Au lecteur.
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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
H. DE BALZAC
LA
COMÉDIE HUMAINE
ONZIÈME VOLUME
PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE MŒURS
TROISIÈME LIVRE
PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
SCÈNES
DE LA
VIE PARISIENNE
TOME III
LA MAISON NUCINGEN--PIERRE GRASSOU
LES SECRETS DE LA PRINCESSE CADIGNAN--LES EMPLOYÉS
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES: (1re partie) Esther heureuse
(2e partie) A combien l’amour revient aux vieillards.
PARIS
Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.
1870
[Illustration: LA PRINCESSE DE CADIGNAN
La princesse passe encore aujourd’hui pour une des plus fortes sur
la toilette.....
(LA PRINCESSE DE CADIGNAN.)]
TROISIÈME LIVRE,
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
LA MAISON NUCINGEN.
A MADAME ZULMA CARAUD.
_N’est-ce pas à vous, madame, dont la haute et probe intelligence
est comme un trésor pour vos amis, à vous qui êtes à la fois pour
moi tout un public et la plus indulgente des sœurs, que je dois
dédier cette œuvre? daignez l’accepter comme témoignage d’une
amitié dont je suis fier. Vous et quelques âmes, belles comme
la vôtre, comprendront ma pensée en lisant la Maison Nucingen
accolée à César Birotteau. Dans ce contraste n’y a-t-il pas tout
un enseignement social?_
DE BALZAC.
Vous savez combien sont minces les cloisons qui séparent les cabinets
particuliers dans les plus élégants cabarets de Paris. Chez Véry, par
exemple, le plus grand salon est coupé en deux par une cloison qui
s’ôte et se remet à volonté. La scène n’était pas là, mais dans un
bon endroit qu’il ne me convient pas de nommer. Nous étions deux, je
dirai donc, comme le Prud’homme de Henri Monnier: «Je ne voudrais pas
la compromettre.» Nous caressions les friandises d’un dîner exquis à
plusieurs titres, dans un petit salon où nous parlions à voix basse,
après avoir reconnu le peu d’épaisseur de la cloison. Nous avions
atteint au moment du rôti sans avoir eu de voisins dans la pièce
contiguë à la nôtre, où nous n’entendions que les pétillements du feu.
Huit heures sonnèrent, il se fit un grand bruit de pieds, il y eut
des paroles échangées, les garçons apportèrent des bougies. Il nous
fut démontré que le salon voisin était occupé. En reconnaissant les
voix, je sus à quels personnages nous avions affaire. C’était quatre
des plus hardis cormorans éclos dans l’écume qui couronne les flots
incessamment renouvelés de la génération présente; aimables garçons
dont l’existence est problématique, à qui l’on ne connaît ni rentes
ni domaines, et qui vivent bien. Ces spirituels _condottieri_ de
l’Industrie moderne, devenue la plus cruelle des guerres, laissent
les inquiétudes à leurs créanciers, gardent les plaisirs pour eux, et
n’ont de souci que de leur costume. D’ailleurs braves à fumer, comme
Jean Bart, leur cigare sur une tonne de poudre, peut-être pour ne pas
faillir à leur rôle; plus moqueurs que les petits journaux, moqueurs à
se moquer d’eux-mêmes; perspicaces et incrédules, fureteurs d’affaires,
avides et prodigues, envieux d’autrui, mais contents d’eux-mêmes;
profonds politiques par saillies, analysant tout, devinant tout, ils
n’avaient pas encore pu se faire jour dans le monde où ils voudraient
se produire. Un seul des quatre est parvenu, mais seulement au pied
de l’échelle. Ce n’est rien que d’avoir de l’argent, et un parvenu ne
sait tout ce qui lui manque alors qu’après six mois de flatteries. Peu
parleur, froid, gourmé, sans esprit, ce parvenu nommé Andoche Finot,
a eu le cœur de se mettre à plat ventre devant ceux qui pouvaient
le servir, et la finesse d’être insolent avec ceux dont il n’avait
plus besoin. Semblable à l’un des grotesques du ballet de Gustave, il
est marquis par derrière et vilain par devant. Ce prélat industriel
entretient un caudataire, Émile Blondet, rédacteur de journaux, homme
de beaucoup d’esprit, mais décousu, brillant, capable, paresseux, se
sachant exploité, se laissant faire, perfide, comme il est bon, par
caprices; un de ces hommes que l’on aime et que l’on n’estime pas. Fin
comme une soubrette de comédie, incapable de refuser sa plume à qui
la lui demande, et son cœur à qui le lui emprunte, Émile est le plus
séduisant de ces hommes-filles de qui le plus fantasque de nos gens
d’esprit a dit: «Je les aime mieux en souliers de satin qu’en bottes.»
Le troisième, nommé Couture, se maintient par la Spéculation. Il ente
affaire sur affaire, le succès de l’une couvre l’insuccès de l’autre.
Aussi vit-il à fleur d’eau soutenu par la force nerveuse de son jeu,
par une coupe roide et audacieuse. Il nage de ci, de là, cherchant
dans l’immense mer des intérêts parisiens un îlot assez contestable
pour pouvoir s’y loger. Évidemment, il n’est pas à sa place. Quant au
dernier, le plus malicieux des quatre, son nom suffira: Bixiou! Hélas!
ce n’est plus le Bixiou de 1825, mais celui de 1836, le misanthrope
bouffon à qui l’on connaît le plus de verve et de mordant, un diable
enragé d’avoir dépensé tant d’esprit en pure perte, furieux de ne pas
avoir ramassé son épave dans la dernière révolution, donnant son coup
de pied à chacun en vrai Pierrot des Funambules, sachant son époque et
les aventures scandaleuses sur le bout de son doigt, les ornant de ses
inventions drôlatiques, sautant sur toutes les épaules comme un clown,
et tâchant d’y laisser une marque à la façon du bourreau.
Après avoir satisfait aux premières exigences de la gourmandise, nos
voisins arrivèrent où nous en étions de notre dîner, au dessert;
et, grâce à notre coite tenue, ils se crurent seuls. A la fumée des
cigares, à l’aide du vin de Champagne, à travers les amusements
gastronomiques du dessert, il s’entama donc une intime conversation.
Empreinte de cet esprit glacial qui roidit les sentiments les plus
élastiques, arrête les inspirations les plus généreuses, et donne au
rire quelque chose d’aigu, cette causerie pleine de l’âcre ironie qui
change la gaîté en ricanerie, accusa l’épuisement d’âmes livrées à
elles-mêmes, sans autre but que la satisfaction de l’égoïsme, fruit de
la paix où nous vivons. Ce pamphlet contre l’homme que Diderot n’osa
pas publier, le _Neveu de Rameau_; ce livre, débraillé tout exprès pour
montrer des plaies, est seul comparable à ce pamphlet dit sans aucune
arrière-pensée, où le mot ne respecta même point ce que le penseur
discute encore, où l’on ne construisit qu’avec des ruines, où l’on nia
tout, où l’on n’admira que ce que le scepticisme adopte: l’omnipotence,
l’omniscience, l’omniconvenance de l’argent. Après avoir tiraillé dans
le cercle des personnes de connaissance, la Médisance se mit à fusiller
les amis intimes. Un signe suffit pour expliquer le désir que j’avais
de rester et d’écouter au moment où Bixiou prit la parole, comme on
va le voir. Nous entendîmes alors une de ces terribles improvisations
qui valent à cet artiste sa réputation auprès de quelques esprits
blasés; et, quoique souvent interrompue, prise et reprise, elle fut
sténographiée par ma mémoire. Opinions et forme, tout y est en dehors
des conditions littéraires. Mais c’est ce que cela fut: un pot-pourri
de choses sinistres qui peint notre temps, auquel l’on ne devrait
raconter que de semblables histoires, et j’en laisse d’ailleurs la
responsabilité au narrateur principal. La pantomime, les gestes, en
rapport avec les fréquents changements de voix par lesquels Bixiou
peignait les interlocuteurs mis en scène, devaient être parfaits, car
ses trois auditeurs laissaient échapper des exclamations approbatives
et des interjections de contentement.
--Et Rastignac t’a refusé? dit Blondet à Finot.
--Net.
--Mais l’as-tu menacé des journaux, demanda Bixiou.
--Il s’est mis à rire, répondit Finot.
--Rastignac est l’héritier direct de feu de Marsay, il fera son chemin
en politique comme dans le monde, dit Blondet.
--Mais comment a-t-il fait sa fortune, demanda Couture. Il était en
1819 avec l’illustre Bianchon, dans une misérable pension du quartier
latin; sa famille mangeait des hannetons rôtis et buvait le vin du cru,
pour pouvoir lui envoyer cent francs par mois; le domaine de son père
ne valait pas mille écus; il avait deux sœurs et un frère sur les bras,
et maintenant...
--Maintenant, il a quarante mille livres de rentes, reprit Finot;
chacune de ses sœurs a été richement dotée, noblement mariée, et il a
laissé l’usufruit du domaine à sa mère...
--En 1827, dit Blondet, je l’ai encore vu sans le sou.
--Oh! en 1827, dit Bixiou.
--Eh! bien, reprit Finot, aujourd’hui nous le voyons en passe de
devenir ministre, pair de France et tout ce qu’il voudra être! Il a
depuis trois ans fini convenablement avec Delphine, il ne se mariera
qu’à bonnes enseignes, et il peut épouser une fille noble, lui! Le gars
a eu le bon esprit de s’attacher à une femme riche.
--Mes amis, tenez-lui compte des circonstances atténuantes, dit
Blondet, il est tombé dans les pattes d’un homme habile en sortant des
griffes de la misère.
--Tu connais bien Nucingen, dit Bixiou, dans les premiers temps,
Delphine et Rastignac le trouvaient _bon_; une femme semblait être,
pour lui, dans sa maison, un joujou, un ornement. Et voilà ce qui, pour
moi, rend cet homme carré de base comme de hauteur: Nucingen ne se
cache pas pour dire que sa femme est la représentation de sa fortune,
_une chose_ indispensable, mais secondaire dans la vie à haute
pression des hommes politiques et des grands financiers. Il a dit,
devant moi, que Bonaparte avait été bête comme un bourgeois dans ses
premières relations avec Joséphine, et qu’après avoir eu le courage de
la prendre comme un marchepied, il avait été ridicule en voulant faire
d’elle une compagne.
--Tout homme supérieur doit avoir, sur les femmes, les opinions de
l’Orient, dit Blondet.
--Le baron a fondu les doctrines orientales et occidentales en une
charmante doctrine parisienne. Il avait en horreur de Marsay qui
n’était pas maniable, mais Rastignac lui a plu beaucoup et il l’a
exploité sans que Rastignac s’en doutât: il lui a laissé toutes les
charges de son ménage. Rastignac a endossé tous les caprices de
Delphine, il la menait au bois, il l’accompagnait au spectacle. Ce
grand petit homme politique d’aujourd’hui a long-temps passé sa vie à
lire et à écrire de jolis billets. Dans les commencements, Eugène était
grondé pour des riens, il s’égayait avec Delphine quand elle était
gaie, s’attristait quand elle était triste, il supportait le poids
de ses migraines, de ses confidences, il lui donnait tout son temps,
ses heures, sa précieuse jeunesse pour combler le vide de l’oisiveté
de cette Parisienne. Delphine et lui tenaient de grands conseils sur
les parures qui allaient le mieux, il essuyait le feu des colères et
la bordée des boutades; tandis que, par compensation, elle se faisait
charmante pour le baron. Le baron riait à part lui; puis, quand il
voyait Rastignac pliant sous le poids de ses charges, il avait l’_air
de soupçonner quelque chose_, et reliait les deux amants par une peur
commune.
--Je conçois qu’une femme riche ait fait vivre et vivre honorablement
Rastignac; mais où a-t-il pris sa fortune, demanda Couture. Une
fortune, aussi considérable que la sienne aujourd’hui, se prend quelque
part, et personne ne l’a jamais accusé d’avoir inventé une bonne
affaire?
--Il a hérité, dit Finot.
--De qui? dit Blondet.
--Des sots qu’il a rencontrés, reprit Couture.
--Il n’a pas tout pris, mes petits amours, dit Bixiou:
... Remettez-vous d’une alarme aussi chaude;
Nous vivons dans un temps très-ami de la fraude.
Je vais vous raconter l’origine de sa fortune. D’abord, hommage au
talent! Notre ami n’est pas un gars, comme dit Finot, mais un gentleman
qui sait le jeu, qui connaît les cartes et que la galerie respecte.
Rastignac a tout l’esprit qu’il faut avoir dans un moment donné,
comme un militaire qui ne place son courage qu’à quatre-vingt-dix
jours, trois signatures et des garanties. Il paraîtra cassant,
brise-raison, sans suite dans les idées, sans constance dans ses
projets, sans opinion fixe; mais s’il se présente une affaire sérieuse,
une combinaison à suivre, il ne s’éparpillera pas, comme Blondet que
voilà! et qui discute alors pour le compte du voisin, Rastignac se
concentre, se ramasse, étudie le point où il faut charger, et il charge
à fond de train. Avec la valeur de Murat, il enfonce les carrés, les
actionnaires, les fondateurs et toute la boutique; quand la charge a
fait son trou, il rentre dans sa vie molle et insouciante, il redevient
l’homme du midi, le voluptueux, le diseur de riens, l’inoccupé
Rastignac, qui peut se lever à midi parce qu’il ne s’est pas couché au
moment de la crise.
--Voilà qui va bien, mais arrive donc à sa fortune, dit Finot.
--Bixiou ne nous fera qu’une charge, reprit Blondet. La fortune de
Rastignac, c’est Delphine de Nucingen, femme remarquable, et qui joint
l’audace à la prévision.
--T’a-t-elle prêté de l’argent? demanda Bixiou.
Un rire général éclata.
--Vous vous trompez sur elle, dit Couture à Blondet, son esprit
consiste à dire des mots plus ou moins piquants, à aimer Rastignac avec
une fidélité gênante, à lui obéir aveuglément, une femme tout à fait
italienne.
--Argent à part, dit aigrement Andoche Finot.
--Allons, allons, reprit Bixiou d’une voix pateline, après ce que
nous venons de dire, osez-vous encore reprocher à ce pauvre Rastignac
d’avoir vécu aux dépens de la maison Nucingen, d’avoir été mis dans
ses meubles ni plus ni moins que la Torpille jadis par notre ami des
Lupeaulx? vous tomberiez dans la vulgarité de la rue Saint-Denis.
D’abord, abstraitement parlant, comme dit Royer-Collard, la question
peut soutenir _la critique de la raison pure_, quant à celle de la
raison impure...
--Le voilà lancé! dit Finot à Blondet.
--Mais, s’écria Blondet, il a raison. La question est très-ancienne,
elle fut le grand mot du fameux duel à mort entre la Châteigneraie et
Jarnac. Jarnac était accusé d’être en bons termes avec sa belle-mère,
qui fournissait au faste du trop aimé gendre. Quand un fait est si
vrai, il ne doit pas être dit. Par dévouement pour le roi Henri
II, qui s’était permis cette médisance, la Châteigneraie la prit
sur son compte; de là ce duel qui a enrichi la langue française de
l’expression: _coup de Jarnac_.
--Ha! l’expression vient de si loin, elle est donc noble, dit Finot.
--Tu pouvais ignorer cela en ta qualité d’ancien propriétaire de
journaux et Revues, dit Blondet.
--Il est des femmes, reprit gravement Bixiou, il est aussi des
hommes qui peuvent scinder leur existence, et n’en donner qu’une
partie (remarquez que je vous phrase mon opinion d’après la formule
humanitaire). Pour ces personnes, tout intérêt matériel est en dehors
des sentiments; elles donnent leur vie, leur temps, leur honneur à
une femme, et trouvent qu’il n’est pas comme il faut de gaspiller
entre soi du papier de soie où l’on grave: _La loi punit de mort le
contrefacteur_. Par réciprocité, ces gens n’acceptent rien d’une femme.
Oui, tout devient déshonorant s’il y a fusion des intérêts comme il y a
fusion des âmes. Cette doctrine se professe, elle s’applique rarement...
--Hé! dit Blondet, quelles vétilles! Le maréchal de Richelieu, qui se
connaissait en galanterie, fit une pension de mille louis à madame de
La Popelinière, après l’aventure de la plaque de cheminée. Agnès Sorel
apporta tout naïvement au roi Charles VII sa fortune, et le roi la
prit. Jacques Cœur a entretenu la couronne de France, qui s’est laissé
faire, et fut ingrate comme une femme.
--Messieurs, dit Bixiou, l’amour qui ne comporte pas une indissoluble
amitié me semble un libertinage momentané. Qu’est-ce qu’un entier
abandon où l’on se réserve quelque chose? Entre ces deux doctrines,
aussi opposées et aussi profondément immorales l’une que l’autre, il
n’y a pas de conciliation possible. Selon moi, les gens qui craignent
une liaison complète ont sans doute la croyance qu’elle peut finir,
et adieu l’illusion! La passion qui ne se croit pas éternelle est
hideuse. (Ceci est du Fénelon tout pur.) Aussi, ceux à qui le monde
est connu, les observateurs, les gens comme il faut, les hommes bien
gantés et bien cravatés, qui ne rougissent pas d’épouser une femme pour
sa fortune, proclament-ils comme indispensable une complète scission
des intérêts et des sentiments. Les autres sont des fous qui aiment,
qui se croient seuls dans le monde avec leur maîtresse! Pour eux,
les millions sont de la boue; le gant, le camélia porté par l’idole
vaut des millions! Si vous ne retrouvez jamais chez eux le vil métal
dissipé, vous trouvez des débris de fleurs cachés dans de jolies boîtes
de cèdre! Ils ne se distinguent plus l’un de l’autre. Pour eux, il
n’y a plus de _moi_. Toi, voilà leur Verbe incarné. Que voulez-vous?
Empêcherez-vous cette maladie secrète du cœur? Il y a des niais qui
aiment sans aucune espèce de calcul, et il y a des sages qui calculent
en aimant.
--Bixiou me semble sublime, s’écria Blondet. Qu’en dit Finot?
--Partout ailleurs, répondit Finot en se posant dans sa cravate, je
dirais comme les gentlemen; mais ici je pense...
--Comme les infâmes mauvais sujets avec lesquels tu as l’honneur
d’être, reprit Bixiou.
--Ma foi, oui, dit Finot.
--Et toi? dit Bixiou à Couture.
--Niaiseries, s’écria Couture. Une femme qui ne fait pas de son corps
un marchepied, pour faire arriver au but l’homme qu’elle distingue, est
une femme qui n’a de cœur que pour elle.
--Et toi, Blondet?
--Moi, je pratique.
--Hé! bien, reprit Bixiou de sa voix la plus mordante, Rastignac
n’était pas de votre avis. Prendre et ne pas rendre est horrible
et même un peu léger; mais prendre pour avoir le droit d’imiter
le seigneur, en rendant le centuple, est un acte chevaleresque.
Ainsi pensait Rastignac. Rastignac était profondément humilié de sa
communauté d’intérêts avec Delphine de Nucingen, je puis parler de ses
regrets, je l’ai vu les larmes aux yeux déplorant sa position. Oui, il
en pleurait véritablement!... après souper. Hé! bien, selon vous...
--Ah! çà, tu te moques de nous, dit Finot.
--Pas le moins du monde. Il s’agit de Rastignac, dont la douleur serait
selon vous une preuve de sa corruption, car alors il aimait beaucoup
moins Delphine! Mais que voulez vous? le pauvre garçon avait cette
épine au cœur. C’est un gentilhomme profondément dépravé, voyez-vous,
et nous sommes de vertueux artistes. Donc, Rastignac voulait enrichir
Delphine, lui pauvre, elle riche! Le croirez-vous?... il y est
parvenu. Rastignac, qui se serait battu comme Jarnac, passa dès lors à
l’opinion de Henri II, en vertu de son grand mot: Il n’y a pas de vertu
absolue, mais des circonstances. Ceci tient à l’histoire de sa fortune.
--Tu devrais bien nous entamer ton conte au lieu de nous induire à nous
calomnier nous-mêmes, dit Blondet avec une gracieuse bonhomie.
--Ha! ha! mon petit, lui dit Bixiou en lui donnant le baptême d’une
petite tape sur l’occiput, tu te rattrapes au vin de Champagne.
--Hé, par le saint nom de l’Actionnaire, dit Couture, raconte-nous ton
histoire?
--J’y étais d’un cran, repartit Bixiou; mais avec ton juron, tu me mets
au dénoûment.
--Il y a donc des actionnaires dans l’histoire, demanda Finot.
--Richissimes comme les tiens, répondit Bixiou.
--Il me semble, dit Finot d’un ton gourmé, que tu dois des égards à
un bon enfant chez qui tu trouves dans l’occasion un billet de cinq
cents...
--Garçon! cria Bixiou.
--Que veux-tu au garçon? lui dit Blondet.
--Faire rendre à Finot ses cinq cents francs, afin de dégager ma langue
et déchirer ma reconnaissance.
--Dis ton histoire, reprit Finot en feignant de rire.
--Vous êtes témoins, dit Bixiou, que je n’appartiens pas à cet
impertinent qui croit que mon silence ne vaut que cinq cents francs! tu
ne seras jamais ministre, si tu ne sais pas jauger les consciences. Eh!
bien, oui, dit-il d’une voix câline, mon bon Finot, je dirai l’histoire
sans personnalités, et nous serons quittes.
--Il va nous démontrer, dit en souriant Blondet, que Nucingen a fait la
fortune de Rastignac.
--Tu n’en es pas si loin que tu le penses, reprit Bixiou. Vous ne
connaissez pas ce qu’est Nucingen, financièrement parlant.
--Tu ne sais seulement pas, dit Blondet, un mot de ses débuts?
--Je ne l’ai connu que chez lui, dit Bixiou, mais nous pourrions nous
être vus autrefois sur la grand’route.
--La prospérité de la maison Nucingen est un des phénomènes les plus
extraordinaires de notre époque, reprit Blondet. En 1804, Nucingen
était peu connu. Les banquiers d’alors auraient tremblé de savoir
sur la place cent mille écus de ses acceptations. Ce grand financier
sent alors son infériorité. Comment se faire connaître? Il suspend
ses paiements. Bon! Son nom, restreint à Strasbourg et au quartier
Poissonnière, retentit sur toutes les places! il désintéresse son
monde avec des valeurs mortes, et reprend ses paiements: aussitôt son
papier se fait dans toute la France. Par une circonstance inouïe,
les valeurs revivent, reprennent faveur, donnent des bénéfices. Le
Nucingen est très-recherché. L’année 1815 arrive, mon gars réunit ses
capitaux, achète des fonds avant la bataille de Waterloo, suspend ses
paiements au moment de la crise, liquide avec des actions dans les
mines de Wortschin qu’il s’était procurées à vingt pour cent au-dessous
de la valeur à laquelle il les émettrait lui-même! oui, messieurs! Il
prend à Grandet cent cinquante mille bouteilles de vin de Champagne
pour se couvrir en prévoyant la faillite de ce vertueux père du comte
d’Aubrion actuel, et autant à Duberghe en vins de Bordeaux. Ces trois
cent mille bouteilles _acceptées_, acceptées, mon cher, à trente sous,
il les a fait boire aux Alliés, à six francs, au Palais-Royal de 1817 à
1819. Le papier de la maison Nucingen et son nom deviennent européens.
Cet illustre baron s’est élevé sur l’abîme où d’autres auraient
sombré. Deux fois, sa liquidation a produit d’immenses avantages à
ses créanciers: il a voulu les rouer, impossible! Il passe pour le
plus honnête homme du monde. A la troisième suspension, le papier de
la maison Nucingen se fera en Asie, au Mexique, en Australasie, chez
les Sauvages. Ouvrard est le seul qui ait deviné cet Alsacien, fils
de quelque juif converti par ambition: «Quand Nucingen lâche son or,
disait-il, croyez qu’il saisit des diamants!»
--Son compère du Tillet le vaut bien, dit Finot. Songez donc que du
Tillet est un homme qui, en fait de naissance, n’en a que ce qui nous
est indispensable pour exister, et que ce gars, qui n’avait pas un
liard en 1814, est devenu ce que vous le voyez; mais ce qu’aucun de
nous (je ne parle pas de toi, Couture) n’a su faire, il a eu des amis
au lieu d’avoir des ennemis. Enfin, il a si bien caché ses antécédents,
qu’il a fallu fouiller des égouts pour le trouver commis chez un
parfumeur de la rue Saint-Honoré, pas plus tard qu’en 1814.
--Ta! ta! ta! reprit Bixiou, ne comparez jamais à Nucingen un petit
_carotteur_ comme du Tillet, un chacal qui réussit par son odorat,
qui devine les cadavres et arrive le premier pour avoir le meilleur
os. Voyez d’ailleurs ces deux hommes: l’un a la mine aiguë des chats,
il est maigre, élancé; l’autre est cubique, il est gras, il est lourd
comme un sac, immobile comme un diplomate. Nucingen a la main épaisse
et un regard de loup-cervier qui ne s’anime jamais; sa profondeur n’est
pas en avant, mais en arrière; il est impénétrable, on ne le voit
jamais venir, tandis que la finesse de du Tillet ressemble, comme le
disait Napoléon de je ne sais qui, à du coton filé trop fin, il casse.
--Je ne vois à Nucingen d’autre avantage sur du Tillet que d’avoir le
bon sens de deviner qu’un financier ne doit être que baron, tandis que
du Tillet veut se faire nommer comte en Italie, dit Blondet.
--Blondet?... un mot, mon enfant, reprit Couture. D’abord Nucingen a
osé dire qu’il n’y a que des apparences d’honnête homme; puis, pour le
bien connaître, il faut être dans les affaires. Chez lui, la banque est
un très-petit département: il y a les fournitures du gouvernement, les
vins, les laines, les indigos, enfin tout ce qui donne matière à un
gain quelconque. Son génie embrasse tout. Cet éléphant de la Finance
vendrait des Députés au Ministère, et les Grecs aux Turcs. Pour lui
le commerce est, dirait Cousin, la totalité des variétés, l’unité des
spécialités. La Banque envisagée ainsi devient toute une politique,
elle exige une tête puissante, et porte alors un homme bien trempé à se
mettre au-dessus des lois de la probité dans lesquelles il se trouve à
l’étroit.
--Tu as raison, mon fils, dit Blondet. Mais nous seuls, nous comprenons
que c’est alors la guerre portée dans le monde de l’argent. Le
banquier est un conquérant qui sacrifie des masses pour arriver à des
résultats cachés, ses soldats sont les intérêts des particuliers. Il a
ses stratagèmes à combiner, ses embuscades à tendre, ses partisans à
lancer, ses villes à prendre. La plupart de ces hommes sont si contigus
à la Politique, qu’ils finissent par s’en mêler, et leurs fortunes y
succombent. La maison Necker s’y est perdue, le fameux Samuel Bernard
s’y est presque ruiné. Dans chaque siècle, il se trouve un banquier de
fortune colossale qui ne laisse ni fortune ni successeur. Les frères
Pâris, qui contribuèrent à abattre Law, et Law lui-même, auprès de qui
tous ceux qui inventent des Sociétés par actions sont des pygmées,
Bouret, Baujon, tous ont disparu sans se faire représenter par une
famille. Comme le Temps, la Banque dévore ses enfants. Pour pouvoir
subsister, le banquier doit devenir noble, fonder une dynastie
comme les prêteurs de Charles-Quint, les Fugger, créés princes de
Babenhausen, et qui existent encore... dans l’Almanach de Gotha. La
Banque cherche la noblesse par instinct de conservation, et sans le
savoir peut-être. Jacques Cœur a fait une grande maison noble, celle de
Noirmoutier, éteinte sous Louis XIII. Quelle énergie chez cet homme,
ruiné pour avoir fait un roi légitime! Il est mort prince d’une île de
l’Archipel où il a bâti une magnifique cathédrale.
--Ah! si vous faites des Cours d’Histoire, nous sortons du temps actuel
où le trône est destitué du droit de conférer la noblesse, où l’on fait
des barons et des comtes à huis-clos, quelle pitié! dit Finot.
--Tu regrettes la savonnette à vilain, dit Bixiou, tu as raison. Je
reviens à nos moutons. Connaissez-vous Beaudenord? Non, non, non. Bien.
Voyez comme tout passe! Le pauvre garçon était la fleur du dandysme il
y a dix ans. Mais il a été si bien absorbé, que vous ne le connaissez
pas plus que Finot ne connaissait tout à l’heure l’origine du coup
de Jarnac (c’est pour la phrase et non pour te taquiner que je dis
cela, Finot!). A la vérité, il appartenait au faubourg Saint-Germain.
Eh! bien, Beaudenord est le premier pigeon que je vais vous mettre en
scène. D’abord, il se nommait Godefroid de Beaudenord. Ni Finot, ni
Blondet, ni Couture, ni moi, nous ne méconnaîtrons un pareil avantage.
Le gars ne souffrait point dans son amour-propre en entendant appeler
ses gens au sortir d’un bal, quand trente jolies femmes encapuchonnées
et flanquées de leurs maris et de leurs adorateurs attendaient leurs
voitures. Puis il jouissait de tous les membres que Dieu a donnés à
l’homme: sain et entier, ni taie sur un œil, ni faux toupet, ni faux
mollets; ses jambes ne rentraient point en dedans, ne sortaient point
en dehors; genoux sans engorgement, épine dorsale droite, taille mince,
main blanche et jolie, cheveux noirs; teint ni rose comme celui d’un
garçon épicier, ni trop brun comme celui d’un Calabrois. Enfin, chose
essentielle! Beaudenord n’était pas trop joli homme, comme le sont
ceux de nos amis qui ont l’air de faire état de leur beauté, de ne pas
avoir autre chose; mais ne revenons pas là-dessus, nous l’avons dit,
c’est infâme! Il tirait bien le pistolet, montait fort agréablement
à cheval; il s’était battu pour une vétille, et n’avait pas tué son
adversaire. Savez-vous que pour faire connaître de quoi se compose un
bonheur entier, pur, sans mélange, au dix-neuvième siècle, à Paris, et
un bonheur de jeune homme de vingt-six ans, il faut entrer dans les
infiniment petites choses de la vie? Le bottier avait attrapé le pied
de Beaudenord et le chaussait bien, son tailleur aimait à l’habiller.
Godefroid ne grasseyait pas, ne gasconnait pas, ne normandisait pas,
il parlait purement et correctement, et mettait fort bien sa cravate,
comme Finot. Cousin par alliance du marquis d’Aiglemont, son tuteur (il
était orphelin de père et de mère, autre bonheur!), il pouvait aller
et allait chez les banquiers, sans que le faubourg Saint-Germain lui
reprochât de les hanter, car heureusement un jeune homme a le droit de
faire du plaisir son unique loi, de courir où l’on s’amuse, et de fuir
les recoins sombres où fleurit le chagrin. Enfin il avait été vacciné
(tu me comprends, Blondet). Malgré toutes ces vertus, il aurait pu se
trouver très-malheureux. Hé! hé! le bonheur a le malheur de paraître
signifier quelque chose d’absolu; apparence qui induit tant de niais à
demander: «Qu’est-ce que le bonheur?» Une femme de beaucoup d’esprit
disait: «Le bonheur est où on le met.»
--Elle proclamait une triste vérité, dit Blondet.
--Et morale, ajouta Finot.
--Archi-morale! LE BONHEUR, comme LA VERTU, comme LE MAL, expriment
quelque chose de relatif, répondit Blondet. Ainsi La Fontaine espérait
que, par la suite des temps, les damnés s’habitueraient à leur
position, et finiraient par être dans l’enfer comme les poissons dans
l’eau.
--Les épiciers connaissent tous les mots de La Fontaine! dit Bixiou.
--Le bonheur d’un homme de vingt-six ans qui vit à Paris, n’est pas
le bonheur d’un homme de vingt-six ans qui vit à Blois, dit Blondet,
sans entendre l’interruption. Ceux qui partent de là pour déblatérer
contre l’instabilité des opinions sont des fourbes ou des ignorants.
La médecine moderne, dont le plus beau titre de gloire est d’avoir, de
1799 à 1837, passé de l’état conjectural à l’état de science positive,
et ce par l’influence de la grande École analyste de Paris, a démontré
que, dans une certaine période, l’homme s’est complétement renouvelé....
--A la manière du couteau de Jeannot, et vous le croyez toujours le
même, reprit Bixiou. Il y a donc plusieurs losanges dans cet habit
d’Arlequin que nous nommons le bonheur, eh! bien, le costume de mon
Godefroid n’avait ni trous ni taches. Un jeune homme de vingt-six
ans, qui serait heureux en amour, c’est-à-dire aimé, non à cause de
sa florissante jeunesse, non pour son esprit, non pour sa tournure,
mais irrésistiblement, pas même à cause de l’amour en lui-même,
mais quand même cet amour serait abstrait, pour revenir au mot de
Royer-Collard, ce susdit jeune homme pourrait fort bien ne pas avoir
un liard dans la bourse que l’objet aimant lui aurait brodée, il
pourrait devoir son loyer à son propriétaire, ses bottes à ce bottier
déjà nommé, ses habits au tailleur qui finirait, comme la France, par
se désaffectionner. Enfin, il pourrait être pauvre! La misère gâte le
bonheur du jeune homme qui n’a pas nos opinions transcendantes sur
la fusion des intérêts. Je ne sais rien de plus fatigant que d’être
moralement très-heureux et matériellement très-malheureux. N’est-ce pas
avoir une jambe glacée comme la mienne par le vent coulis de la porte,
et l’autre grillée par la braise du feu. J’espère être bien compris, il
y a de l’écho dans la poche de ton gilet, Blondet? Entre nous, laissons
le cœur, il gâte l’esprit. Poursuivons! Godefroid de Beaudenord avait
donc l’estime de ses fournisseurs, car ses fournisseurs avaient assez
régulièrement sa monnaie. La femme de beaucoup d’esprit déjà citée,
et qu’on ne peut pas nommer, parce que, grâce à son peu de cœur, elle
vit....
--Qui est-ce?
--La marquise d’Espard! Elle disait qu’un jeune homme devait demeurer
dans un entresol, n’avoir chez lui rien qui sentît le ménage, ni
cuisinière, ni cuisine, être servi par un vieux domestique, et
n’annoncer aucune prétention à la stabilité. Selon elle, tout autre
établissement est de mauvais goût. Godefroid de Beaudenord, fidèle à
ce programme, logeait quai Malaquais, dans un entresol; néanmoins il
avait été forcé d’avoir une petite similitude avec les gens mariés,
en mettant dans sa chambre un lit d’ailleurs si étroit qu’il y tenait
peu. Une Anglaise, entrée par hasard chez lui, n’y aurait pu rien
trouver d’_improper_. Finot, tu te feras expliquer la grande loi de
l’_improper_ qui régit l’Angleterre! Mais puisque nous sommes liés
par un billet de mille, je vais t’en donner une idée. Je suis allé en
Angleterre, moi! (Bas à l’oreille de Blondet: Je lui donne de l’esprit
pour plus de deux mille francs.) En Angleterre, Finot, tu te lies
extrêmement avec une femme, pendant la nuit, au bal ou ailleurs; tu la
rencontres le lendemain dans la rue, et tu as l’air de la reconnaître:
_improper!_ Tu trouves à dîner, sous le frac de ton voisin de gauche,
un homme charmant, de l’esprit, nulle morgue, du laissez-aller; il n’a
rien d’anglais; suivant les lois de l’ancienne compagnie française, si
accorte, si aimable, tu lui parles: _improper!_ Vous abordez au bal une
jolie femme afin de la faire danser: _improper!_ Vous vous échauffez,
vous discutez, vous riez, vous répandez votre cœur, votre âme, votre
esprit dans votre conversation; vous y exprimez des sentiments;
vous jouez quand vous êtes au jeu, vous causez en causant et vous
mangez en mangeant: _improper! improper! improper!_ Un des hommes
les plus spirituels et les plus profonds de cette époque, Stendhal a
très-bien caractérisé l’_improper_ en disant qu’il est tel lord de
la Grande-Bretagne qui, seul, n’ose pas se croiser les jambes devant
son feu, de peur d’être _improper_. Une dame anglaise, fût-elle de la
secte furieuse des _saints_ (protestants renforcés qui laisseraient
mourir toute leur famille de faim, si elle était _improper_), ne sera
pas _improper_ en faisant le diable à trois dans sa chambre à coucher,
et se regardera comme perdue si elle reçoit un ami dans cette même
chambre. Grâce à l’_improper_, on trouvera quelque jour Londres et ses
habitants pétrifiés.
--Quand on pense qu’il est en France des niais qui veulent y importer
les solennelles bêtises que les Anglais font chez eux avec ce beau
sang-froid que vous leur connaissez, dit Blondet, il y a de quoi faire
frémir quiconque a vu l’Angleterre et se souvient des gracieuses et
charmantes mœurs françaises. Dans les derniers temps, Walter Scott,
qui n’a pas osé peindre les femmes comme elles sont de peur d’être
_improper_, se repentait d’avoir fait la belle figure d’_Effie_ dans la
Prison d’Édimbourg.
--Veux-tu ne pas être _improper_ en Angleterre? dit Bixiou à Finot.
--Hé! bien? dit Finot.
--Va voir aux Tuileries une espèce de pompier en marbre intitulé
Thémistocle par le statuaire, et tâche de marcher comme la statue du
commandeur, tu ne seras jamais _improper_. C’est par une application
rigoureuse de la grande loi de l’_improper_ que le bonheur de Godefroid
se compléta. Voici l’histoire. Il avait un tigre, et non pas un groom,
comme l’écrivent des gens qui ne savent rien du monde. Son tigre était
un petit Irlandais, nommé Paddy, Joby, Toby (à volonté), trois pieds
de haut, vingt pouces de large, figure de belette, des nerfs d’acier
faits au gin, agile comme un écureuil, menant un landau avec une
habileté qui ne s’est jamais trouvée en défaut ni à Londres ni à Paris,
un œil de lézard, fin comme le mien, montant à cheval comme le vieux
Franconi, les cheveux blonds comme ceux d’une vierge de Rubens, les
joues roses, dissimulé comme un prince, instruit comme un avoué retiré,
âgé de dix ans, enfin une vraie fleur de perversité, jouant et jurant,
aimant les confitures et le punch, insulteur comme un feuilleton,
hardi et chippeur comme un gamin de Paris. Il était l’honneur et le
profit d’un célèbre lord anglais, auquel il avait déjà fait gagner sept
cent mille francs aux courses. Le lord aimait beaucoup cet enfant:
son tigre était une curiosité, personne à Londres n’avait de tigre
si petit. Sur un cheval de course, Joby avait l’air d’un faucon. Eh!
bien, le lord renvoya Toby, non pour gourmandise, ni pour vol, ni pour
meurtre, ni pour criminelle conversation, ni pour défaut de tenue, ni
pour insolence envers milady, non pour avoir troué les poches de la
première femme de milady, non pour s’être laissé corrompre par les
adversaires de milord aux courses, non pour s’être amusé le dimanche,
enfin pour aucun fait reprochable. Toby eût fait toutes ces choses,
il aurait même parlé à milord sans être interrogé, milord lui aurait
encore pardonné ce crime domestique. Milord aurait supporté bien des
choses de Toby, tant milord y tenait. Son tigre menait une voiture
à deux roues et à deux chevaux l’un devant l’autre, en selle sur le
second, les jambes ne dépassant pas les brancards, ayant l’air enfin
d’une de ces têtes d’anges que les peintres italiens sèment autour du
Père éternel. Un journaliste anglais fit une délicieuse description
de ce petit ange, il le trouva trop joli pour un tigre, il offrit
de parier que Paddy était une tigresse apprivoisée. La description
menaçait de s’envenimer et de devenir _improper_ au premier chef. Le
superlatif de l’_improper_ mène à la potence. Milord fut beaucoup
loué de sa circonspection par milady. Toby ne put trouver de place
nulle part, après s’être vu contester son État-civil dans la Zoologie
britannique. En ce temps, Godefroid florissait à l’ambassade de France
à Londres, où il apprit l’aventure de Toby, Joby, Paddy. Godefroid
s’empara du tigre qu’il trouva pleurant auprès d’un pot de confitures,
car l’enfant avait déjà perdu les guinées par lesquelles milord avait
doré son malheur. A son retour, Godefroid de Beaudenord importa donc
chez nous le plus charmant tigre de l’Angleterre, il fut connu par
son tigre comme Couture s’est fait remarquer par ses gilets. Aussi
entra-t-il facilement dans la confédération du club dit aujourd’hui
de Grammont. Il n’inquiétait aucune ambition après avoir renoncé à
la carrière diplomatique, il n’avait pas un esprit dangereux, il fut
bien reçu de tout le monde. Nous autres, nous serions offensés dans
notre amour-propre en ne rencontrant que des visages riants. Nous nous
plaisons à voir la grimace amère de l’Envieux. Godefroid n’aimait pas à
être haï. A chacun son goût! Arrivons au solide, à la vie matérielle?
Son appartement, où j’ai léché plus d’un déjeuner, se recommandait
par un cabinet de toilette mystérieux, bien orné, plein de choses
confortables, à cheminée, à baignoire; sortie sur un petit escalier,
portes battantes assourdies, serrures faciles, gonds discrets, fenêtres
à carreaux dépolis, à rideaux impassibles. Si la chambre offrait et
devait offrir le plus beau désordre que puisse souhaiter le peintre
d’aquarelle le plus exigeant, si tout y respirait l’allure bohémienne
d’une vie de jeune homme élégant, le cabinet de toilette était comme
un sanctuaire: blanc, propre, rangé, chaud, point de vent coulis,
tapis fait pour y sauter pieds nus, en chemise et effrayée. Là est la
signature du garçon vraiment petit-maître et sachant la vie! car là,
pendant quelques minutes, il peut paraître ou sot ou grand dans les
petits détails de l’existence qui révèlent le caractère. La marquise
déjà citée, non, c’est la marquise de Rochefide, est sortie furieuse
d’un cabinet de toilette, et n’y est jamais revenue, elle n’y avait
rien trouvé d’_improper_. Godefroid y avait une petite armoire pleine...
--De camisoles, dit Finot.
--Allons, te voilà gros Turcaret! (Je ne le formerai jamais!) Mais
non, de gâteaux, de fruits, jolis petits flacons de vin de Malaga,
de Lunel, un en-cas à la Louis XIV, tout ce qui peut amuser des
estomacs délicats et bien appris, des estomacs de seize quartiers. Un
vieux malicieux domestique, très-fort en l’art vétérinaire, servait
les chevaux et pansait Godefroid, car il avait été à feu monsieur
Beaudenord, et portait à Godefroid une affection invétérée, cette
lèpre du cœur que les Caisses d’Épargne ont fini par guérir chez les
domestiques. Tout bonheur matériel repose sur des chiffres. Vous,
à qui la vie parisienne est connue jusque dans ses exostoses, vous
devinez qu’il lui fallait environ dix-sept mille livres de rente, car
il avait dix-sept francs d’impositions et mille écus de fantaisies.
Eh! bien, mes chers enfants, le jour où il se leva majeur, le marquis
d’Aiglemont lui présenta des comptes de tutelle, comme nous ne serions
pas capables d’en rendre à nos neveux, et lui remit une inscription de
dix-huit mille livres de rente sur le grand-livre, reste de l’opulence
paternelle étrillée par la grande réduction républicaine, et grêlée
par les arriérés de l’Empire. Ce vertueux tuteur mit son pupille à la
tête d’une trentaine de mille francs d’économie placées dans la maison
Nucingen, en lui disant avec toute la grâce d’un grand seigneur et le
laissez-aller d’un soldat de l’Empire qu’il lui avait ménagé cette
somme pour ses folies de jeune homme. «Si tu m’écoutes, Godefroid,
ajouta-t-il, au lieu de les dépenser sottement comme tant d’autres,
fais des folies utiles, accepte une place d’attaché d’ambassade à
Turin, de là va à Naples, de Naples reviens à Londres, et pour ton
argent tu te seras amusé, instruit. Plus tard, si tu veux prendre une
carrière, tu n’auras perdu ni ton temps ni ton argent.» Feu d’Aiglemont
valait mieux que sa réputation, on ne peut pas en dire autant de nous.
--Un jeune homme qui débute à vingt et un ans avec dix-huit mille
livres de rente est un garçon ruiné, dit Couture.
--S’il n’est pas avare, ou très-supérieur, dit Blondet.
--Godefroid séjourna dans les quatre capitales de l’Italie, reprit
Bixiou. Il vit l’Allemagne et l’Angleterre, un peu Saint-Pétersbourg,
parcourut la Hollande; mais il se sépara desdits trente mille francs
en vivant comme s’il avait trente mille livres de rente. Il trouva
partout _le suprême de volaille_, _l’aspic_, et _les vins de France_,
entendit parler français à tout le monde, enfin il ne sut pas sortir
de Paris. Il aurait bien voulu se dépraver le cœur, se le cuirasser,
perdre ses illusions, apprendre à tout écouter sans rougir, à parler
sans rien dire, à pénétrer les secrets intérêts des puissances... Bah!
il eut bien de la peine à se munir de quatre langues, c’est-à-dire
à s’approvisionner de quatre mots contre une idée. Il revint veuf
de plusieurs douairières ennuyeuses, appelées _bonnes fortunes_ à
l’étranger, timide et peu formé, bon garçon, plein de confiance,
incapable de dire du mal des gens qui lui faisaient l’honneur de
l’admettre chez eux, ayant trop de bonne foi pour être diplomate, enfin
ce que nous appelons un loyal garçon.
--Bref un _moutard_ qui tenait ses dix-huit mille livres de rente à la
disposition des premières actions venues, dit Couture.