CXXXIX

Paris, 23 août 1848.

Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que

je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les

choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la

plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi

à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est

pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au

bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors;

mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement.

Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je

bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste,

il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce

que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication Ã

votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait

quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle

querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois

pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je

vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un

discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans

coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par

le temps qui court.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 160 / 198 题