LXX

Paris, 14 juin 1843.

Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché

que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes

paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a

que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit

cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose,

c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui

surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents,

et, comme, malgré cette différence-là, il y a entre nous une affinité

grande,--c'est le _Wahlverwandschaft_ de Goethe,--il résulte

nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je

souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois

en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose.

Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir,

en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est

peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le

même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments

très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur

quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma

nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi

je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup

travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y

ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté

très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que

j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait

beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir?

Je suis accablé d'affaires.

Écrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je

vous en parlerai quand nous nous verrons.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 87 / 198 题