Lady M... m'a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela
étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai
déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en
relation avec une dame que j'ai connue demoiselle, avec une veuve que
j'ai connue mariée. J'ai remarqué que, l'état civil d'une femme étant
changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref,
à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient.
Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n'ayez
point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi
franchement.
Je vous proteste que, depuis le 28 septembre, je n'ai eu que des
contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était
encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L'autre nuit,
ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères
dont j'ai été accablé depuis quinze jours, et je n'y trouvais qu'une
seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non
moins aimable que vous me faisiez d'un _schizzo._ C'est bien maintenant
que j'ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous.
_Mariquita de mi vida_ (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu'Ã
vos noces), j'avais une pierre superbe, bien taillée, brillante,
scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant
que je n'aurais pas troqué pour celui du Grand Mogol.--Pas du tout!
voilà qu'il se trouve que ce n'est qu'une pierre fausse. Un chimiste
de mes amis vient de m'en faire l'analyse. Figurez-vous un peu mon
désappointement. J'ai passé bien du temps à penser à ce prétendu
diamant et au bonheur de l'avoir trouvé.
Maintenant, il faut que je passe autant de temps (encore plus) Ã me
persuader que ce n'était qu'une pierre fausse.
Tout cela n'est qu'un apologue. J'ai dîné avant-hier avec le diamant
faux et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère,
j'ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j'ai
fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que
j'ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais, en vérité,
pourquoi je vous dis tout cela! surtout si nous allons nous oublier
prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande
à vos prières,--_angel in thy orisons_, etc.
Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera
sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l'envoyer réclamer mardi
chez M. V..., Pall-Mall.
Excusez la démence de cette lettre, j'ai de tristes affaires en tête.