Paris, 15 avril 1843.
J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous
écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre
lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou
deux phrases tendres, sans _mais_ et sans secondes pensées. Nous avons
des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez
pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier
pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi
faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de
sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est
pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses
Åuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit
très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était
un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. DéjÃ
les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux
hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit
ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares
du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation.
Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est
vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point
encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes
se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne.
Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez
raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je
crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle,
que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis
adieu pour bassiner mon Åil. Je pleure en vous écrivant. à lundi. Priez
pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez
vos bottes de sept lieues.