Paris, mardi soir, 22 novembre 1843.
J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une
contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que
votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous
auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez,
en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous
faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice,
puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite.
Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je
vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne
crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas
été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des
caractères si différents, et surtout des points de vue si différents,
que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne
pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement
et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration
de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que
vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de
s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais.
Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord,
et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous
connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison
de dire que vous étiez comme Cerbère: _Three gentlemen at once._
Entre votre tête et votre cÅur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous
ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête.
Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose
qui me paraisse démontrée. à quand nous querellerons-nous? N'oubliez
pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine
de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant
promis, m'ont manqué de parole.
[1] à l'occasion de sa nomination comme membre de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres.