Vézelay, 8 août 1843, au soir.
Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est
l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre.
Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié
de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir.
L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu
d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces _chilly women
of the North_, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous
dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que
je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant
de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont
aussi différents que nos _stamina._ Que voulez-vous! vous pouvez
quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais.
Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute
montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech
que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez
pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me
consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église
qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai
vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après
vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus
fous alors que maintenant.
Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre
une idée probablement très-différente de celle que nous avons
maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager
l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un
froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela.
J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant
plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous
dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant
la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans
quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là , vous me feriez plaisir,
surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal
que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de
nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent
à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui
doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que,
de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je
reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là ? En partant,
j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On
lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens
à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les
mille et un tracas du départ.
Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec
vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais
capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre.
Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte.
à Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités!