je l’avoue, elle a de l’âme, disait du Tillet.--_Ed tu quir, c’esd le
pon te l’iffire, mon cher, il aura ti téfuement et te l’indelligence.
Tans nodre chin te médier, on ne said ni ki fit, ni ki mire; c’esd
eine crant ponhire ki te pufoir se gonvier au quir te sa femme. Che
droguerais bienne Telvine qui, fous le safez, m’a abordé plis d’eine
million, gondre Malfina qui n’a pas ine taude si crante._--Mais
qu’a-t-elle?--_Che ne sais bas au chiste_, dit le baron de Nucingen,
_mais il a keke chausse_.--Elle a une mère qui aime bien le rose!» dit
du Tillet. Ce mot mit fin aux tentatives de Nucingen. Après le dîner,
le baron apprit alors à la Wilhelmine-Adolphus qu’il lui restait à
peine quatre cent mille francs chez lui. La fille des Adolphus de
Manheim, réduite à vingt-quatre mille livres de rente, se perdit dans
des calculs qui se brouillaient dans sa tête. «--Comment! disait-elle
à Malvina, comment! j’ai toujours eu six mille francs pour nous chez
la couturière! mais où ton père prenait-il de l’argent? Nous n’aurons
rien avec vingt-quatre mille francs, nous sommes dans la misère. Ah!
si mon père me voyait ainsi déchue, il en mourrait, s’il n’était pas
mort déjà! Pauvre Wilhelmine!» Et elle se mit à pleurer. Malvina, ne
sachant comment consoler sa mère, lui représenta qu’elle était encore
jeune et jolie, le rose lui seyait toujours, elle irait à l’Opéra, aux
Bouffons dans la loge de madame de Nucingen. Elle endormit sa mère
dans un rêve de fêtes, de bals, de musique, de belles toilettes et de
succès, qui commença sous les rideaux d’un lit en soie bleue, dans
une chambre élégante, contiguë à celle où, deux nuits auparavant,
avait expiré monsieur Jean-Baptiste baron d’Aldrigger, dont voici
l’histoire en trois mots. En son vivant, ce respectable Alsacien,
banquier à Strasbourg, s’était enrichi d’environ trois millions. En
1800, à l’âge de trente-six ans, à l’apogée d’une fortune faite pendant
la Révolution, il avait épousé, par ambition et par inclination,
l’héritière des Adolphus de Manheim, jeune fille adorée de toute une
famille et naturellement elle en recueillit la fortune dans l’espace
de dix années. D’Aldrigger fut alors baronifié par S. M. l’Empereur et
Roi, car sa fortune se doubla; mais il se passionna pour le grand homme
qui l’avait titré. Donc, entre 1814 et 1815, il se ruina pour avoir
pris au sérieux le soleil d’Austerlitz. L’honnête Alsacien ne suspendit
pas ses paiements, ne désintéressa pas ses créanciers avec les valeurs
qu’il regardait comme mauvaises; il paya tout à bureau ouvert, se
retira de la Banque et mérita le mot de son ancien premier commis,
Nucingen: «Honnête homme, mais bête!» Tout compte fait, il lui resta
cinq cent mille francs et des recouvrements sur l’Empire qui n’existait
plus.--_Foilà ze gue z’est gué t’afoir drop cri anne Nappolion_, dit-il
en voyant le résultat de sa liquidation. Lorsqu’on a été les premiers
d’une ville, le moyen d’y rester amoindri?... Le banquier de l’Alsace
fit comme font tous les provinciaux ruinés: il vint à Paris, il y porta
courageusement des bretelles tricolores sur lesquelles étaient brodées
les aigles impériales et s’y concentra dans la société bonapartiste.
Il remit ses valeurs au baron de Nucingen qui lui donna huit pour cent
de tout, en acceptant ses créances impériales à soixante pour cent
seulement de perte, ce qui fut cause que d’Aldrigger serra la main
de Nucingen en lui disant:--_Ch’édais pien sir te de droufer le quir
d’in Elsacien!_ Nucingen se fit intégralement payer par notre ami des
Lupeaulx. Quoique bien étrillé, l’Alsacien eut un revenu industriel de
quarante-quatre mille francs. Son chagrin se compliqua du _spleen_ dont
sont saisis les gens habitués à vivre par le jeu des affaires quand
ils en sont sevrés. Le banquier se donna pour tâche de se sacrifier,
noble cœur! à sa femme, dont la fortune venait d’être dévorée, et
qu’elle avait laissé prendre avec la facilité d’une fille à qui les
affaires d’argent étaient tout à fait inconnues. La baronne d’Aldrigger
retrouva donc les jouissances auxquelles elle était habituée, le vide
que pouvait lui causer la Société de Strasbourg fut comblé par les
plaisirs de Paris. La maison Nucingen tenait déjà comme elle tient
encore le haut bout de la société financière, et le baron habile mit
son honneur à bien traiter le baron honnête. Cette belle vertu faisait
bien dans le salon Nucingen. Chaque hiver écornait le capital de
d’Aldrigger; mais il n’osait faire le moindre reproche à la perle des
Adolphus; sa tendresse fut la plus ingénieuse et la plus inintelligente
qu’il y eût en ce monde. Brave homme, mais bête! Il mourut en se
demandant: «Que deviendront-elles sans moi?» Puis, dans un moment où
il fut seul avec son vieux valet de chambre Wirth, le bonhomme, entre
deux étouffements, lui recommanda sa femme et ses deux filles, comme
si ce Caleb d’Alsace était le seul être raisonnable qu’il y eût dans
la maison. Trois ans après, en 1826, Isaure était âgée de vingt ans et
Malvina n’était pas mariée. En allant dans le monde Malvina avait fini
par remarquer combien les relations y sont superficielles, combien tout
y est examiné, défini. Semblable à la plupart des filles dites _bien
élevées_, Malvina ignorait le mécanisme de la vie, l’importance de
la fortune, la difficulté d’acquérir la moindre monnaie, le prix des
choses. Aussi, pendant ces six années, chaque enseignement avait-il été
une blessure pour elle. Les quatre cent mille francs laissés par feu
d’Aldrigger à la maison Nucingen furent portés au crédit de la baronne,
car la succession de son mari lui redevait douze cent mille francs; et
dans les moments de gêne, la bergère des Alpes y puisait comme dans
une caisse inépuisable. Au moment où notre pigeon s’avançait vers sa
colombe, Nucingen, connaissant le caractère de son ancienne patronne,
avait dû s’ouvrir à Malvina sur la situation financière où la veuve
se trouvait: il n’y avait plus que trois cent mille francs chez lui,
les vingt-quatre mille livres de rente se trouvaient donc réduites à
dix-huit mille. Wirth avait maintenu la position pendant trois ans!
Après la confidence du banquier, les chevaux furent réformés, la
voiture fut vendue et le cocher congédié par Malvina, à l’insu de sa
mère. Le mobilier de l’hôtel, qui comptait dix années d’existence, ne
put être renouvelé, mais tout s’était fané en même temps. Pour ceux qui
aiment l’harmonie, il n’y avait que demi-mal. La baronne, cette fleur
si bien conservée, avait pris l’aspect d’une rose froide et grippée
qui reste unique dans un buisson au milieu de novembre. Moi qui vous
parle, j’ai vu cette opulence se dégradant par teintes, par demi-tons!
Effroyable! parole d’honneur. Ç’a été mon dernier chagrin. Après je me
suis dit: C’est bête de prendre tant d’intérêt aux autres! Pendant
que j’étais employé, j’avais la sottise de m’intéresser à toutes les
maisons où je dînais, je les défendais en cas de médisance, je ne les
calomniais pas, je..... Oh! j’étais un enfant. Quand sa fille lui eut
expliqué sa position, la ci-devant perle s’écria:--Mes pauvres enfants!
qui donc me fera mes robes? Je ne pourrai donc plus avoir de bonnets
frais, ni recevoir, ni aller dans le monde!--A quoi pensez-vous que se
reconnaisse l’amour chez un homme? dit Bixiou en s’interrompant, il
s’agit de savoir si Beaudenord était vraiment amoureux de cette petite
blonde.
--Il néglige ses affaires, répondit Couture.
--Il met trois chemises par jour, dit Finot.
--Une question préalable? dit Blondet, un homme supérieur peut-il et
doit-il être amoureux?
--Mes amis, reprit Bixiou d’un air sentimental, gardons-nous comme
d’une bête venimeuse de l’homme qui, se sentant pris d’amour pour une
femme, fait claquer ses doigts ou jette son cigare en disant: Bah! il
y en a d’autres dans le monde! Mais le gouvernement peut employer ce
citoyen dans le Ministère des Affaires Étrangères. Blondet, je te fais
observer que ce Godefroid avait quitté la diplomatie.
--Hé! bien, il a été absorbé, l’amour est la seule chance qu’aient les
sots pour se grandir, répondit Blondet.
--Blondet, Blondet, pourquoi donc sommes-nous si pauvres? s’écria
Bixiou.
--Et pourquoi Finot est-il riche? reprit Blondet, je te le dirai, va,
mon fils, nous nous entendons. Allons, voilà Finot qui me verse à boire
comme si j’avais monté son bois. Mais à la fin d’un dîner, on doit
_siroter_ le vin. Eh! bien?
--Tu l’as dit, l’absorbé Godefroid fit ample connaissance avec la
grande Malvina, la légère baronne et la petite danseuse. Il tomba
dans le servantisme le plus minutieux et le plus astringent. Ces
restes d’une opulence cadavéreuse ne l’effrayèrent pas. Ah!... bah! il
s’habitua par degrés à toutes ces guenilles. Jamais le lampasse vert
à ornements blancs du salon ne devait paraître à ce garçon ni passé,
ni vieux, ni taché, ni bon à remplacer. Les rideaux, la table à thé,
les chinoiseries étalées sur la cheminée, le lustre rococo, le tapis
façon cachemire qui montrait la corde, le piano, le petit service
fleureté, les serviettes frangées et aussi trouées à l’espagnole,
le salon de Perse qui précédait la chambre à coucher bleue de la
baronne, avec ses accessoires, tout lui fut saint et sacré. Les femmes
stupides et chez qui la beauté brille de manière à laisser dans l’ombre
l’esprit, le cœur, l’âme, peuvent seuls inspirer de pareils oublis,
car une femme d’esprit n’abuse jamais de ses avantages, il faut être
petite et sotte pour s’emparer d’un homme. Beaudenord, il me l’a dit,
aimait le vieux et solennel Wirth! Ce vieux drôle avait pour son futur
maître le respect d’un croyant catholique pour l’Eucharistie. Cet
honnête Wirth était un Gaspard allemand, un de ces buveurs de bière
qui enveloppent leur finesse de bonhomie, comme un cardinal Moyen-Age,
son poignard dans sa manche. Wirth, voyant un mari pour Isaure,
entourait Godefroid des ambages et circonlocutions arabesques de sa
bonhomie alsacienne, la glu la plus adhérente de toutes les matières
collantes. Madame d’Aldrigger était profondément _improper_, elle
trouvait l’amour la chose la plus naturelle. Quand Isaure et Malvina
sortaient ensemble et allaient aux Tuileries ou aux Champs-Élysées,
où elles devaient rencontrer des jeunes gens de leur société, la mère
leur disait:--«Amusez-vous bien, mes chères filles!» Leurs amis, les
seuls qui pussent calomnier les deux sœurs, les défendaient; car
l’excessive liberté que chacun avait dans le salon des d’Aldrigger,
en faisait un endroit unique à Paris. Avec des millions on aurait
obtenu difficilement de pareilles soirées où l’on parlait de tout avec
esprit, où la mise soignée n’était pas de rigueur, où l’on était à
son aise au point d’y demander à souper. Les deux sœurs écrivaient à
qui leur plaisait, recevaient tranquillement des lettres, à côté de
leur mère, sans que jamais la baronne eût l’idée de leur demander de
quoi il s’agissait. Cette adorable mère donnait à ses filles tous les
bénéfices de son égoïsme, la passion la plus aimable du monde, en ce
sens que les égoïstes, ne voulant pas être gênés, ne gênent personne,
et n’embarrassent point la vie de ceux qui les entourent par les ronces
du conseil, par les épines de la remontrance, ni par les taquinages de
guêpe que se permettent les amitiés excessives qui veulent tout savoir,
tout contrôler...
--Tu me vas au cœur, dit Blondet. Mais, mon cher, tu ne racontes pas,
tu _blagues_...
--Blondet, si tu n’étais pas gris, tu me ferais de la peine! De nous
quatre, il est le seul homme sérieusement littéraire! A cause de lui,
je vous fais l’honneur de vous traiter en gourmets, je vous distille
mon histoire, et il me critique! Mes amis, la plus grande marque de
stérilité spirituelle est l’entassement des faits. La sublime comédie
du _Misanthrope_ prouve que l’Art consiste à bâtir un palais sur la
pointe d’une aiguille. Le mythe de mon idée est dans la baguette des
fées qui peut faire de la plaine des Sablons, un _Interlachen_, en dix
secondes (le temps de vider ce verre!). Voulez-vous que je vous fasse
un récit qui aille comme un boulet de canon, un rapport de général en
chef? Nous causons, nous rions, ce journaliste, bibliophobe à jeun,
veut, quand il est ivre, que je donne à ma langue la sotte allure d’un
livre (il feignit de pleurer). Malheur à l’imagination française, on
veut épointer les aiguilles de sa plaisanterie! _Dies iræ._ Pleurons
Candide, et vive la _Critique de la raison pure_! la _symbolique_, et
les systèmes en cinq volumes compactes, imprimés par des Allemands qui
ne les savaient pas à Paris depuis 1750, en quelques mots fins, les
diamants de notre intelligence nationale. Blondet mène le convoi de son
suicide, lui qui fait dans son journal les derniers mots de tous les
grands hommes qui nous meurent sans rien dire!
--Va ton train, dit Finot.
--J’ai voulu vous expliquer en quoi consiste le bonheur d’un homme
qui n’est pas actionnaire (une politesse à Couture!). Eh! bien, ne
voyez-vous pas maintenant à quel prix Godefroid se procura le bonheur
le plus étendu que puisse rêver un jeune homme?... Il étudiait Isaure
pour être sûr d’être compris!..... Les choses qui se comprennent les
unes les autres doivent être similaires. Or, il n’y a de pareils à
eux-mêmes que le néant et l’infini; le néant est la bêtise, le génie
est l’infini. Ces deux amants s’écrivaient les plus stupides lettres
du monde, en se renvoyant sur du papier parfumé des mots à la mode:
_ange! harpe éolienne! avec toi je serai complet! il y a un cœur dans
ma poitrine d’homme! faible femme! pauvre moi!_ toute la friperie du
cœur moderne. Godefroid restait à peine dix minutes dans un salon, il
causait sans aucune prétention avec les femmes, elles le trouvèrent
alors très-spirituel. Il était de ceux qui n’ont d’autre esprit que
celui qu’on leur prête. Enfin, jugez de son absorption: Joby, ses
chevaux, ses voitures devinrent des choses secondaires dans son
existence. Il n’était heureux qu’enfoncé dans sa bonne bergère en face
de la baronne, au coin de cette cheminée de marbre vert antique, occupé
à voir Isaure, à prendre du thé en causant avec le petit cercle d’amis
qui venaient tous les soirs entre onze heures et minuit, rue Joubert,
et où on pouvait toujours jouer à la bouillotte sans crainte: j’y ai
toujours gagné. Quand Isaure avait avancé son joli petit pied chaussé
d’un soulier de satin noir et que Godefroid l’avait longtemps regardé,
il restait le dernier et disait à Isaure:--Donne-moi ton soulier.....
Isaure levait le pied, le posait sur une chaise, ôtait son soulier, le
lui donnait en lui jetant un regard, un de ces regards? enfin, vous
comprenez! Godefroid finit par découvrir un grand mystère chez Malvina.
Quand du Tillet frappait à la porte, la rougeur vive qui colorait les
joues de Malvina, disait: Ferdinand! En regardant ce tigre à deux
pattes, les yeux de la pauvre fille s’allumaient comme un brasier sur
lequel afflue un courant d’air; elle trahissait un plaisir infini
quand Ferdinand l’emmenait pour faire un _a parte_ près d’une console
ou d’une croisée. Comme c’est rare et beau, une femme assez amoureuse
pour devenir naïve et laisser lire dans son cœur! Mon Dieu, c’est
aussi rare à Paris, que la fleur qui chante l’est aux Indes. Malgré
cette amitié commencée depuis le jour où les d’Aldrigger apparurent
chez les Nucingen, Ferdinand n’épousait pas Malvina. Notre féroce ami
du Tillet n’avait pas paru jaloux de la cour assidue que Desroches
faisait à Malvina, car pour achever de payer sa Charge avec une dot
qui ne paraissait pas être moindre de cinquante mille écus, il avait
feint l’amour, lui homme de Palais! Quoique profondément humiliée de
l’insouciance de du Tillet, Malvina l’aimait trop pour lui fermer la
porte. Chez cette fille, tout âme, tout sentiment, tout expansion,
tantôt la fierté cédait à l’amour, tantôt l’amour offensé laissait la
fierté prendre le dessus. Calme et froid, notre ami Ferdinand acceptait
cette tendresse, il la respirait avec les tranquilles délices du tigre
léchant le sang qui lui teint la gueule; il en venait chercher les
preuves, il ne passait pas deux jours sans se montrer rue Joubert. Le
drôle possédait alors environ dix-huit cent mille francs, la question
de fortune devait être peu de chose à ses yeux, et il avait résisté
non-seulement à Malvina, mais aux barons de Nucingen et de Rastignac,
qui, tous deux, lui avaient fait faire soixante-quinze lieues par jour,
à quatre francs de guides, postillon en avant, et sans fil! dans les
labyrinthes de leur finesse. Godefroid ne put s’empêcher de parler à sa
future belle-sœur de la situation ridicule où elle se trouvait entre un
banquier et un avoué.--Vous voulez me sermonner au sujet de Ferdinand,
savoir le secret qu’il y a entre nous, dit-elle avec franchise.
Cher Godefroid, n’y revenez jamais. La naissance de Ferdinand, ses
antécédents, sa fortune n’y sont pour rien, ainsi croyez à quelque
chose d’extraordinaire. Cependant, à quelques jours de là, Malvina prit
Beaudenord à part, et lui dit:--Je ne crois pas monsieur Desroches
honnête homme (ce que c’est que l’instinct de l’amour!), il voudrait
m’épouser, et fait la cour à la fille d’un épicier. Je voudrais bien
savoir si je suis un pis-aller, si le mariage est pour lui une affaire
d’argent. Malgré la profondeur de son esprit, Desroches ne pouvait
deviner du Tillet, et il craignait de lui voir épouser Malvina. Donc,
le gars s’était ménagé une retraite, sa position était intolérable,
il gagnait à peine, tous frais faits, les intérêts de sa dette. Les
femmes ne comprennent rien à ces situations-là. Pour elles, le cœur est
toujours millionnaire!
--Mais comme ni Desroches ni du Tillet n’ont épousé Malvina, dit Finot,
explique-nous le secret de Ferdinand?
--Le secret, le voici, répondit Bixiou. Règle générale: une jeune
personne qui a donné une seule fois son soulier, le refusât-elle
pendant dix ans, n’est jamais épousée par celui à qui...
--Bêtise! dit Blondet en interrompant, on aime aussi parce qu’on a
aimé. Le secret, le voici: règle générale, ne vous mariez pas sergent,
quand vous pouvez devenir duc de Dantzick et maréchal de France. Aussi
voyez quelle alliance a faite du Tillet! Il a épousé une des filles du
comte de Grandville, une des plus vieilles familles de la magistrature
française.
--La mère de Desroches avait une amie, reprit Bixiou, une femme de
droguiste, lequel droguiste s’était retiré gras d’une fortune. Ces
droguistes ont des idées bien saugrenues: pour donner à sa fille une
bonne éducation, il l’avait mise dans un pensionnat!... Ce Matifat
comptait bien marier sa fille, par la raison deux cent mille francs, en
bel et bon argent qui ne sentait pas la drogue.
--Le Matifat de Florine? dit Blondet.
--Eh! bien, oui, celui de Lousteau, le nôtre, enfin! Ces Matifat,
alors perdus pour nous, étaient venus habiter la rue du Cherche-Midi,
le quartier le plus opposé à la rue des Lombards où ils avaient fait
fortune. Moi, je les ai cultivés, les Matifat! Durant mon temps
de galère ministérielle, où j’étais serré pendant huit heures de
jour entre des niais à vingt-deux carats, j’ai vu des originaux qui
m’ont convaincu que l’ombre a des aspérités, et que dans la plus
grande platitude on peut rencontrer des angles! Oui, mon cher, tel
bourgeois est à tel autre ce que Raphaël est à Natoire. Madame veuve
Desroches avait moyenné de longue main ce mariage à son fils, malgré
l’obstacle énorme que présentait un certain Cochin, fils de l’associé
commanditaire des Matifat, jeune employé au Ministère des finances.
Aux yeux de monsieur et madame Matifat, l’état d’avoué paraissait,
selon leur mot, offrir des garanties pour le bonheur d’une femme.
Desroches s’était prêté aux plans de sa mère afin d’avoir un pis-aller.
Il ménageait donc les droguistes de la rue du Cherche-Midi. Pour vous
faire comprendre un autre genre de bonheur, il faudrait vous peindre
ces deux négociants mâle et femelle, jouissant d’un jardinet, logés
à un beau rez-de-chaussée, s’amusant à regarder un jet d’eau, mince
et long comme un épi, qui allait perpétuellement et s’élançait d’une
petite table ronde en pierre de liais, située au milieu d’un bassin de
six pieds de diamètre, se levant de bon matin pour voir si les fleurs
de leur jardin avaient poussé, désœuvrés et inquiets, s’habillant
pour s’habiller, s’ennuyant au spectacle, et toujours entre Paris
et Luzarches où ils avaient une maison de campagne et où j’ai dîné.
Blondet, un jour ils ont voulu me faire poser, je leur ai raconté une
histoire depuis neuf heures du soir jusqu’à minuit, une aventure à
tiroirs! J’en étais à l’introduction de mon vingt-neuvième personnage
(les romans en feuilletons m’ont volé!), quand le père Matifat, qui
en qualité de maître de maison, tenait encore bon, a ronflé comme
les autres, après avoir clignoté pendant cinq minutes. Le lendemain,
tous m’ont fait des compliments sur le dénoûment de mon histoire.
Ces épiciers avaient pour société monsieur et madame Cochin, Adolphe
Cochin, madame Desroches, un petit Popinot, droguiste en exercice,
qui leur donnait des nouvelles de la rue des Lombards (un homme de ta
connaissance, Finot!). Madame Matifat, qui aimait les Arts, achetait
des lithographies, des lithochromies, des dessins coloriés, tout ce
qu’il y avait de meilleur marché. Le sieur Matifat se distrayait en
examinant les entreprises nouvelles et en essayant de jouer quelques
capitaux, afin de ressentir des émotions (Florine l’avait guéri du
genre Régence). Un seul mot vous fera comprendre la profondeur de mon
Matifat. Le bonhomme souhaitait ainsi le bonsoir à ses nièces: «Va te
coucher, mes nièces!» Il avait peur, disait-il, de les affliger en leur
disant _vous_. Leur fille était une jeune personne sans manières, ayant
l’air d’une femme de chambre de bonne maison, jouant tant bien que mal
une sonate, ayant une jolie écriture anglaise, sachant le français
et l’orthographe, enfin une complète éducation bourgeoise. Elle était
assez impatiente d’être mariée, afin de quitter la maison paternelle,
où elle s’ennuyait comme un officier de marine au quart de nuit, il
faut dire aussi que le quart durait toute la journée. Desroches ou
Cochin fils, un notaire ou un garde-du-corps, un faux lord anglais,
tout mari lui était bon. Comme évidemment elle ne savait rien de la
vie, j’en ai eu pitié, j’ai voulu lui en révéler le grand mystère. Bah!
les Matifat m’ont fermé leur porte: les bourgeois et moi nous ne nous
comprendrons jamais.
--Elle a épousé le général Gouraud, dit Finot.
--En quarante-huit heures, Godefroid de Beaudenord, l’ex-diplomate,
devina les Matifat et leur intrigante corruption, reprit Bixiou. Par
hasard, Rastignac se trouvait chez la légère baronne à causer au coin
du feu pendant que Godefroid faisait son rapport à Malvina. Quelques
mots frappèrent son oreille, il devina de quoi il s’agissait, surtout
à l’air aigrement satisfait de Malvina. Rastignac resta, lui, jusqu’à
deux heures du matin, et l’on dit qu’il est égoïste! Beaudenord
partit quand la baronne alla se coucher. «Cher enfant, dit Rastignac
à Malvina d’un ton bonhomme et paternel quand ils furent seuls,
souvenez-vous qu’un pauvre garçon lourd de sommeil a pris du thé pour
rester éveillé jusqu’à deux heures du matin, afin de pouvoir vous
dire solennellement: Mariez-vous. Ne faites pas la difficile, ne vous
occupez pas de vos sentiments, ne pensez pas à l’ignoble calcul des
hommes qui ont un pied ici, un pied chez les Malifat, ne réfléchissez
à rien: mariez-vous! Pour une fille, se marier, c’est s’imposer à
un homme qui prend l’engagement de la faire vivre dans une position
plus ou moins heureuse, mais où la question matérielle est assurée.
Je connais le monde: jeunes filles, mamans et grand’mères sont toutes
hypocrites en démanchant sur le sentiment quand il s’agit de mariage.
Aucun ne pense à autre chose qu’à un bel état. Quand sa fille est
bien mariée, une mère dit qu’elle a fait une excellente affaire.» Et
Rastignac lui développa sa théorie sur le mariage, qui, selon lui,
est une société de commerce instituée pour supporter la vie. «Je ne
vous demande point votre secret, dit-il en terminant à Malvina, je le
sais. Les hommes se disent tout entre eux, comme vous autres quand vous
sortez après le dîner. Eh! bien, voici mon dernier mot: mariez-vous. Si
vous ne vous mariez pas, souvenez-vous que je vous ai suppliée ici,
ce soir, de vous marier!» Rastignac parlait avec un certain accent qui
commandait, non pas l’attention, mais la réflexion. Son insistance
était de nature à surprendre. Malvina fut alors si bien frappée au vif
de l’intelligence, là où Rastignac avait voulu l’atteindre, qu’elle y
songeait encore le lendemain, et cherchait inutilement la cause de cet
avis.
--Je ne vois, dans toutes ces toupies que tu lances, rien qui ressemble
à l’origine de la fortune de Rastignac, et tu nous prends pour des
Matifat multipliés par six bouteilles de vin de Champagne, s’écria
Couture.
--Nous y sommes, s’écria Bixiou. Vous avez suivi le cours de tous
les petits ruisseaux qui ont fait les quarante mille livres de rente
auxquelles tant de gens portent envie! Rastignac tenait alors entre ses
mains le fil de toutes ces existences.
--Desroches, les Matifat, Beaudenord, les d’Aldrigger, d’Aiglemont.
--Et de cent autres!... dit Bixiou.
--Voyons! comment? s’écria Finot. Je sais bien des choses, et je
n’entrevois pas le mot de cette énigme.
--Blondet vous a dit en gros les deux premières liquidations de
Nucingen, voici la troisième en détail, reprit Bixiou. Dès la paix de
1815, Nucingen avait compris ce que nous ne comprenons qu’aujourd’hui:
que l’argent n’est une puissance que quand il est en quantités
disproportionnées. Il jalousait secrètement les frères Rothschild.
Il possédait cinq millions, il en voulait dix! Avec dix millions, il
savait pouvoir en gagner trente, et n’en aurait eu que quinze avec
cinq. Il avait donc résolu d’opérer une troisième liquidation! Ce grand
homme songeait alors à payer ses créanciers avec des valeurs fictives,
en gardant leur argent. Sur la place, une conception de ce genre ne
se présente pas sous une expression si mathématique. Une pareille
liquidation consiste à donner un petit pâté pour un louis d’or à de
grands enfants qui, comme les petits enfants d’autrefois, préfèrent le
pâté à la pièce, sans savoir qu’avec la pièce ils peuvent avoir deux
cents pâtés.
--Qu’est-ce que tu dis donc là, Bixiou? s’écria Couture, mais rien
n’est plus loyal, il ne se passe pas de semaine aujourd’hui que l’on ne
présente des pâtés au public en lui demandant un louis. Mais le public
est-il forcé de donner son argent? n’a-t-il pas le droit de s’éclairer?
--Vous l’aimeriez mieux contraint d’être actionnaire, dit Blondet.
--Non, dit Finot, où serait le talent?
--C’est bien fort pour Finot, dit Bixiou.
--Qui lui a donné ce mot-là, demanda Couture.
--Enfin, reprit Bixiou, Nucingen avait eu deux fois le bonheur de
donner, sans le vouloir, un pâté qui s’était trouvé valoir plus qu’il
n’avait reçu. Ce malheureux bonheur lui causait des remords. De pareils
bonheurs finissent par tuer un homme. Il attendait depuis dix ans
l’occasion de ne plus se tromper, de créer des valeurs qui auraient
l’air de valoir quelque chose et qui...
--Mais, dit Couture, en expliquant ainsi la Banque, aucun commerce
n’est possible. Plus d’un loyal banquier a persuadé, sous l’approbation
d’un loyal Gouvernement, aux plus fins boursiers de prendre des fonds
qui devaient, dans un temps donné, se trouver dépréciés. Vous avez
vu mieux que cela! N’a-t-on pas émis, toujours avec l’aveu, avec
l’appui des Gouvernements, des valeurs pour payer les intérêts de
certains fonds, afin d’en maintenir le cours et pouvoir s’en défaire.
Ces opérations ont plus ou moins d’analogie avec la liquidation à la
Nucingen.