LXXXVIII

Paris, 17 novembre 1843.

Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites

quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre

votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi

bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse,

que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur,

pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de

mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous

aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été

de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles.

Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse.

Écrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que

vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas

de ce défaut-là. Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous,

je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si

aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous

causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons

l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous

oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre.

Je vous en remercie de cœur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que

vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les

choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est

pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le

plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en

seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation

d'âme.

Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je

suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la

porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de

crier, nous avons eu l'_Elisir d'amore_; puis je suis rentré chez moi

et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez

que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui

pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous

quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée

urne?

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 105 / 198 题