Jeudi soir, 28 juillet 1843.
J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au
moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver
une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne
m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai
pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir
aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez
bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez
jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce
qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous
avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche
à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans
vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver
ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc;
mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce
point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et
de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se
soutenir. L'exécution est plus difficile. à ce propos, vous avez tort
de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot.
Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire,
vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire
ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais
faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de
ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait.
Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante.
Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité,
savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois.
Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ.
Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un
maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque
vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas
d'objections à me dire définitivement adieu samedi.
En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle
disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je
vous promets de ne m'en pas fâcher.