CXLIV

Paris, lundi 15 juin 1851.

Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise.

J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous

remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné.

Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller

voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse

Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le

mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de

crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit

que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une

petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre

encore toutes surprises de se voir hors de la _tierra_ de Jésus et

aussi barbares qu'on puisse le désirer.--Je viens de recevoir votre

coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne

vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie

sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la

symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez

bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.--Je ne sais comment

vous remercier.

Je joins ici le Saint-Évremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des

efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que

vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après

cela rien du XIXe siècle.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 165 / 198 题