Avallon, 14 août 1843.
Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante
lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles.
Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus
en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai
quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez
mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands
motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère
rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans
cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me
promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle
qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là , je philosophais
sur le _moi_, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je
pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette
pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait,
je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de
moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par
cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il
n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez
bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque
je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un
rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui
bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne
laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec
moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans
la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais
guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a
mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite
aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier
avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du
même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme,
point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous
avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'Ã
Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. Ã
Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux.
Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple
le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de
plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale
de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous
nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un
que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave
que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux
effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie
cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que
j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une
plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son
ami. Vous me direz votre rêve.
Adieu.