LXXX

Paris, lundi, septembre 1843.

Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de

l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses

qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir

de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous

trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous

voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous

n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité,

dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour

l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous

donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant

vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.

J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle

colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne

nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons

être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons

peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le

bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne

sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.

Adieu encore, pendant que j'ai du courage.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 97 / 198 题