XCIX

Strasbourg, 30 avril 1844.

Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a

fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les

exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus

besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon

église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le

lendemain, c'est-à-dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps

de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de

revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée

qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne

saurait imiter.

Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis

vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs

et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort

autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et

les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous

avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où

l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces

musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses

aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à-dire que

nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions

pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se

sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller

encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir.

Adieu.

C

Paris, samedi 3 août 1844.

Je suppose que vous êtes partie pour la campagne en prenant contre

vos promesses un _french leave._ C'est fort aimable à vous. J'ai eu

la naïveté d'attendre quelque signifiance de vous tous les jours. On

se corrige difficilement. Dans le cas, très-peu probable, où vous

seriez à Paris, et dans celui, encore plus improbable, où vous seriez

curieuse d'assister à une séance de l'Académie des inscriptions, j'ai

deux billets à vos ordres. Cela est fort ennuyeux. En attendant,

j'ai travaillé de mon mieux à ma difficile besogne, qui sera bientôt

terminée. Puis je partirai pour un mois ou deux. Si cela pouvait vous

donner des remords ou, ce que j'aimerais bien mieux, l'envie de me

voir, vous me feriez vite oublier ma mauvaise humeur.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 117 / 198 题