CXLIII

Bâle, 10 octobre 1850.

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment

il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si

déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y

pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les

châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de

force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais Ã

mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui

très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de

charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents

du chœur des _Girondins._ J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces

lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs.

Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me

rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle,

où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma

taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je

verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier

si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, Ã

Strasbourg.--De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris.

J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela

me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre

tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir

gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 164 / 198 题