CIII

Paris, jeudi, 6 septembre 1844.

Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de

temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous

dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais

une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier

le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des

inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il

me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas

choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu Ã

l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans

cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est

des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera

longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et

peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année.

La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que,

par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi

que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses

visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres,

pour me donner un peu de courage et de vie.

Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque

amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire

habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart

autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de

solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier

d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine

effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils

n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau.

Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un

académicien, et je me vois _in the mind's eye_ tout à fait semblable au

chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais

j'ai fait de drôles de rencontres.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 121 / 198 题