CXXXVI

Paris, samedi 5 août 1848.

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On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant,

ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans

le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est

venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre

la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle

porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur

laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la

grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura

aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? Ã

Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame

Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu

d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les

fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je

pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme

tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre

à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me

succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera

tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là-dedans? On

ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu

plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse

la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir,

dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des

protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des

volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition

que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les

Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout.

Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera

rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour

transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le

premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le

jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de

l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.--Laissez

donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il

vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai

désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce

baragouin-là. Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on

parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira

plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans

la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les

τραγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un

Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne

reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements

sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue;

elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait.

Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos

nouvelles.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 157 / 198 题