Dimanche soir, janvier 1843.
Pour moi, je n'étais pas trop fatigué, et cependant, en regardant sur
la carte nos pérégrinations, je vois que nous aurions dû l'être tous
les deux. C'est que le bonheur me donne des forces; Ã vous, il vous
les ôte. _Wer besser liebt?_ J'ai dîné en ville et je suis allé Ã
un raout après. Je ne me suis endormi que très-tard, pensant à notre
promenade.
Vous avez raison de dire que c'était un rêve. Mais n'est-ce pas un
grand bonheur de pouvoir rêver quand on le veut bien? Puisque vous
êtes dictatrice, c'est à vous de dire quand vous voudrez recommencer.
Vous dites que nous n'avons pas eu de procédés l'un pour l'autre. Je
ne comprends pas. Est-ce parce que je vous ai trop fait marcher? Mais
comment pouvions-nous faire autrement? Moi, je suis très-content de
vos procédés, et je les louerais davantage si je n'avais peur que
les éloges ne vous rendissent moins aimable à l'avenir. Quant aux
_follies_, n'y songez plus, c'est devenu une charte. Lorsque vous
trouvez à redire à quelque chose, demandez-vous si vous préféreriez
_really truly_ le contraire? J'aimerais que vous me répondissiez
franchement à cette question. Mais la franchise n'est pas trop parmi
vos qualités les plus apparentes. Vous vous êtes moquée de moi, et vous
avez pris pour un mauvais compliment ce que je vous ai dit un jour
de cette envie de dormir, ou plutôt de cette torpeur qu'on éprouve
quelquefois lorsqu'on se sent trop heureux pour trouver des mots qui
puissent exprimer ce que l'on éprouve. J'ai bien remarqué hier que
vous étiez sous l'influence de ce sommeil-là , qui vaut bien toutes les
veilles. J'aurais pu vous reprocher à mon tour vos reproches; mais
j'étais trop content intérieurement pour troubler mon bonheur.
Adieu, chère amie; à bientôt, j'espère.