inventée par le génie financier de Nucingen, ce serait d’autant plus
inconvenant qu’elle existe encore aujourd’hui, ses actions sont
cotées à la Bourse; les combinaisons étaient si réelles, l’objet de
l’entreprise si vivace que, créées au capital nominal de mille francs,
établies par une Ordonnance royale, descendues à trois cents francs,
elles ont remonté à sept cents francs, et arriveront au pair après
avoir traversé les orages des années 27, 30 et 32. La crise financière
de 1827 les fit fléchir, la Révolution de Juillet les abattit, mais
l’affaire a des réalités dans le ventre (Nucingen ne saurait inventer
une mauvaise affaire). Enfin, comme plusieurs maisons de banque du
premier ordre y ont participé, il ne serait pas parlementaire d’entrer
dans plus de détails. Le capital nominal fut de dix millions, capital
réel sept, trois millions appartenaient aux fondateurs et aux banquiers
chargés de l’émission des actions. Tout fut calculé pour faire arriver
dans les six premiers mois l’action à gagner deux cents francs, par
la distribution d’un faux dividende. Donc vingt pour cent sur dix
millions. L’intérêt de du Tillet fut de cinq cent mille francs. Dans le
vocabulaire financier, ce gâteau s’appelle _part à goinfre_! Nucingen
se proposait d’opérer avec ses millions faits d’une main de papier
rose à l’aide d’une pierre lithographique, de jolies petites actions
à placer, précieusement conservées dans son cabinet. Les actions
réelles allaient servir à fonder l’affaire, acheter un magnifique
hôtel et commencer les opérations. Nucingen se trouvait encore des
actions dans je ne sais quelles mines de plomb argentifère, dans des
mines de houille et dans deux canaux, actions bénéficiaires accordées
pour la mise en scène de ces quatre entreprises en pleine activité,
supérieurement montées et en faveur, au moyen du dividende pris sur
le capital. Nucingen pouvait compter sur un _agio_ si les actions
montaient, mais le baron le négligea dans ses calculs, il le laissait
à fleur d’eau, sur la place, afin d’attirer les poissons! Il avait
donc massé ses valeurs, comme Napoléon massait ses troupiers, afin de
liquider durant la crise qui se dessinait et qui révolutionna, en 26
et 27, les places européennes. S’il avait eu son prince de Wagram,
il aurait pu dire comme Napoléon du haut du Santon: Examinez bien la
place, tel jour, à telle heure, il y aura là des fonds répandus! Mais
à qui pouvait-il se confier? Du Tillet ne soupçonna pas son compérage
involontaire. Les deux premières liquidations avaient démontré à notre
puissant baron la nécessité de s’attacher un homme qui pût lui servir
de piston pour agir sur le créancier. Nucingen n’avait point de neveu,
n’osait prendre de confident, il lui fallait un homme dévoué, un
Claparon intelligent, doué de bonnes manières, un véritable diplomate,
un homme digne d’être ministre et digne de lui. Pareilles liaisons
ne se forment ni en un jour, ni en un an. Rastignac avait alors été
si bien entortillé par le baron que, comme le prince de la Paix, qui
était autant aimé par le roi que par la reine d’Espagne, il croyait
avoir conquis dans Nucingen une précieuse dupe. Après avoir ri d’un
homme dont la portée lui fut long-temps inconnue, il avait fini par
lui vouer un culte grave et sérieux en reconnaissant en lui la force
qu’il croyait posséder seul. Dès son début à Paris, Rastignac fut
conduit à mépriser la société tout entière. Dès 1820, il pensait,
comme le baron, qu’il n’y a que des apparences d’honnête homme, et
il regardait le monde comme la réunion de toutes les corruptions, de
toutes les friponneries. S’il admettait des exceptions, il condamnait
la masse: il ne croyait à aucune vertu, mais à des circonstances où
l’homme est vertueux. Cette science fut l’affaire d’un moment; elle
fut acquise au sommet du Père-Lachaise, le jour où il y conduisait un
pauvre honnête homme, le père de sa Delphine, mort la dupe de notre
société, des sentiments les plus vrais, et abandonné par ses filles et
par ses gendres. Il résolut de jouer tout ce monde, et de s’y tenir en
grand costume de vertu, de probité, de belles manières. L’Égoïsme arma
de pied en cap ce jeune noble. Quand le gars trouva Nucingen revêtu
de la même armure, il l’estima comme au Moyen-Age, dans un tournoi,
un chevalier damasquiné de la tête aux pieds, monté sur un barbe, eût
estimé son adversaire houzé, monté comme lui. Mais il s’amollit pendant
quelque temps dans les délices de Capoue. L’amitié d’une femme comme la
baronne de Nucingen est de nature à faire abjurer tout égoïsme. Après
avoir été trompée une première fois dans ses affections en rencontrant
une mécanique de Birmingham, comme était feu de Marsay, Delphine dut
éprouver, pour un homme jeune et plein des religions de la province, un
attachement sans bornes. Cette tendresse a réagi sur Rastignac. Quand
Nucingen eut passé à l’ami de sa femme le harnais que tout exploitant
met à son exploité, ce qui arriva précisément au moment où il méditait
sa troisième liquidation, il lui confia sa position, en lui montrant
comme une obligation de son intimité, comme une réparation, le rôle
de compère à prendre et à jouer. Le baron jugea dangereux d’initier
son collaborateur conjugal à son plan. Rastignac crut à un malheur,
et le baron lui laissa croire qu’il sauvait la boutique. Mais quand
un écheveau a tant de fils, il s’y fait des nœuds. Rastignac trembla
pour la fortune de Delphine: il stipula l’indépendance de la baronne,
en exigeant une séparation de biens, en se jurant à lui-même de solder
son compte avec elle en lui triplant sa fortune. Comme Eugène ne
parlait pas de lui-même, Nucingen le supplia d’accepter, en cas de
réussite complète, vingt-cinq actions de mille francs chacune dans les
mines de plomb argentifère, que Rastignac prit pour ne pas l’offenser!
Nucingen avait seriné Rastignac la veille de la soirée où notre ami
disait à Malvina de se marier. A l’aspect des cent familles heureuses
qui allaient et venaient dans Paris, tranquilles sur leur fortune,
les Godefroid de Beaudenord, les d’Aldrigger, les d’Aiglemont, etc.,
il prit à Rastignac un frisson comme à un jeune général qui pour la
première fois contemple une armée avant la bataille. La pauvre petite
Isaure et Godefroid, jouant à l’amour, ne représentaient-ils pas Acis
et Galathée sous le rocher que le gros Polyphème va faire tomber sur
eux?...
--Ce singe de Bixiou, dit Blondet, il a presque du talent.
--Ah! je ne marivaude donc plus, dit Bixiou jouissant de son succès et
regardant ses auditeurs surpris.--Depuis deux mois, reprit-il après
cette interruption, Godefroid se livrait à tous les petits bonheurs
d’un homme qui se marie. On ressemble alors à ces oiseaux qui font
leurs nids au printemps, vont et viennent, ramassent des brins de
paille, les portent dans leur bec, et cotonnent le domicile de leurs
œufs. Le futur d’Isaure avait loué rue de la Planche un petit hôtel
de mille écus, commode, convenable, ni trop grand, ni trop petit. Il
allait tous les matins voir les ouvriers travaillant, et y surveiller
les peintures. Il y avait introduit le _comfort_, la seule bonne chose
qu’il y ait en Angleterre: calorifère pour maintenir une température
égale dans la maison; mobilier bien choisi, ni trop brillant, ni trop
élégant; couleurs fraîches et douces à l’œil, stores intérieurs et
extérieurs à toutes les croisées; argenterie, voitures neuves. Il avait
fait arranger l’écurie, la sellerie, les remises où Toby, Joby, Paddy
se démenait et frétillait comme une marmotte déchaînée, en paraissant
très-heureux de savoir qu’il y aurait des femmes au logis et une
_lady_! Cette passion de l’homme qui se met en ménage, qui choisit des
pendules, qui vient chez sa future les poches pleines d’échantillons
d’étoffes, la consulte sur l’ameublement de la chambre à coucher, qui
va, vient, trotte, quand il va, vient et trotte animé par l’amour,
est une des choses qui réjouissent le plus un cœur honnête et surtout
les fournisseurs. Et comme rien ne plaît plus au monde que le mariage
d’un joli jeune homme de vingt-sept ans avec une charmante personne
de vingt ans qui danse bien, Godefroid, embarrassé pour la corbeille,
invita Rastignac et madame de Nucingen à déjeuner, pour les consulter
sur cette affaire majeure. Il eut l’excellente idée de prier son cousin
d’Aiglemont et sa femme, ainsi que madame de Sérisy. Les femmes du
monde aiment assez à se dissiper une fois par hasard chez les garçons,
à y déjeuner.
--C’est leur école buissonnière, dit Blondet.
--On devait aller voir rue de la Planche le petit hôtel des futurs
époux, reprit Bixiou. Les femmes sont pour ces petites expéditions
comme les ogres pour la chair fraîche, elles rafraîchissent leur
présent de cette jeune joie qui n’est pas encore flétrie par la
jouissance. Le couvert fut mis dans le petit salon qui, pour
l’enterrement de la vie de garçon, fut paré comme un cheval de cortége.
Le déjeuner fut commandé de manière à offrir ces jolis petits plats que
les femmes aiment à manger, croquer, sucer le matin, temps où elles ont
un effroyable appétit, sans vouloir l’avouer, car il semble qu’elles
se compromettent en disant: J’ai faim!--Et pourquoi tout seul, dit
Godefroid en voyant arriver Rastignac.--Madame de Nucingen est triste,
je te conterai tout cela, répondit Rastignac qui avait une tenue
d’homme contrarié.--De la brouille?... s’écria Godefroid.--Non, dit
Rastignac. A quatre heures, les femmes envolées au bois de Boulogne,
Rastignac resta dans le salon, et il regarda mélancoliquement par
la fenêtre Toby, Joby, Paddy, qui se tenait audacieusement devant
le cheval attelé au tilbury, les bras croisés comme Napoléon, il ne
pouvait pas le tenir en bride autrement que par sa voix clairette, et
le cheval craignait Joby, Toby.--Hé! bien, qu’as-tu, mon cher ami,
dit Godefroid à Rastignac, tu es sombre, inquiet, ta gaieté n’est
pas franche. Le bonheur incomplet te tiraille l’âme! Il est en effet
bien triste de ne pas être marié à la Mairie et à l’Église avec la
femme que l’on aime.--As-tu du courage, mon cher, pour entendre ce
que j’ai à te dire, et saurais-tu reconnaître à quel point il faut
s’attacher à quelqu’un pour commettre l’indiscrétion dont je vais me
rendre coupable? lui dit Rastignac de ce ton qui ressemble à un coup
de fouet.--Quoi, dit Godefroid en pâlissant.--J’étais triste de ta
joie, et je n’ai pas le cœur, en voyant tous ces apprêts, ce bonheur en
fleur, de garder un secret pareil.--Dis donc en trois mots.--Jure-moi
sur l’honneur que tu seras en ceci muet comme une tombe.--Comme une
tombe.--Que si l’un de tes proches était intéressé dans ce secret,
il ne le saurait pas.--Pas.--Hé! bien, Nucingen est parti cette nuit
pour Bruxelles, il faut déposer si l’on ne peut pas liquider. Delphine
vient de demander ce matin même au Palais sa séparation de biens. Tu
peux encore sauver ta fortune.--Comment? dit Godefroid en se sentant
un sang de glace dans les veines.--Écris tout simplement au baron de
Nucingen une lettre antidatée de quinze jours, par laquelle tu lui
donnes l’ordre de t’employer tous tes fonds en actions (et il lui nomma
la société Claparon). Tu as quinze jours, un mois, trois mois peut-être
pour les vendre au-dessus du prix actuel, elles gagneront encore.--Mais
d’Aiglemont qui déjeunait avec nous, d’Aiglemont qui a chez Nucingen un
million.--Écoute, je ne sais pas s’il se trouve assez de ces actions
pour le couvrir, et puis, je ne suis pas son ami, je ne puis pas
trahir les secrets de Nucingen, tu ne dois pas lui en parler. Si tu
dis un mot, tu me réponds des conséquences. Godefroid resta pendant
dix minutes dans la plus parfaite immobilité.--Acceptes-tu, oui ou
non, lui dit impitoyablement Rastignac. Godefroid prit une plume et de
l’encre, il écrivit et signa la lettre que lui dicta Rastignac.--Mon
pauvre cousin! s’écria-t-il.--Chacun pour soi, dit Rastignac. Et d’un
de chambré! ajouta-t-il en quittant Godefroid. Pendant que Rastignac
manœuvrait dans Paris, voilà quel aspect présentait la Bourse. J’ai
un ami de province, une bête qui me demandait en passant à la Bourse,
entre quatre et cinq heures, pourquoi ce rassemblement de causeurs qui
vont et viennent, ce qu’ils peuvent se dire, et pourquoi se promener
après l’irrévocable fixation du cours des Effets publics.--«Mon ami,
lui dis-je, ils ont mangé, ils digèrent; pendant la digestion, ils
font des cancans sur le voisin, sans cela pas de sécurité commerciale
à Paris. Là se lancent les affaires, et il y a tel homme, Palma, par
exemple, dont l’autorité est semblable à celle d’Arago à l’Académie
royale des Sciences. Il dit que la spéculation se fasse, et la
spéculation est faite!»
--Quel homme, messieurs, dit Blondet, que ce juif qui possède une
instruction non pas universitaire, mais universelle. Chez lui,
l’universalité n’exclut pas la profondeur; ce qu’il sait, il le sait à
fond; son génie est intuitif en affaires; c’est le grand-référendaire
des loups-cerviers qui dominent la place de Paris, et qui ne font une
entreprise que quand Palma l’a examinée. Il est grave, il écoute, il
étudie, il réfléchit, et dit à son interlocuteur qui, vu son attention,
le croit empaumé:--Cela ne me va pas. Ce que je trouve de plus
extraordinaire, c’est qu’après avoir été dix ans l’associé de Werbrust,
il ne s’est jamais élevé de nuages entre eux.
--Ça n’arrive qu’entre gens très-forts et très-faibles; tout ce qui est
entre les deux se dispute et ne tarde pas à se séparer ennemis, dit
Couture.
--Vous comprenez, dit Bixiou, que Nucingen avait savamment et d’une
main habile, lancé sous les colonnes de la Bourse un petit obus
qui éclata sur les quatres heures.--Savez-vous une nouvelle grave,
dit du Tillet à Werbrust en l’attirant dans un coin, Nucingen
est à Bruxelles, sa femme a présenté au Tribunal une demande en
séparation de biens.--Êtes-vous son compère pour une liquidation?
dit Werbrust en souriant.--Pas de bêtises, Werbrust, dit du Tillet,
vous connaissez les gens qui ont de son papier, écoutez-moi, nous
avons une affaire à combiner. Les actions de notre nouvelle société
gagnent vingt pour cent, elles gagneront vingt-cinq fin du trimestre,
vous savez pourquoi, on distribue un magnifique dividende.--Finaud,
dit Werbrust, allez, allez votre train, vous êtes un diable qui
avez les griffes longues, pointues, et vous les plongez dans du
beurre.--Mais laissez-moi donc dire, ou nous n’aurons pas le temps
d’opérer. Je viens de trouver mon idée en apprenant la nouvelle, et
j’ai positivement vu madame de Nucingen dans les larmes, elle a peur
pour sa fortune.--Pauvre petite! dit Werbrust d’un air ironique. Hé!
bien? reprit l’ancien juif d’Alsace en interrogeant du Tillet qui se
taisait.--Hé! bien, il y a chez moi mille actions de mille francs que
Nucingen m’a remises à placer, comprenez-vous?--Bon!--Achetons à dix,
à vingt pour cent de remise, du papier de la maison Nucingen pour
un million, nous gagnerons une belle prime sur ce million, car nous
serons créanciers et débiteurs, la confusion s’opérera! mais agissons
finement, les détenteurs pourraient croire que nous manœuvrons dans
les intérêts de Nucingen. Werbrust comprit alors le tour à faire
et serra la main de du Tillet en lui jetant le regard d’une femme
qui fait une niche à sa voisine.--Hé! bien, vous savez la nouvelle,
leur dit Martin Falleix, la maison Nucingen suspend?--Bah! répondit
Werbrust, n’ébruitez donc pas cela, laissez les gens qui ont de son
papier faire leurs affaires.--Savez-vous la cause du désastre?... dit
Claparon en intervenant.--Toi, tu ne sais rien, lui dit du Tillet,
il n’y aura pas le moindre désastre, il y aura un paiement intégral.
Nucingen recommencera les affaires et trouvera des fonds tant qu’il en
voudra chez moi. Je sais la cause de la suspension: il a disposé de
tous ses capitaux en faveur du Mexique qui lui retourne des métaux,
des canons espagnols si sottement fondus qu’il s’y trouve de l’or,
des cloches, des argenteries d’église, toutes les démolitions de la
monarchie espagnole dans les Indes. Le retour de ces valeurs tarde. Le
cher baron est gêné, voilà tout.--C’est vrai, dit Werbrust, je prends
son papier à vingt pour cent d’escompte. La nouvelle circula dès lors
avec la rapidité du feu sur une meule de paille. Les choses les plus
contradictoires se disaient. Mais il y avait une telle confiance en la
maison Nucingen, toujours à cause des deux précédentes liquidations,
que tout le monde gardait le papier Nucingen.--Il faut que Palma
nous donne un coup de main, dit Werbrust. Palma était l’oracle des
Keller, gorgés de valeurs Nucingen. Un mot d’alarme dit par lui
suffisait. Werbrust obtint de Palma qu’il sonnât un coup de cloche.
Le lendemain, l’alarme régnait à la Bourse. Les Keller conseillés par
Palma cédèrent leurs valeurs à dix pour cent de remise, et firent
autorité à la Bourse: on les savait très-fins. Taillefer donna dès
lors trois cent mille francs à vingt pour cent, Martin Faleix deux
cent mille à quinze pour cent. Gigonnet devina le coup! Il chauffa la
panique afin de se procurer du papier Nucingen pour gagner quelques
deux ou trois pour cent en le cédant à Werbrust. Il avise, dans un coin
de la Bourse, le pauvre Matifat, qui avait trois cent mille francs
chez Nucingen. Le droguiste, pâle et blême, ne vit pas sans frémir
le terrible Gigonnet, l’escompteur de son ancien quartier, venant à
lui pour le scier en deux.--Ça va mal, la crise se dessine. Nucingen
arrange! mais ça ne vous regarde pas, père Matifat, vous êtes retiré
des affaires.--Hé! bien, vous vous trompez, Gigonnet, je suis pincé
de trois cent mille francs avec lesquels je voulais opérer sur les
rentes d’Espagne.--Ils sont sauvés, les rentes d’Espagne vous auraient
tout dévoré, tandis que je vous donnerai quelque chose de votre compte
chez Nucingen, comme cinquante pour cent.--J’aime mieux voir venir la
liquidation, répondit Matifat, jamais un banquier n’a donné moins de
cinquante pour cent. Ah! s’il ne s’agissait que de dix pour cent de
perte, dit l’ancien droguiste.--Hé! bien, voulez-vous à quinze? dit
Gigonnet.--Vous me paraissez bien pressé, dit Matifat.--Bonsoir, dit
Gigonnet.--Voulez-vous à douze?--Soit, dit Gigonnet. Deux millions
furent rachetés le soir et balancés chez Nucingen par du Tillet, pour
le compte de ces trois associés fortuits, qui le lendemain touchèrent
leur prime. La vieille, jolie, petite baronne d’Aldrigger déjeunait
avec ses deux filles et Godefroid, lorsque Rastignac vint d’un air
diplomatique engager la conversation sur la crise financière. Le baron
de Nucingen avait une vive affection pour la famille d’Aldrigger,
il s’était arrangé, en cas de malheur, pour couvrir le compte de la
baronne par ses meilleures valeurs, des actions dans les mines de
plomb argentifère; mais pour la sûreté de la baronne, elle devait le
prier d’employer ainsi les fonds.--Ce pauvre Nucingen, dit la baronne,
et que lui arrive-t-il donc?--Il est en Belgique; sa femme demande
une séparation de biens; mais il est allé chercher des ressources
chez des banquiers.--Mon Dieu, cela me rappelle mon pauvre mari! Cher
monsieur de Rastignac, comme cela doit vous faire mal, à vous si
attaché à cette maison-là.--Pourvu que tous les indifférents soient
à l’abri, ses amis seront récompensés plus tard, il s’en tirera,
c’est un homme habile.--Un honnête homme, surtout, dit la baronne. Au
bout d’un mois, la liquidation du passif de la maison Nucingen était
opérée, sans autres procédés que les lettres par lesquelles chacun
demandait l’emploi de son argent en valeurs désignées et sans autres
formalités de la part des maisons de banque que la remise des valeurs
Nucingen contre les actions qui prenaient faveur. Pendant que du
Tillet, Werbrust, Claparon, Gigonnet et quelques gens, qui se croyaient
fins, faisaient revenir de l’Étranger avec un pour cent de prime le
papier de la maison Nucingen, car ils gagnaient encore à l’échanger
contre les actions en hausse, la rumeur était d’autant plus grande
sur la place de Paris, que personne n’avait plus rien à craindre. On
babillait sur Nucingen, on l’examinait, on le jugeait, on trouvait
moyen de le calomnier! Son luxe, ses entreprises! Quand un homme en
fait autant, il se coule, etc. Au plus fort de ce _tutti_, quelques
personnes furent très-étonnées de recevoir des lettres de Genève, de
Bâle, de Milan, de Naples, de Gênes, de Marseille, de Londres, dans
lesquelles leurs correspondants annonçaient, non sans étonnement,
qu’on leur offrait un pour cent de prime du papier de Nucingen de
qui elles leur mandaient la faillite.--Il se passe quelque chose,
dirent les Loups-Cerviers. Le Tribunal avait prononcé la séparation de
biens entre Nucingen et sa femme. La question se compliqua bien plus
encore: les journaux annoncèrent le retour de monsieur le baron de
Nucingen, lequel était allé s’entendre avec un célèbre industriel de la
Belgique, pour l’exploitation d’anciennes mines de charbon de terre,
alors en souffrance, les fosses des bois de Bossut. Le baron reparut
à la Bourse, sans seulement prendre la peine de démentir les rumeurs
calomnieuses qui avaient circulé sur sa maison, il dédaigna de réclamer
par la voie des journaux, il acheta pour deux millions un magnifique
domaine aux portes de Paris. Six semaines après, le journal de Bordeaux
annonça l’entrée en rivière de deux vaisseaux chargés, pour le compte
de la maison Nucingen, de métaux dont la valeur était de sept millions.
Palma, Werbrust et du Tillet comprirent que le tour était fait, mais
ils furent les seuls à le comprendre. Ces écoliers étudièrent la mise
en scène de ce _puff_ financier, reconnurent qu’il était préparé depuis
onze mois, et proclamèrent Nucingen le plus grand financier européen.
Rastignac n’y comprit rien, mais il y avait gagné quatre cent mille
francs que Nucingen lui avait laissé tondre sur les brebis parisiennes,
et avec lesquels il a doté ses deux sœurs. D’Aiglemont, averti par son
cousin Beaudenord, était venu supplier Rastignac d’accepter dix pour
cent de son million, s’il lui faisait obtenir l’emploi du million en
actions sur un canal qui est encore à faire, car Nucingen a si bien
roulé le Gouvernement dans cette affaire-là que les concessionnaires du
canal ont intérêt à ne pas le finir. Charles Grandet a imploré l’amant
de Delphine de lui faire échanger son argent contre des actions. Enfin,
Rastignac a joué pendant dix jours le rôle de Law supplié par les plus
jolies duchesses de leur donner des actions, et aujourd’hui le gars
peut avoir quarante mille livres de rente dont l’origine vient des
actions dans les mines de plomb argentifère.
--Si tout le monde gagne, qui donc a perdu? dit Finot.
--Conclusion, reprit Bixiou. Alléchés par le pseudo-dividende qu’ils
touchèrent quelques mois après l’échange de leur argent contre les
actions, le marquis d’Aiglemont et Beaudenord les gardèrent (je
vous les pose pour tous les autres), ils avaient trois pour cent de
plus de leurs capitaux, ils chantèrent les louanges de Nucingen, et
le défendirent au moment même où il fut soupçonné de suspendre ses
paiements. Godefroid épousa sa chère Isaure, et reçut pour cent mille
francs d’actions dans les mines. A l’occasion de ce mariage, les
Nucingen donnèrent un bal dont la magnificence surpassa l’idée qu’on
s’en faisait. Delphine offrit à la jeune mariée une charmante parure en
rubis. Isaure dansa, non plus en jeune fille, mais en femme heureuse.
La petite baronne fut plus que jamais bergère des Alpes. Malvina, la
femme d’_Avez-vous vu dans Barcelone?_ entendit au milieu de ce bal du
Tillet lui conseillant sèchement d’être madame Desroches. Desroches,
chauffé par les Nucingen, par Rastignac, essaya de traiter les affaires
d’intérêt; mais aux premiers mots d’actions des mines données en dot,
il rompit, et se retourna vers les Matifat. Rue du Cherche-Midi,
l’avoué trouva les damnées actions sur les canaux que Gigonnet
avait fourrées à Matifat au lieu de lui donner de l’argent. Vois-tu
Desroches rencontrant le râteau de Nucingen sur les deux dots qu’il
avait couchées en joue. Les catastrophes ne se firent pas attendre.
La société Claparon fit trop d’affaires, il y eut engorgement, elle
cessa de servir les intérêts et de donner des dividendes, quoique
ses opérations fussent excellentes. Ce malheur se combina avec les
événements de 1827. En 1829, Claparon était trop connu pour être
l’homme de paille de ces deux colosses, et il roula de son piédestal à
terre. De douze cent cinquante francs, les actions tombèrent à quatre
cents francs, quoiqu’elles valussent intrinsèquement six cents francs.
Nucingen, qui connaissait leur prix intrinsèque, racheta. La petite
baronne d’Aldrigger avait vendu ses actions dans les mines qui ne
rapportaient rien, et Godefroid vendit celles de sa femme par la même
raison. De même que la baronne, Beaudenord avait échangé ses actions
de mines contre les actions de la société Claparon. Leurs dettes les
forcèrent à vendre en pleine baisse. De ce qui leur représentait sept
cent mille francs, ils eurent deux cent trente mille francs. Ils firent
leur lessive, et le reste fut prudemment placé dans le trois pour cent
à 75. Godefroid, si heureux garçon, sans soucis, qui n’avait qu’à se
laisser vivre, se vit chargé d’une petite femme bête comme une oie,
incapable de supporter l’infortune, car au bout de six mois il s’était
aperçu du changement de l’objet aimé en volatile; et, de plus, il est
chargé d’une belle-mère sans pain qui rêve toilettes. Les deux familles
se sont réunies pour pouvoir exister. Godefroid fut obligé d’en venir
à faire agir toutes ses protections refroidies pour avoir une place
de mille écus au Ministère des Finances. Les amis?... aux Eaux. Les
parents?... étonnés, promettant: «_Comment, mon cher, mais comptez sur
moi! Pauvre garçon!_» Oublié net un quart d’heure après. Beaudenord
dut sa place à l’influence de Nucingen et de Vandenesse. Ces gens si
estimables et si malheureux logent aujourd’hui, rue du Mont-Thabor, à
un troisième étage au-dessus de l’entresol. L’arrière-petite perle des
Adolphus, Malvina, ne possède rien, elle donne des leçons de piano pour
ne pas être à charge à son beau-frère. Noire, grande, mince, sèche,
elle ressemble à une momie échappée de chez Passalacqua qui court à
pied dans Paris. En 1830, Beaudenord a perdu sa place, et sa femme lui
a donné un quatrième enfant. Huit maîtres et deux domestiques (Wirth
et sa femme)! argent: huit mille livres de rentes. Les mines donnent
aujourd’hui des dividendes si considérables que l’action de mille
francs vaut mille francs de rente. Rastignac et madame de Nucingen ont
acheté les actions vendues par Godefroid et par la baronne. Nucingen a
été créé pair de France par la Révolution de Juillet, et grand-officier
de la Légion-d’Honneur. Quoiqu’il n’ait pas liquidé après 1830, il a,
dit-on, seize à dix-huit millions de fortune. Sûr des Ordonnances de
juillet, il avait vendu tous ses fonds et replacé hardiment quand le
trois pour cent fut à 45, il a fait croire au Château que c’était par
dévouement, et il a dans ce temps avalé, de concert avec du Tillet,
trois millions à ce grand drôle de Philippe Bridau! Dernièrement, en
passant rue de Rivoli pour aller au bois de Boulogne, notre baron
aperçut sous les arcades la baronne d’Aldrigger. La petite vieille
avait une capote verte doublée de rose, une robe à fleurs, une
mantille, enfin elle était toujours et plus que jamais bergère des
Alpes, car elle n’a pas plus compris les causes de son malheur que les
causes de son opulence. Elle s’appuyait sur la pauvre Malvina, modèle
des dévouements héroïques, qui avait l’air d’être la vieille mère,
tandis que la baronne avait l’air d’être la jeune fille; et Wirth les
suivait un parapluie à la main.--«_Foilà tes chens_, dit le baron à
monsieur Cointet, un ministre avec lequel il allait se promener, _dont
il m’a ité imbossiple te vaire la vordeine. La pourrasque à brincibes
esd bassée, reblacez tonc ce baufre Peautenord._» Beaudenord est rentré
aux Finances par les soins de Nucingen, que les d’Aldrigger vantent
comme un héros d’amitié, car il invite toujours la petite bergère
des Alpes et ses filles à ses bals. Il est impossible à qui que ce
soit au monde de démontrer comment cet homme a, par trois fois et
sans effraction, voulu voler le public enrichi par lui, malgré lui.
Personne n’a de reproche à lui faire. Qui viendrait dire que la haute
Banque est souvent un coupe-gorge commettrait la plus insigne calomnie.
Si les Effets haussent et baissent, si les valeurs augmentent et se
détériorent, ce flux et reflux est produit par un mouvement mutuel,
atmosphérique, en rapport avec l’influence de la lune, et le grand
Arago est coupable de ne donner aucune théorie scientifique sur cet
important phénomène. Il résulte seulement de ceci une vérité pécuniaire
que je n’ai vue écrite nulle part...
--Laquelle?
--Le débiteur est plus fort que le créancier.
--Oh! dit Blondet, moi je vois dans ce que nous avons dit la paraphrase
d’un mot de Montesquieu, dans lequel il a concentré l’Esprit des Lois.