Lundi soir. Mars 1844.
Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce
que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une
espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou,
si vous voulez, mon rival dans votre cÅur, c'est votre orgueil; tout ce
qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre
insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui
est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors,
m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que
votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que
je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas
être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de
bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.
Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter
de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui
céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cÅur suivre ses bons
mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon
bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules
d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi
de l'orgueil, c'est-à -dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc
insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment
d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois,
qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune
_raison_ d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive
que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous
avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller.
Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais
m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que
j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui
me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas
seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre
de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans
doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous
voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le
froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais
si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du
conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.