LXXXVII

Perpignan, 14 novembre.

. . . . . . . . . . . .

Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être

inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas

osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du

département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait

fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un

peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes

rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche

et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander

le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il

n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne

s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il

alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où

j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages

de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans

bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.

Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau.

J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y

toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la

forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas

en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il

n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.

Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré

mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec

moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait

jamais dû se hasarder.

Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari

sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint

que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour

me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que

j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où

j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.

Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit

jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes,

changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de

sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais

combien de temps cela durera.

Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient

l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver Ã

me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la

commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la

rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une

cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante

qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui

parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici.

Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas,

je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de

retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne

tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable

situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais

des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter.

J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une

lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec

la vôtre?

J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire

votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de

Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant

en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il

n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un

figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des

capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque

vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez

peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.

Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout

quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux.

Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse.

Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une

lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais

mortellement.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 104 / 198 题