XCVIII

Lundi soir. Mars 1844.

Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce

que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une

espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou,

si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce

qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre

insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui

est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors,

m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que

votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que

je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas

être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de

bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.

Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter

de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui

céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons

mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon

bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules

d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi

de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc

insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment

d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois,

qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune

_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive

que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous

avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller.

Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais

m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que

j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui

me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas

seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre

de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans

doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous

voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le

froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais

si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du

conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 116 / 198 题