Mercredi soir, janvier 1843.
J'ai attendu toute la journée une lettre de vous. Je trouvais le pavé
sec et le ciel tolérable. Mais il paraît qu'il vous faut maintenant
un soleil comme celui de jeudi dernier. Je crois, en outre, que vous
aviez besoin d'élaborer la lettre que j'ai reçue tout à l'heure. Elle
contient des reproches et des menaces, le tout très-gracieusement
arrangé comme vous savez faire. D'abord, je dois vous remercier de
votre franchise, et j'y répondrai par une franchise égale. Pour
commencer par les reproches, je trouve que vous faites une grosse
affaire pour pas grand'chose. C'est en réfléchissant sur les faits et
en les grossissant par vos réflexions que vous êtes parvenue à faire de
ce que vous appelez vous-même des _frivolités, a star chamber matter._
Il n'y a qu'un point qui vaille la peine d'une explication. Vous me
parlez de _précédents_, et vous avez l'air de croire que je travaille
à établir des précédents avec la patience et le machiavélisme d'un
vieux ministre. Ayez un peu de mémoire et vous verrez que rien n'est
plus faux. S'il fallait argumenter d'après les précédents, j'aurais
cité celui du salon de la rue Saint-Honoré la première fois que je vous
revis; puis notre première visite au Louvre, qui faillit me coûter un
Åil. Tout cela vous paraissait assez simple alors; maintenant, c'est
autre chose. Vous avez dû voir que je fais quelquefois ce qui me vient
en tête, que j'y renonce dès que j'ai la conviction que cela vous
déplaît, et que beaucoup plus souvent je me borne à penser au lieu de
faire. En voilà assez sur les reproches et les précédents.
Quant aux menaces, croyez qu'elles me sont très-sensibles. Cependant,
bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire
encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous
faire des promesses, mais je sens qu'il me serait impossible de les
tenir. Contentez-vous donc de notre manière d'être passée, ou bien ne
nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce
d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces _frivolités_ me
les rendent plus chères et m'y font attacher une importance nouvelle.
C'est la seule preuve que vous puissiez me donner des sentiments que
vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux
tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse
mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir, mais
la condition de me transformer en statue, comme ce roi des _Mille et
une Nuits_, m'est insupportable.
Nous venons de nous expliquer très-clairement l'un et l'autre. Vous
déciderez suivant votre sagesse si nous devons ajourner notre première
promenade à quelques années ou au premier soleil. Vous voyez que je
n'accepte pas le conseil d'hypocrisie que vous me donnez. Vous saviez
d'avance que cela m'était impossible. La seule hypocrisie dont je sois
capable, c'est de cacher aux gens que j'aime tout le mal qu'ils me
font. Je puis soutenir cet effort quelque temps, mais toujours, non.
Quand vous recevrez cette lettre, il y aura huit jours que nous ne nous
serons vus. Si vous persistez dans vos menaces, écrivez-moi tout de
suite. Ce sera de votre part une attention de bonté dont je vous saurai
gré.