dividendes, qu’il anticipe le dénoûment de mon histoire. Où en
étais-je? Au retour de Beaudenord. Quand il fut installé quai
Malaquais, il arriva que mille francs au-dessus de ses besoins
furent insuffisants pour sa part de loge aux Italiens et à l’Opéra.
Quand il perdait vingt-cinq ou trente louis au jeu dans un pari,
naturellement il payait; puis il les dépensait en cas de gain, ce qui
nous arriverait si nous étions assez bêtes pour nous laisser prendre
à parier. Beaudenord, gêné dans ses dix-huit mille livres de rente,
sentit la nécessité de créer ce que nous appelons aujourd’hui _le fond
de roulement_. Il tenait beaucoup _à ne pas s’enfoncer lui-même_. Il
alla consulter son tuteur: «Mon cher enfant, lui dit d’Aiglemont, les
rentes arrivent au pair, vends tes rentes, j’ai vendu les miennes
et celles de ma femme. Nucingen a tous mes capitaux et m’en donne
six pour cent; fais comme moi, tu auras un pour cent de plus, et ce
un pour cent te permettra d’être tout à fait à ton aise.» En trois
jours, notre Godefroid fut à son aise. Ses revenus étant dans un
équilibre parfait avec son superflu, son bonheur matériel fut complet.
S’il était possible d’interroger tous les jeunes gens de Paris d’un
seul regard, comme il paraît que la chose se fera lors du jugement
dernier pour les milliards de générations qui auront pataugé sur tous
les globes, en gardes nationaux ou en sauvages, et de leur demander
si le bonheur d’un jeune homme de vingt-six ans ne consiste pas: à
pouvoir sortir à cheval, en tilbury, ou en cabriolet avec un tigre
gros comme le poing, frais et rose comme Toby, Joby, Paddy; à avoir,
le soir, pour douze francs, un coupé de louage très-convenable; à se
montrer élégamment tenu suivant les lois vestimentales qui régissent
huit heures, midi, quatre heures et le soir; à être bien reçu dans
toutes les ambassades, et y recueillir les fleurs éphémères d’amitiés
cosmopolites et superficielles; à être d’une beauté supportable, et à
bien porter son nom, son habit et sa tête; à loger dans un charmant
petit entresol arrangé comme je vous ai dit que l’était l’entresol du
quai Malaquais; à pouvoir inviter des amis à vous accompagner au Rocher
de Cancale sans avoir interrogé préalablement son gousset, et n’être
arrêté dans aucun de ses mouvements raisonnables par ce mot: Ah! et de
l’argent? à pouvoir renouveler les bouffettes roses qui embellissent
les oreilles de ses trois chevaux pur sang, et à avoir toujours une
coiffe neuve à son chapeau. Tous, nous-mêmes, gens supérieurs, tous
répondraient que ce bonheur est incomplet, que c’est la Magdeleine
sans autel, qu’il faut aimer et être aimé, ou aimer sans être aimé, ou
être aimé sans aimer, ou pouvoir aimer à tort et à travers. Arrivons
au bonheur moral. Quand, en janvier 1823, il se trouva bien assis dans
ses jouissances, après avoir pris pied et langue dans les différentes
sociétés parisiennes où il lui plut d’aller, il sentit la nécessité de
se mettre à l’abri d’une ombrelle, d’avoir à se plaindre d’une femme
comme il faut, de ne pas mâchonner la queue d’une rose achetée dix
sous à madame Prévost, à l’instar des petits jeunes gens qui gloussent
dans les corridors de l’Opéra, comme des poulets en épinette. Enfin
il résolut de rapporter ses sentiments, ses idées, ses affections à
une femme, _une femme!_ La PHAMME! AH! Il conçut d’abord la pensée
saugrenue d’avoir une passion malheureuse, il tourna pendant quelque
temps autour de sa belle cousine, madame d’Aiglemont, sans s’apercevoir
qu’un diplomate avait déjà dansé la valse de Faust avec elle. L’année
25 se passa en essais, en recherches, en coquetteries inutiles. L’objet
aimant demandé ne se trouva pas. Les passions sont extrêmement rares.
Dans cette époque, il s’est élevé tout autant de barricades dans
les mœurs que dans les rues! En vérité, mes frères, je vous le dis,
l’_improper_ nous gagne! Comme on nous fait le reproche d’aller sur
les brisées des peintres en portraits, des commissaires-priseurs et
des marchandes de modes, je ne vous ferai pas subir la description de
la personne en laquelle Godefroid reconnut sa femelle. Age, dix-neuf
ans; taille, un mètre cinquante centimètres; cheveux blonds, sourcils
_idem_; yeux bleus, front moyen, nez courbé, bouche petite, menton
court et relevé, visage ovale; signes particuliers, néant. Tel, le
passe-port de l’objet aimé. Ne soyez pas plus difficiles que la Police,
que messieurs les Maires de toutes les villes et communes de France,
que les gendarmes et autres autorités constituées. D’ailleurs, c’est
le bloc de la Vénus de Médicis, parole d’honneur. La première fois
que Godefroid alla chez madame de Nucingen, qui l’avait invité à l’un
de ces bals par lesquels elle acquit, à bon compte, une certaine
réputation, il y aperçut, dans un quadrille, la personne à aimer et
fut émerveillé par cette taille d’un mètre cinquante centimètres.
Ces cheveux blonds ruisselaient en cascades bouillonnantes sur une
petite tête ingénue et fraîche comme celle d’une naïade qui aurait
mis le nez à la fenêtre cristalline de sa source, pour voir les fleurs
du printemps. (Ceci est notre nouveau style, des phrases qui filent
comme notre macaroni tout à l’heure.) L’_idem_ des sourcils, n’en
déplaise à la Préfecture de Police, aurait pu demander six vers à
l’aimable Parny, ce poète badin les eût fort agréablement comparés à
l’arc de Cupidon, en faisant observer que le trait était au-dessous,
mais un trait sans force, épointé, car il y règne encore aujourd’hui
la moutonne douceur que les devants de cheminée attribuent à madame
de la Vallière, au moment où elle signe sa tendresse par-devant Dieu,
faute d’avoir pu la signer par-devant notaire. Vous connaissez l’effet
des cheveux blonds et des yeux bleus, combinés avec une danse molle,
voluptueuse et décente? Une jeune personne ne vous frappe pas alors
audacieusement au cœur, comme ces brunes qui par leur regard ont l’air
de vous dire, en mendiant espagnol: La bourse ou la vie! cinq francs,
ou je te méprise. Ces beautés insolentes (et quelque peu dangereuses!)
peuvent plaire à beaucoup d’hommes; mais, selon moi, la blonde qui
a le bonheur de paraître excessivement tendre et complaisante, sans
perdre ses droits de remontrance, de taquinage, de discours immodérés,
de jalousie à faux et tout ce qui la rend la femme adorable, sera
toujours plus sûre de se marier que la brune ardente. Le bois est
cher. Isaure, blanche comme une Alsacienne (elle avait vu le jour à
Strasbourg et parlait l’allemand avec un petit accent français fort
agréable), dansait à merveille. Ses pieds, que l’employé de la police
n’avait pas mentionnés, et qui cependant pouvaient trouver leur place
sous la rubrique _signes particuliers_, étaient remarquables par leur
petitesse, par ce jeu particulier que les vieux maîtres ont nommé
_flic-flac_, et comparable au débit agréable de mademoiselle Mars, car
toutes les muses sont sœurs, le danseur et le poète ont également les
pieds sur terre. Les pieds d’Isaure conversaient avec une netteté,
une précision, une légèreté, une rapidité de très-bon augure pour les
choses du cœur.--«Elle a du _flic-flac_!» était le suprême éloge de
Marcel, le seul maître de danse qui ait mérité le nom de grand. On a
dit le grand Marcel comme le grand Frédéric, et du temps de Frédéric.
--A-t-il composé des ballets, demanda Finot.
--Oui, quelque chose comme les _Quatre Éléments_, l’_Europe galante_.
--Quel temps, dit Finot, que le temps où les grands seigneurs
habillaient les danseuses!
--_Improper!_ reprit Bixiou. Isaure ne s’élevait pas sur ses pointes,
elle restait terre à terre, se balançait sans secousses, ni plus ni
moins voluptueusement que doit se balancer une jeune personne. Marcel
disait avec une profonde philosophie que chaque état avait sa danse:
une femme mariée devait danser autrement qu’une jeune personne, un
robin autrement qu’un financier, et un militaire autrement qu’un
page; il allait même jusqu’à prétendre qu’un fantassin devait danser
autrement qu’un cavalier: et, de là il partait pour analyser toute la
société. Toutes ces belles nuances sont bien loin de nous.
--Ah! dit Blondet, tu mets le doigt sur un grand malheur. Si Marcel eût
été compris, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.
--Godefroid, reprit Bixiou, n’avait pas eu l’avantage de parcourir
l’Europe sans observer à fond les danses étrangères. Sans cette
profonde connaissance en chorégraphie, qualifiée de futile, peut-être
n’eût-il pas aimé cette jeune personne; mais des trois cents invités
qui se pressaient dans les beaux salons de la rue Saint-Lazare, il fut
le seul à comprendre l’amour inédit que trahissait une danse bavarde.
On remarqua bien la manière d’Isaure d’Aldrigger; mais, dans ce siècle
où chacun s’écrie: Glissons, n’appuyons pas! l’un dit: Voilà une
jeune fille qui danse fameusement bien (c’était un clerc de notaire);
l’autre: Voilà une jeune personne qui danse à ravir (c’était une dame
en turban); la troisième, une femme de trente ans: Voilà une petite
personne qui ne danse pas mal! Revenons au grand Marcel, et disons en
parodiant son plus fameux mot: Que de choses dans un avant-deux!
--Et allons un peu plus vite! dit Blondet, tu marivaudes.
--Isaure, reprit Bixiou qui regarda Blondet de travers, avait une
simple robe de crêpe blanc ornée de rubans verts, un camélia dans ses
cheveux, un camélia à sa ceinture, un autre camélia dans le bas de sa
robe, et un camélia...
--Allons, voilà les trois cents chèvres de Sancho!
--C’est toute la littérature, mon cher! Clarisse est un chef-d’œuvre,
il a quatorze volumes, et le plus obtus vaudevilliste te le racontera
dans un acte. Pourvu que je t’amuse, de quoi te plains-tu? Cette
toilette était d’un effet délicieux, est-ce que tu n’aimes pas le
camélia? veux-tu des dahlias? Non. Eh! bien, un marron, tiens! dit
Bixiou qui jeta sans doute un marron à Blondet, car nous en entendîmes
le bruit sur l’assiette.
--Allons, j’ai tort, continue? dit Blondet.
--Je reprends, dit Bixiou. «N’est-ce pas joli à épouser?» dit Rastignac
à Beaudenord en lui montrant la petite aux camélias blancs, purs
et sans une feuille de moins. Rastignac était un des intimes de
Godefroid.--«Eh! bien, j’y pensais, lui répondit à l’oreille Godefroid.
J’étais occupé à me dire qu’au lieu de trembler à tout moment dans son
bonheur, de jeter à grand’peine un mot dans une oreille inattentive,
de regarder aux Italiens s’il y a une fleur rouge ou blanche dans
une coiffure, s’il y a au Bois une main gantée sur le panneau d’une
voiture, comme cela se fait à Milan, au Corso; qu’au lieu de voler une
bouchée de baba derrière une porte, comme un laquais qui achève une
bouteille, d’user son intelligence pour donner et recevoir une lettre,
comme un facteur; qu’au lieu de recevoir des tendresses infinies en
deux lignes, avoir cinq volumes in-folio à lire aujourd’hui, demain
une livraison de deux feuilles, ce qui est fatigant; qu’au lieu de se
traîner dans les ornières et derrière les haies, il vaudrait mieux se
laisser aller à l’adorable passion enviée par J.-J. Rousseau, aimer
tout bonnement une jeune personne comme Isaure, avec l’intention d’en
faire sa femme si, durant l’échange des sentiments, les cœurs se
conviennent, enfin être Werther heureux!»--«C’est un ridicule tout
comme un autre, dit Rastignac sans rire. A ta place, peut-être me
plongerais-je dans les délices infinies de cet ascétisme, il est neuf,
original et peu coûteux. Ta Mona Lisa est suave, mais sotte comme une
musique de ballet, je t’en préviens.» La manière dont Rastignac dit
cette dernière phrase fit croire à Beaudenord que son ami avait intérêt
à le désenchanter, et il le crut son rival en sa qualité d’ancien
diplomate. Les vocations manquées déteignent sur toute l’existence.
Godefroid s’amouracha si bien de mademoiselle Isaure d’Aldrigger, que
Rastignac alla trouver une grande fille qui causait dans un salon de
jeu, et lui dit à l’oreille: «Malvina, votre sœur vient de ramener
dans son filet un poisson qui pèse dix-huit mille livres de rentes,
il a un nom, une certaine assiette dans le monde et de la tenue;
surveillez-les; s’ils filent le parfait amour, ayez soin d’être la
confidente d’Isaure pour ne pas lui laisser répondre un mot sans
l’avoir corrigé.» Vers deux heures du matin, le valet-de-chambre vint
dire à une petite bergère des Alpes, de quarante ans, coquette comme
la Zerline de l’opéra de Don Juan, et auprès de laquelle se tenait
Isaure: «La voiture de madame la baronne est avancée.» Godefroid vit
alors sa beauté de ballade allemande entraînant sa mère fantastique
dans le salon de partance, où ces deux dames furent suivies par
Malvina. Godefroid, qui feignit (l’enfant!) d’aller savoir dans quel
pot de confitures s’était blotti Joby, eut le bonheur d’apercevoir
Isaure et Malvina embobelinant leur sémillante maman dans sa pelisse,
et se rendant ces petits soins de toilette exigés par un voyage
nocturne dans Paris. Les deux sœurs l’examinèrent du coin de l’œil en
chattes bien apprises, qui lorgnent une souris sans avoir l’air d’y
faire attention. Il éprouva quelque satisfaction en voyant le ton, la
mise, les manières du grand Alsacien en livrée, bien ganté, qui vint
apporter de gros souliers fourrés à ses trois maîtresses. Jamais deux
sœurs ne furent plus dissemblables que l’étaient Isaure et Malvina.
L’aînée, grande et brune, Isaure petite et mince; celle-ci les traits
fins et délicats; l’autre des formes vigoureuses et prononcées; Isaure
était la femme qui règne par son défaut de force, et qu’un lycéen se
croit obligé de protéger; Malvina était la femme «d’_Avez-vous vu dans
Barcelone?_» A côté de sa sœur, Isaure faisait l’effet d’une miniature
auprès d’un portrait à l’huile. «Elle est riche! dit Godefroid à
Rastignac en rentrant dans le bal.--Qui?--Cette jeune personne.--Ah!
Isaure d’Aldrigger. Mais oui. La mère est veuve, son mari a eu
Nucingen dans ses bureaux à Strasbourg. Veux-tu la revoir, tourne un
compliment à madame de Restaud, qui donne un bal après-demain, la
baronne d’Aldrigger et ses deux filles y seront, tu seras invité!»
Pendant trois jours dans la chambre obscure de son cerveau, Godefroid
vit _son_ Isaure et les camélias blancs, et les airs de tête, comme
lorsqu’après avoir contemplé long-temps un objet fortement éclairé,
nous le retrouvons les yeux fermés sous une forme moindre, radieux et
coloré, qui pétille au centre des ténèbres.
--Bixiou, tu tombes dans le phénomène, masse-nous des tableaux? dit
Couture.
--Voilà! reprit Bixiou en se posant sans doute comme un garçon de
café, voilà, messieurs, le tableau demandé! Attention, Finot! il faut
tirer sur ta bouche comme un cocher de coucou sur celle de sa rosse!
Madame Théodora-Marguerite-Wilhelmine Adolphus (de la maison Adolphus
et compagnie de Manheim), veuve du baron d’Aldrigger, n’était pas une
bonne grosse Allemande, compacte et réfléchie, blanche, à visage
doré comme la mousse d’un pot de bière, enrichie de toutes les vertus
patriarcales que la Germanie possède, romancièrement parlant. Elle
avait les joues encore fraîches, colorées aux pommettes comme celles
d’une poupée de Nuremberg, des tire-bouchons très-éveillés aux tempes,
les yeux agaçants, pas le moindre cheveu blanc, une taille mince, et
dont les prétentions étaient mises en relief par des robes à corset.
Elle avait au front et aux tempes quelques rides involontaires qu’elle
aurait bien voulu, comme Ninon, exiler à ses talons; mais les rides
persistaient à dessiner leurs zigs-zags aux endroits les plus visibles.
Chez elle, le tour du nez se fanait, et le bout rougissait, ce qui
était d’autant plus gênant que le nez s’harmoniait alors à la couleur
des pommettes. En qualité d’unique héritière, gâtée par ses parents,
gâtée par son mari, gâtée par la ville de Strasbourg, et toujours gâtée
par ses deux filles qui l’adoraient, la baronne se permettait le rose,
la jupe courte, le nœud à la pointe du corset qui lui dessinait la
taille. Quand un Parisien voit cette baronne passant sur le boulevard,
il sourit, la condamne sans admettre, comme le Jury actuel, les
circonstances atténuantes dans un fratricide! Le moqueur est toujours
un être superficiel et conséquemment cruel, le drôle ne tient aucun
compte de la part qui revient à la Société dans le ridicule dont il
rit, car la Nature n’a fait que des bêtes, nous devons les sots à
l’État social.
--Ce que je trouve de beau dans Bixiou, dit Blondet, c’est qu’il est
complet: quand il ne raille pas les autres, il se moque de lui-même.
--Blondet, je te revaudrai cela, dit Bixiou d’un ton fin. Si cette
petite baronne était évaporée, insouciante, égoïste, incapable de
calcul, la responsabilité de ses défauts revenait à la maison Adolphus
et compagnie de Manheim, à l’amour aveugle du baron d’Aldrigger.
Douce comme un agneau, cette baronne avait le cœur tendre, facile à
émouvoir, mais malheureusement l’émotion durait peu et conséquemment se
renouvelait souvent. Quand le baron mourut, cette bergère faillit le
suivre, tant sa douleur fut violente et vraie; mais... le lendemain,
à déjeuner, on lui servit des petits pois qu’elle aimait, et ces
délicieux petits pois calmèrent la crise. Elle était si aveuglément
aimée par ses deux filles, par ses gens, que toute la maison fut
heureuse d’une circonstance qui leur permit de dérober à la baronne
le spectacle douloureux du convoi. Isaure et Malvina cachèrent leurs
larmes à cette mère adorée, et l’occupèrent à choisir ses habits de
deuil, à les commander pendant que l’on chantait le _Requiem_. Quand
un cercueil est placé sous ce grand catafalque noir et blanc, taché de
cire, qui a servi à trois mille cadavres de gens comme il faut avant
d’être réformé, selon l’estimation d’un croque-mort philosophe que
j’ai consulté sur ce point, entre deux verres de _petit blanc_; quand
un bas clergé très-indifférent braille le _Dies iræ_, quand le haut
clergé non moins indifférent dit l’office, savez-vous ce que disent les
amis vêtus de noir, assis ou debout dans l’église? (Voilà le tableau
demandé). Tenez, les voyez-vous?--Combien croyez-vous que laisse le
papa d’Aldrigger? disait Desroches à Taillefer, qui nous a fait faire
avant sa mort la plus belle orgie connue.....
--Est-ce que Desroches était avoué dans ce temps-là?
--Il a traité en 1822, dit Couture. Et c’était hardi pour le fils d’un
pauvre employé qui n’a jamais eu plus de dix-huit cents francs, et dont
la mère gérait un bureau de papier timbré. Mais il a rudement travaillé
de 1818 à 1822. Entré quatrième clerc chez Derville, il y était second
clerc en 1819!
--Desroches!
--Oui, dit Bixiou. Desroches a roulé comme nous sur les fumiers du
_Jobisme_. Ennuyé de porter des habits trop étroits et à manches trop
courtes, il avait dévoré le Droit par désespoir, et venait d’acheter un
titre nu. Avoué sans le sou, sans clientèle, sans autres amis que nous,
il devait payer les intérêts d’une Charge et d’un Cautionnement.
--Il me faisait alors l’effet d’un tigre sorti du Jardin-des-Plantes,
dit Couture. Maigre, à cheveux roux, les yeux couleur tabac d’Espagne,
un teint aigre, l’air froid et flegmatique, mais âpre à la veuve,
tranchant sur l’orphelin, travailleur, la terreur de ses clercs qui
ne devaient pas perdre leur temps, instruit, retors, double, d’une
élocution mielleuse, ne s’emportant jamais, haineux à la manière de
l’homme judiciaire.
--Et il a du bon, s’écria Finot, il est dévoué à ses amis, et son
premier soin fut de prendre Godeschal pour Maître-Clerc, le frère à
Mariette.
--A Paris, dit Blondet, l’avoué n’a que deux nuances: il y a l’avoué
honnête homme qui demeure dans les termes de la loi, pousse les procès,
ne court pas les affaires, ne néglige rien, conseille ses clients
avec loyauté, les fait transiger sur les points douteux, un Derville
enfin. Puis il y a l’avoué famélique à qui tout est bon pourvu que
les frais soient assurés; qui ferait battre, non pas des montagnes,
il les vend, mais des planètes; qui se charge du triomphe d’un coquin
sur un honnête homme, quand par hasard l’honnête homme ne s’est pas
mis en règle. Quand un de ces avoués-là fait un tour de maître Gonin
un peu trop fort, la Chambre le force à vendre. Desroches, notre ami
Desroches, a compris ce métier assez pauvrement fait par de pauvres
hères: il a acheté des causes aux gens qui tremblaient de les perdre,
il s’est rué sur la chicane en homme déterminé à sortir de la misère.
Il a eu raison, il a fait très-honnêtement son métier. Il a trouvé
des protecteurs dans les hommes politiques en sauvant leurs affaires
embarrassées, comme pour notre cher des Lupeaulx, dont la position
était si compromise. Il lui fallait cela pour se tirer de peine,
car Desroches a commencé par être très-mal vu du Tribunal! lui qui
rectifiait avec tant de peine les erreurs de ses clients!... Voyons,
Bixiou, revenons?..... Pourquoi Desroches se trouvait-il dans l’église?
«--D’Aldrigger laisse sept ou huit cent mille francs! répondit
Taillefer à Desroches.--Ah! bah! il n’y a qu’une personne qui connaisse
_leur_ fortune, dit Werbrust, un ami du défunt.--Qui?--Ce gros malin de
Nucingen, il ira jusqu’au cimetière, d’Aldrigger a été son patron, et
par reconnaissance il faisait valoir les fonds du bonhomme.--Sa veuve
va trouver une bien grand différence!--Comment l’entendez-vous?--Mais
d’Aldrigger aimait tant sa femme! Ne riez donc pas, on nous
regarde.--Tiens, voilà du Tillet, il est bien en retard, il arrive
à l’Épître.--Il épousera sans doute l’aînée.--Est-ce possible? dit
Desroches, il est plus que jamais engagé avec madame Roguin.--Lui!
engagé?... vous ne le connaissez pas.--Savez-vous la position de
Nucingen et de du Tillet? demanda Desroches.--La voici, dit Taillefer:
Nucingen est homme à dévorer le capital de son ancien patron et à le
lui rendre...--Heu! heu! fit Werbrust. Il fait diablement humide dans
les églises, heu! heu!--Comment le rendre?...--Hé! bien, Nucingen sait
que du Tillet a une grande fortune, il veut le marier à Malvina; mais
du Tillet se défie de Nucingen. Pour qui voit le jeu, cette partie
est amusante.--Comment, dit Werbrust, déjà bonne à marier?... Comme
nous vieillissons vite!--Malvina d’Aldrigger a vingt ans, mon cher.
Le bonhomme d’Aldrigger s’est marié en 1800! Il nous a donné d’assez
belles fêtes à Strasbourg pour son mariage et pour la naissance de
Malvina. C’était en 1801, à la paix d’Amiens, et nous sommes en 1823,
papa Werbrust. Dans ce temps-là, on ossianisait tout, il a nommé sa
fille Malvina. Six ans après, sous l’Empire, il y a eu pendant quelque
temps une fureur pour les choses chevaleresques, c’était: _Partant pour
la Syrie_, un tas de bêtises. Il a nommé sa seconde fille Isaure, elle
a dix-sept ans. Voilà deux filles à marier.--Ces femmes n’auront pas un
sou dans dix ans, dit Werbrust confidentiellement à Desroches.--Il y a,
répondit Taillefer, le valet de chambre de d’Aldrigger, ce vieux qui
beugle au fond de l’église, il a vu élever ces deux demoiselles, il est
capable de tout pour leur conserver de quoi vivre. (Les chantres: _Dies
iræ!_) Les enfants de chœur: _dies illa!_ (Taillefer:--Adieu, Werbrust,
en entendant le _Dies iræ_, je pense trop à mon pauvre fils.--Je m’en
vais aussi, il fait trop humide, dit Werbrust. (_in favilla._) (Les
pauvres à la porte: Quelques sous, mes chers messieurs!) (Le suisse:
Pan! pan! _pour les besoins de l’église_. Les chantres: _Amen!_ Un ami:
De quoi est-il mort? Un curieux farceur: D’un vaisseau rompu dans le
talon. Un passant: Savez-vous quel est le personnage qui s’est laissé
mourir? Un parent: Le président de Montesquieu. Le sacristain aux
pauvres: Allez-vous-en donc, on nous a donné pour vous, ne demandez
plus rien!)
--Quelle verve! dit Couture.
(En effet il nous semblait entendre tout le mouvement qui se fait dans
une église. Bixiou imitait tout, jusqu’au bruit des gens qui s’en vont
avec le corps, par un remuement de pieds sur le plancher.)
--Il y a des poètes, des romanciers, des écrivains qui disent beaucoup
de belles choses sur les mœurs parisiennes, reprit Bixiou, mais voilà
la vérité sur les enterrements. Sur cent personnes qui rendent les
derniers devoirs à un pauvre diable de mort, quatre-vingt-dix-neuf
parlent d’affaires et de plaisirs en pleine église. Pour observer
quelque pauvre petite vraie douleur, il faut des circonstances
impossibles. Encore! y a-t-il une douleur sans égoïsme?...
--Heu! heu! fit Blondet. Il n’y a rien de moins respecté que la mort,
peut-être est-ce ce qu’il y a de moins respectable?...
--C’est si commun! reprit Bixiou. Quand le service fut fini, Nucingen
et du Tillet accompagnèrent le défunt au cimetière. Le vieux valet de
chambre allait à pied. Le cocher menait la voiture derrière celle du
Clergé.--_Hé bien! ma ponne ami_, dit Nucingen à du Tillet en tournant
le boulevard, _location est pelle bire ebiser Malfina: fous serez le
brodecdir teu zette baufre vamile han plires, visse aurez eine vamile,
ine indérière; fous drouferez eine mison doute mondée, et Malfina
cerdes esd eine frai dressor_.
--Il me semble entendre parler ce vieux Robert Macaire de Nucingen! dit
Finot.
«Une charmante personne, reprit Ferdinand du Tillet avec feu et sans
s’échauffer,» reprit Bixiou.
--Tout du Tillet dans un mot! s’écria Couture.