LXXIX

Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir.

À 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au milieu d'un océan de puces très-agiles

et très-affamées.

Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole

a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour

vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand

ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en

allemand, c'est-à-dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas

le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier

point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous

jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir?

Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère?

Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis.

Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier

point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher

tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Éphèse.

Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines

grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de

fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu

semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité

de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine

à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici

une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est

la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.--Que

faites-vous? À quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous

pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis

mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb,

tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée,

un œil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais

ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que,

cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la

solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble

que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi

le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir

en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les

reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément.

Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse,

me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en

désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je

visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de

votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait

enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus

tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus _chilly_

que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je

ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la

lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon,

adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans

huit jours d'ici.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 96 / 198 题