touché. Le jour venait à

travers les barreaux d’une fenêtre élevée. Il y avait de quoi faire

frémir les bourgeois, et les bourgeois frémissaient. Fougères s’était

inspiré tout bonnement du chef-d’œuvre de Gérard Dow: il avait retourné

le groupe de la Femme hydropique vers la fenêtre, au lieu de le

présenter de face. Il avait remplacé la mourante par le condamné: même

pâleur, même regard, même appel à Dieu. Au lieu du médecin flamand, il

avait peint la froide et officielle figure du greffier vêtu de noir;

mais il avait ajouté une vieille femme auprès de la jeune fille de

Gérard Dow. Enfin la figure cruellement bonasse du bourreau dominait

ce groupe. Ce plagiat, très-habilement déguisé, ne fut point connu.

Le livret contenait ceci:

510. Grassou de Fougères (Pierre), rue de Navarin, 2.

LA TOILETTE D’UN CHOUAN, CONDAMNÉ A MORT EN 1801.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 6 / 56 段