Bâle, 10 octobre 1850.
Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment
il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si
déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y
pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les
châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de
force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais Ã
mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui
très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de
charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents
du chÅur des _Girondins._ J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces
lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs.
Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me
rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle,
où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma
taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je
verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier
si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, Ã
Strasbourg.--De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris.
J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela
me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre
tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir
gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre.