en grand, c’est de la haute finance. Il y a des actes arbitraires
qui sont criminels d’individu à individu, lesquels arrivent à rien
quand ils sont étendus à une multitude quelconque, comme une goutte
d’acide prussique devient innocente dans un baquet d’eau. Vous tuez un
homme, on vous guillotine. Mais avec une conviction gouvernementale
quelconque, vous tuez cinq cents hommes, on respecte le crime
politique. Vous prenez cinq mille francs dans mon secrétaire, vous
allez au bagne. Mais avec le piment d’un gain à faire habilement mis
dans la gueule de mille boursiers, vous les forcez à prendre les rentes
de je ne sais quelle république ou monarchie en faillite, émises, comme
dit Couture, pour payer les intérêts de ces mêmes rentes: personne
ne peut se plaindre. Voilà les vrais principes de l’âge d’or où nous
vivons!
--La mise en scène d’une machine si vaste, reprit Bixiou, exigeait
bien des polichinelles. D’abord la maison Nucingen avait sciemment
et à dessein employé ses cinq millions dans une affaire en Amérique,
dont les profits avaient été calculés de manière à revenir trop tard.
Elle s’était dégarnie avec préméditation. Toute liquidation doit être
motivée. La maison possédait en fonds particuliers et en valeurs émises
environ six millions. Parmi les fonds particuliers se trouvaient les
trois cent mille de la baronne d’Aldrigger, les quatre cent mille de
Beaudenord, un million à d’Aiglemont, trois cent mille à Matifat, un
demi-million à Charles Grandet, le mari de mademoiselle d’Aubrion,
etc. En créant lui-même une entreprise industrielle par actions, avec
lesquelles il se proposait de désintéresser ses créanciers au moyen
de manœuvres plus ou moins habiles, Nucingen aurait pu être suspecté,
mais il s’y prit avec plus de finesse: il fit créer par un autre!...
cette machine destinée à jouer le rôle du Mississipi du système de
Law. Le propre de Nucingen est de faire servir les plus habiles gens
de la place à ses projets, sans les leur communiquer. Nucingen laissa
donc échapper devant du Tillet l’idée pyramidale et victorieuse de
combiner une entreprise par actions en constituant un capital assez
fort pour pouvoir servir de très-gros intérêts aux actionnaires pendant
les premiers temps. Essayée pour la première fois, en un moment où des
capitaux niais abondaient, cette combinaison devait produire une hausse
sur les actions, et par conséquent un bénéfice pour le banquier qui
les émettrait. Songez que ceci est du 1826. Quoique frappé de cette
idée, aussi féconde qu’ingénieuse, du Tillet pensa naturellement que
si l’entreprise ne réussissait pas, il y aurait un blâme quelconque.
Aussi suggéra-t-il de mettre en avant un directeur visible de cette
machine commerciale. Vous connaissez aujourd’hui le secret de la maison
Claparon fondée par du Tillet, une de ses plus belles inventions!...
--Oui, dit Blondet, l’éditeur responsable en finance, l’agent
provocateur, le bouc émissaire; mais aujourd’hui nous sommes plus
forts, nous mettons: S’adresser à _l’administration de la chose_, telle
rue, tel numéro, où le public trouve des employés en casquettes vertes,
jolis comme des recors.
--Nucingen avait appuyé la maison Charles Claparon de tout son crédit,
reprit Bixiou. On pouvait jeter sans crainte sur quelques places un
million de papier Claparon. Du Tillet proposa donc de mettre sa maison
Claparon en avant. Adopté. En 1825, l’Actionnaire n’était pas gâté
dans les conceptions industrielles. Le _fonds de roulement_ était
inconnu! Les Gérants ne s’obligeaient pas à ne point émettre leurs
actions bénéficiaires, ils ne déposaient rien à la Banque, ils ne
garantissaient rien. On ne daignait pas expliquer la commandite en
disant à l’Actionnaire qu’on avait la bonté de ne pas lui demander
plus de mille, de cinq cents, ou même de deux cent cinquante francs!
On ne publiait pas que l’expérience _in ære publico_ ne durerait que
sept ans, cinq ans, ou même trois ans, et qu’ainsi le dénoûment ne se
ferait pas long-temps attendre. C’était l’enfance de l’art! On n’avait
même pas fait intervenir la publicité de ces gigantesques annonces par
lesquelles on stimule les imaginations, en demandant de l’argent à tout
le monde...
--Cela arrive quand personne n’en veut donner, dit Couture.
--Enfin la concurrence dans ces sortes d’entreprises n’existait pas,
reprit Bixiou. Les fabricants de papier mâché, d’impressions sur
indiennes, les lamineurs de zinc, les Théâtres, les Journaux ne se
ruaient pas comme des chiens à la curée de l’actionnaire expirant.
Les belles affaires par actions, comme dit Couture, si naïvement
publiées, appuyées par des rapports de gens experts (les princes de
la science!...), se traitaient honteusement dans le silence et dans
l’ombre de la Bourse. Les Loups-Cerviers exécutaient, financièrement
parlant, l’air de la calomnie du Barbier de Séville. Ils allaient
_piano, piano_, procédant par de légers cancans, sur la bonté de
l’affaire, dits d’oreille à oreille. Ils n’exploitaient le patient,
l’actionnaire, qu’à domicile, à la Bourse, ou dans le monde, par cette
rumeur habilement créée et qui grandissait jusqu’au _tutti_ d’une Cote
à quatre chiffres...
--Mais, quoique nous soyons entre nous et que nous puissions tout dire,
je reviens là-dessus, dit Couture.
--Vous êtes orfévre, monsieur Josse? dit Finot.
--Finot restera classique, constitutionnel et perruque, dit Blondet.
--Oui, je suis orfévre, reprit Couture, pour le compte de qui Cérizet
venait d’être condamné en Police Correctionnelle. Je soutiens que la
nouvelle méthode est infiniment moins traîtresse, plus loyale, moins
assassine que l’ancienne. La publicité permet la réflexion et l’examen.
Si quelque actionnaire _est gobé_, il est venu de propos délibéré, on
ne lui a pas vendu _chat en poche_. L’Industrie...
--Allons, voilà l’Industrie! s’écria Bixiou.
--L’Industrie y gagne, dit Couture sans prendre garde à l’interruption.
Tout Gouvernement qui se mêle du Commerce et ne le laisse pas libre,
entreprend une coûteuse sottise: il arrive ou au _Maximum_ ou au
Monopole. Selon moi, rien n’est plus conforme aux principes sur la
liberté du commerce que les Sociétés par actions! Y toucher, c’est
vouloir répondre du capital et des bénéfices, ce qui est stupide. En
toute affaire, les bénéfices sont en proportion avec les risques!
Qu’importe à l’État la manière dont s’obtient le mouvement rotatoire de
l’argent, pourvu qu’il soit dans une activité perpétuelle! Qu’importe
qui est riche, qui est pauvre, s’il y a toujours la même quantité
de riches imposables? D’ailleurs, voilà vingt ans que les Sociétés
par actions, les commandites, primes sous toutes les formes, sont en
usage dans le pays le plus commercial du monde, en Angleterre, où tout
se conteste, où les Chambres pondent mille ou douze cents lois par
session, et où jamais un membre du Parlement ne s’est levé pour parler
contre la méthode...
--Curative des coffres pleins, et par les végétaux! dit Bixiou, _les
carottes!_
--Voyons? dit Couture enflammé. Vous avez dix mille francs, vous prenez
dix actions de chacune _mille_ dans dix entreprises différentes. Vous
êtes volé neuf fois... (Cela n’est pas! le public est plus fort que
qui que ce soit! mais je le suppose) une seule affaire réussit! (par
hasard!--D’accord!--On ne l’a pas fait exprès!--Allez! blaguez?) Eh!
bien, le _ponte_ assez sage pour diviser ainsi ses masses, rencontre
un superbe placement, comme l’ont trouvé ceux qui ont pris les
actions des mines de Wortschin. Messieurs, avouons entre nous que
les gens qui crient sont des hypocrites au désespoir de n’avoir ni
l’idée d’une affaire, ni la puissance de la proclamer, ni l’adresse
de l’exploiter. La preuve ne se fera pas attendre. Avant peu, vous
verrez l’Aristocratie, les gens de cour, les Ministériels descendant
en colonnes serrées dans la Spéculation, et avançant des mains plus
crochues et trouvant des idées plus tortueuses que les nôtres, sans
avoir notre supériorité. Quelle tête il faut pour fonder une affaire
à une époque où l’avidité de l’actionnaire est égale à celle de
l’inventeur? Quel grand magnétiseur doit être l’homme qui crée un
Claparon, qui trouve des expédients nouveaux! Savez-vous la morale
de ceci? Notre temps vaut mieux que nous! nous vivons à une époque
d’avidité où l’on ne s’inquiète pas de la valeur de la chose, si l’on
peut y gagner en la repassant au voisin: on la repasse au voisin parce
que l’avidité de l’Actionnaire qui croit à un gain, est égale à celle
du Fondateur qui le lui propose!
--Est-il beau, Couture, est-il beau! dit Bixiou à Blondet, il va
demander qu’on lui élève des statues comme à un bienfaiteur de
l’humanité.
--Il faudrait l’amener à conclure que l’argent des sots est de droit
divin le patrimoine des gens d’esprit, dit Blondet.
--Messieurs, reprit Couture, rions ici pour tout le sérieux que nous
garderons ailleurs quand nous entendrons parler des respectables
bêtises que consacrent les lois faites à l’improviste.
--Il a raison. Quel temps, messieurs, dit Blondet, qu’un temps où
dès que le feu de l’intelligence apparaît, on l’éteint vite par
l’application d’une loi de circonstance. Les législateurs, partis
presque tous d’un petit arrondissement où ils ont étudié la société
dans les journaux, renferment alors le feu dans la machine. Quand la
machine saute, arrivent les pleurs et les grincements de dents! Un
temps où il ne se fait que des lois fiscales et pénales! Le grand mot
de ce qui se passe, le voulez-vous? _Il n’y a plus de religion dans
l’État!_
--Ah! dit Bixiou, bravo, Blondet! tu as mis le doigt sur la plaie de
la France, la Fiscalité qui a plus ôté de conquêtes à notre pays que
les vexations de la guerre. Dans le Ministère où j’ai fait six ans de
galères, accouplé avec des bourgeois, il y avait un employé, homme de
talent, qui avait résolu de changer tout le système des finances. Ah!
bien, nous l’avons joliment dégommé. La France eût été trop heureuse,
elle se serait amusée à reconquérir l’Europe, et nous avons agi pour le
repos des nations: je l’ai tué par une caricature!
--Quand je dis le mot _religion_, je n’entends pas dire une capucinade,
j’entends le mot en grand politique, reprit Blondet.
--Explique-toi, dit Finot.
--Voici, reprit Blondet. On a beaucoup parlé des affaires de Lyon,
de la République canonnée dans les rues, personne n’a dit la vérité.
La République s’était emparée de l’émeute comme un insurgé s’empare
d’un fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde. Le
commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer
une aune de soie sans qu’elle soit commandée et que le paiement soit
sûr. Quand la commande s’arrête, l’ouvrier meurt de faim, il gagne à
peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que
lui. Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point
que les CANUTS ont arboré le drapeau: _Du pain ou la mort!_ une de
ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier, elle était
produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres
et devenir une capitale, de là des Octrois insensés. Les républicains
ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les
_Canuts_ qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois
jours, mais tout est rentré dans l’ordre, et le Canut dans son taudis.
Le Canut, probe jusque-là, rendant en étoffe la soie qu’on lui pesait
en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants
le victimaient, et a mis de l’huile à ses doigts: il a rendu poids pour
poids, mais il a vendu la soie représentée par l’huile, et le commerce
des soieries françaises a été infesté d’_étoffes graissées_, ce qui
aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d’une branche de commerce
français. Les fabricants et le gouvernement, au lieu de supprimer la
cause du mal, ont fait, comme certains médecins, rentrer le mal par un
violent topique. Il fallait envoyer à Lyon un homme habile, un de ces
gens qu’on appelle immoraux, un abbé Terray, mais l’on a vu le côté
militaire! Les troubles ont donc produit les gros de Naples à quarante
sous l’aune. Ces gros de Naples sont aujourd’hui vendus, on peut le
dire, et les fabricants ont sans doute inventé je ne sais quel moyen de
contrôle. Ce système de fabrication sans prévoyance devait arriver dans
un pays où RICHARD LENOIR, un des plus grands citoyens que la France
ait eus, s’est ruiné pour avoir fait travailler six mille ouvriers sans
commande, les avoir nourris, et avoir rencontré des ministres assez
stupides pour le laisser succomber à la révolution que 1814 a faite
dans le prix des tissus. Voilà le seul cas où le négociant mérite une
statue. Eh! bien, cet homme est aujourd’hui l’objet d’une souscription
sans souscripteurs, tandis que l’on a donné un million aux enfants du
général Foy. Lyon est conséquent: il connaît la France, elle est sans
aucun sentiment religieux. L’histoire de Richard Lenoir est une de ces
fautes que Fouché trouvait pire qu’un crime.
--Si dans la manière dont les affaires se présentent, reprit Couture
en se remettant au point où il était avant l’interruption, il y a une
teinte de charlatanisme, mot devenu flétrissant et mis à cheval sur le
mur mitoyen du juste et de l’injuste, car je demande où commence, où
finit le charlatanisme, ce qu’est le charlatanisme? Faites-moi l’amitié
de me dire qui n’est pas charlatan! Voyons? un peu de bonne foi,
l’ingrédient social le plus rare! Le commerce qui consisterait à aller
chercher la nuit ce qu’on vendrait dans la journée serait un non-sens.
Un marchand d’allumettes a l’instinct de l’accaparement. Accaparer la
marchandise est la pensée du boutiquier de la rue Saint-Denis _dit_
le plus vertueux, comme du spéculateur _dit_ le plus effronté. Quand
les magasins sont pleins, il y a nécessité de vendre. Pour vendre, il
faut allumer le chaland, de là l’enseigne du Moyen-Age et aujourd’hui
le Prospectus! Entre appeler la pratique et la forcer d’entrer, de
consommer, je ne vois pas la différence d’un cheveu! Il peut arriver,
il doit arriver, il arrive souvent que des marchands attrapent des
marchandises avariées, car le vendeur trompe incessamment l’acheteur.
Eh! bien, consultez les plus honnêtes gens de Paris, les notables
commerçants enfin?... tous vous raconteront triomphalement la rouerie
qu’ils ont alors inventée pour écouler leur marchandise quand on la
leur avait vendue mauvaise. La fameuse maison Minard a commencé par
des ventes de ce genre. La rue Saint-Denis ne vous vend qu’une robe de
soie graissée, elle ne peut que cela. Les plus vertueux négociants vous
disent de l’air le plus candide ce mot de l’improbité la plus effrénée:
_On se tire d’une mauvaise affaire comme on peut_. Blondet vous a fait
voir les affaires de Lyon dans leurs causes et leurs suites; moi, je
vais à l’application de ma théorie par une anecdote. Un ouvrier en
laine, ambitieux et criblé d’enfants par une femme trop aimée, croit
à la République. Mon gars achète de la laine rouge, et fabrique ces
casquettes en laine tricotée que vous avez pu voir sur la tête de tous
les gamins de Paris, et vous allez savoir pourquoi. La République
est vaincue. Après l’affaire de Saint-Merry, les casquettes étaient
invendables. Quand un ouvrier se trouve dans son ménage avec femme,
enfants et dix mille casquettes en laine rouge dont ne veulent plus
les chapeliers d’aucun bord, il lui passe par la tête autant d’idées
qu’il en peut venir à un banquier bourré de dix millions d’actions
à placer dans une affaire dont il se défie. Savez-vous ce qu’a fait
l’ouvrier, ce Law faubourien, ce Nucingen des casquettes? Il est allé
trouver un dandy d’estaminet, un de ces farceurs qui font le désespoir
des sergents-de-ville dans les bals champêtres aux Barrières, et l’a
prié de jouer le rôle d’un capitaine américain pacotilleur, logé
hôtel Meurice, d’aller _désirer_ dix mille casquettes en laine rouge,
chez un riche chapelier qui en avait encore une dans son étalage. Le
chapelier flaire une affaire avec l’Amérique, accourt chez l’ouvrier,
et se rue au comptant sur les casquettes. Vous comprenez: plus de
capitaine américain, mais beaucoup de casquettes. Attaquer la liberté
commerciale à cause de ces inconvénients, ce serait attaquer la Justice
sous prétexte qu’il y a des délits qu’elle ne punit pas, ou accuser la
Société d’être mal organisée à cause des malheurs qu’elle engendre!
Des casquettes et de la rue Saint-Denis, aux actions et à la Banque,
concluez!
--Couture, une couronne! dit Blondet en lui mettant sa serviette
tortillée sur sa tête. Je vais plus loin, messieurs. S’il y a vice
dans la théorie actuelle, à qui la faute? à la Loi! à la Loi prise
dans son système entier, à la législation! à ces grands hommes
d’Arrondissement que la Province envoie bouffis d’idées morales, idées
indispensables dans la conduite de la vie à moins de se battre avec la
justice, mais stupides dès qu’elles empêchent un homme de s’élever à
la hauteur où doit se tenir le législateur. Que les lois interdisent
aux passions tel ou tel développement (le jeu, la loterie, les Ninons
de la borne, tout ce que vous voudrez), elles n’extirperont jamais
les passions. Tuer les passions, ce serait tuer la Société, qui, si
elle ne les engendre pas, du moins les développe. Ainsi vous entravez
par des restrictions l’envie de jouer qui gît au fond de tous les
cœurs, chez la jeune fille, chez l’homme de province, comme chez le
diplomate, car tout le monde souhaite une fortune _gratis_, le Jeu
s’exerce aussitôt en d’autres sphères. Vous supprimez stupidement la
Loterie, les cuisinières n’en volent pas moins leurs maîtres, elles
portent leurs vols à une Caisse d’Épargne, et la mise est pour elles
de deux cent cinquante francs au lieu d’être de quarante sous, car
les actions industrielles, les commandites, deviennent la Loterie, le
Jeu sans tapis, mais avec un râteau invisible et un _refait_ calculé.
Les Jeux sont fermés, la Loterie n’existe plus, voilà la France bien
plus morale, crient les imbéciles, comme s’ils avaient supprimé
les _pontes_! On joue toujours! seulement le bénéfice n’est plus à
l’État, qui remplace un impôt payé avec plaisir par un impôt gênant,
sans diminuer les suicides, car le joueur ne meurt pas, mais bien sa
victime! Je ne vous parle pas des capitaux à l’étranger, perdus pour la
France, ni des loteries de Francfort, contre le colportage desquelles
la Convention avait décerné la peine de mort, et auquel se livraient
les procureurs-syndics! Voilà le sens de la niaise philanthropie de
notre législateur. L’encouragement donné aux Caisses d’Épargne est une
grosse sottise politique. Supposez une inquiétude quelconque sur la
marche des affaires, le gouvernement aura créé la _queue de l’argent_,
comme on a créé dans la Révolution la _queue du pain_. Autant de
caisses, autant d’émeutes. Si dans un coin trois gamins arborent un
seul drapeau, voilà une révolution. Un grand politique doit être un
scélérat abstrait, sans quoi les Sociétés sont mal menées. Un politique
honnête homme est une machine à vapeur qui sentirait, ou un pilote
qui ferait l’amour en tenant la barre: le bateau sombre. Un premier
ministre qui prend cent millions et qui rend la France grande et
heureuse, n’est-il pas préférable à un ministre enterré aux frais de
l’État, mais qui a ruiné son pays? Entre Richelieu, Mazarin, Potemkin,
riches tous trois à chaque époque de trois cents millions, et le
vertueux Robert Lindet, qui n’a su tirer parti ni des assignats, ni des
Biens Nationaux, ou les vertueux imbéciles qui ont perdu Louis XVI,
hésiteriez-vous? Va ton train, Bixiou.