CXXXVII

Paris, 12 août 1848.

Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours,

dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire

combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les

prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec

vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu

revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai

bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que

je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas

une heure de plus.--Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il

est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation

contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La

première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre

et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté.

Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix.

Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui

assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne

grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont

devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait

sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux

horriblement! écrivez-moi bien vite.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 158 / 198 题