VIII

Mon cher ami féminin,

Nous devenons fort tendres. Vous me dites: _Amigo de mi alma_; ce qui

est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de

nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l'avant-dernière lettre

que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j'en

étais en peine. Ayez plus d'exactitude à l'avenir. C'est bien à vous

à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné!

Que voulez-vous de plus sur l'histoire du diamant, si ce n'est son

nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et

ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien Ã

nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu.

Écoutez le rêve que j'ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes

sincère, interprétez-le. _Methought_ que nous étions tous les deux Ã

Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous

étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de

quelque six pieds qui séparait le jardin d'un jardin voisin beaucoup

plus bas. Moi, j'étais en face de vous, et nous causions en Valencien,

à ce qu'il me semblait.--_Nota bene_ que je n'entends le valencien

qu'avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve

quand on parle une langue qu'on ne sait pas? Par désœuvrement, et comme

c'est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le

jardin d'en bas. Il y avait un banc aussi adossé contre le mur, et sur

ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le

jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l'instant de

très-mauvaise humeur, mais je n'en montrai rien d'abord. Le diamant

leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas

autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et

je vous dis, de l'air du monde le plus naturel et sans vous parler du

diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait

de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre

était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m'aider, et, sans me

faire de questions (ce qui n'est pas naturel), à force de pousser, nous

parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions

à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s'écroula, et nous

tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J'ignore la

suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène,

je vous envoie un dessin. Je n'ai pu voir la figure du jardinier, dont

j'enrage.

Vous êtes bien aimable, je vous le dis souvent depuis quelque temps.

Vous êtes bien aimable d'avoir répondu à la question que je vous ai

adressée dernièrement. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre

réponse m'a plu. Vous m'avez dit même, et peut-être involontairement,

plusieurs choses qui m'ont fait plaisir, et surtout que le mari d'une

femme qui vous ressemblerait vous inspirerait une véritable compassion.

Je le crois sans beaucoup de peine, et j'ajoute qu'il n'y aurait

personne de plus malheureux, si ce n'est un homme qui vous aimerait.

Vous devez être froide et moqueuse dans vos mauvaises humeurs, avec une

fierté insurmontable qui vous empêche de dire: «J'ai tort.» Ajoutez

à cela l'énergie de votre caractère qui doit vous faire mépriser les

larmes et les plaintes. Lorsque, par la suite du temps et la force

des choses, nous serons amis, c'est alors que l'on verra lequel de

nous deux sait le mieux tourmenter l'autre. Les cheveux m'en dressent

à la tête rien que d'y penser. Ai-je bien interprété votre _mais?_

Soyez sûre que, malgré vos résolutions, nos fils sont trop mêlés pour

que nous ne nous retrouvions pas dans le monde quelque jour. Je meurs

d'envie de causer avec vous. Il me semble que je serais parfaitement

heureux si je savais que je vous verrai ce soir.

À propos, vous avez tort de suspecter la curiosité de M. V... Fût-elle

égale à la vôtre, ce qui n'est pas possible, M. V... est un Caton, et

il mettrait bon ordre à ce qu'il n'y eût pas de bris de scellés. Ainsi,

envoyez-lui le _schizzo_ sous cachet et ne craignez aucune indiscrétion

de sa part. Je voudrais vous voir au moment où vous écrivez: _Amigo

de mi alma._ Quand vous ferez faire votre portrait pour moi, dites

cela intérieurement, au lieu de «petite pomme d'api», comme disent

les dames qui veulent donner à leur bouche un tour gracieux.--Faites

donc que nous nous voyions sans mystère et comme de bons amis. Vous

serez sans doute désolée d'apprendre que je me porte fort mal et que

je m'ennuie horriblement. Venez bientôt à Paris, chère Mariquita, et

rendez-moi amoureux. Je ne m'ennuierai plus alors, et, pour la peine,

je vous rendrai bien malheureuse par mes humeurs. Depuis quelque temps,

votre écriture devient bien lâche et vos lettres bien courtes. Je suis

très-convaincu que vous n'avez d'amour pour personne et que vous n'en

aurez jamais. Cependant, vous comprenez assez bien la théorie.

Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre

bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez Ã

Paris, enfin pour que nous devenions amis.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 23 / 198 题