Décembre 1842.
Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent Ã
faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content
ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve
aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui
m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül,
je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville,
l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas,
et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce
Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel
mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se
faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un
grand poème sur _la Nature des choses_, poème athée, impie, abominable,
etc.
La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis
je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les
ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour
voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là ? J'ai encore d'autres
ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous
que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance,
chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une
ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre
correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac?
Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les
choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur Ã
votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait
impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve
que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On
embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais
cÅur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux?
Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de
l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là . Lorsque j'aurai fini la
prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer
une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques.