Janvier 1843.
Je ne m'étonne plus que vous ayez appris l'allemand si bien et si
vite: c'est que vous possédez le génie de cette langue, car vous
faites en français des phrases dignes de Jean-Paul; par exemple,
lorsque vous dites: «Ma maladie est une impression de bonheur qui est
presque une souffrance!» prosaïquement, j'espère que cela veut dire:
«Je suis, guérie et je n'étais pas bien malade.» Vous avez raison de
me gronder de n'avoir pas assez d'égards pour les malades; je me suis
bien reproché de vous avoir fait marcher, de vous avoir permis de vous
asseoir longtemps à l'ombre. Quant au reste, je n'ai pas de remords,
ni vous non plus, j'espère. Moi, je n'ai pas de souvenirs distincts,
contre mon habitude. Je suis comme un chat qui se lèche longtemps la
moustache quand il a bu du lait. Convenez que le repas dont vous parlez
quelquefois avec admiration, que le _kêf_ même, qui est supérieur
à ce qu'il y a de mieux en ce genre, n'est rien en comparaison du
bonheur «qui est presque une souffrance». Il n'y a rien de pire que
la vie d'une huître, voire même d'une huître qui n'est jamais mangée.
Vous prétendez me gâter, vous avez été tellement gâtée vous-même, que
vous vous entendez mal à gâter les autres. Votre triomphe, c'est de
les faire enrager; mais, en fait de compliments, vous m'en devriez,
je pense, pour la magnanimité dont j'ai fait preuve en me laissant
rassurer par vous. Je m'admire moi-même. Ainsi, au lieu de votre
sermon, dites-moi quelque chose de terrible à cette occasion, ou plutôt
dites-moi toutes ces folies couleur de rose que vous dites si bien.
Vous m'avez fait recommencer mon voyage en Asie mieux que je ne l'ai
fait. La machine plus rapide que le chemin de fer est toute trouvée,
nous la portons tous les deux dans nos têtes. J'ai pris le «hint»,
et, depuis que j'ai reçu votre lettre, je suis allé avec vous à Tyr et
à Ãphèse; nous avons grimpé ensemble dans la belle grotte d'Ãphèse.
Nous nous sommes assis sur de vieux sarcophages et nous nous sommes dit
toute sorte de choses. Nous nous sommes querellés et raccommodés; tout
a été comme dans cette prairie l'autre jour. Seulement, il n'y avait
pour nous voir que de grands lézards très-inoffensifs quoique forts
laids. Je ne puis pas même, _in the mind's eye_, vous voir aussi tendre
que je voudrais; même à Ãphèse, je vous vois un peu boudeuse et abusant
de ma patience.
Vous me parliez l'autre jour de surprise que vous me feriez;
franchement, comment voulez-vous que j'y croie? Tout ce que vous pouvez
faire c'est de céder quand vous êtes à bout de mauvaises raisons. Mais
comment inventerez-vous de vous-même de donner, quand vous avez le
génie du refus? Je suis bien sûr, par exemple, que vous n'imaginerez
jamais de me proposer un jour pour nous promener. Voulez-vous lundi ou
mardi? Le ciel me donne des inquiétudes; cependant, je compte sur votre
bon démon, comme disaient les Grecs. à ce propos, je veux vous apporter
un passage d'une tragédie grecque que je vous traduirai littéralement,
et vous m'en direz votre avis. Je crois que la comédie espagnole
est restée quelque part, entre l'endroit de la Tamise où nous avons
débarqué et celui où nous nous sommes rembarqués. Je vous en apporterai
une autre. Mais, comme je tiens à ce que vous lisiez l'histoire du
comte de Villa-Mediana, je vous chercherai le petit poème du duc de
Biron. Adieu; n'ayez pas de secondes pensées et donnez-moi une place
dans les premières. Vous savez pour moi quelles sont les unes et les
autres. Faites-moi penser à vous conter une histoire de somnambule que
je voulais vous dire l'autre jour.