LXXIV

Jeudi soir, 28 juillet 1843.

J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au

moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver

une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne

m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai

pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir

aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez

bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez

jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce

qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous

avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche

à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans

vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver

ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc;

mais _rien_, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce

point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et

de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se

soutenir. L'exécution est plus difficile. À ce propos, vous avez tort

de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot.

Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire,

vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire

ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais

faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de

ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait.

Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante.

Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité,

savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois.

Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ.

Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un

maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque

vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas

d'objections à me dire définitivement adieu samedi.

En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle

disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je

vous promets de ne m'en pas fâcher.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 91 / 198 题