IX

_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre

indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra,

vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues

lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une

sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part,

mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire.

Écrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce

que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de

cœur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses

comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre

nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère

nommé cœur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais

le viscère nommé cœur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e

degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et

vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cœur!» car c'est la grande

prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de

poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent

avoir un cœur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cœur pour

tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon

temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux

que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en

comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps

des passions sera venu.

Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque

chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne

grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir,

non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce

que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans

votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je?

Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous

le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable?

Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir

de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois

prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ Ã

Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai

pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose

l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_

sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez

promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le

8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion

quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la

vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité

est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous

nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en

ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a

lioness though tame._

Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux.

X

Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites

espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre,

car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais

avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et

que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine

prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce

que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je

pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop

bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que

sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de

fil.

Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré

brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne

la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade,

et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables

que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé

en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours

avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle

de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle

s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne

vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre.

Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels

doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en

pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et

qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si

les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient

trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en

temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que

je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est

dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique

concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais

ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon

conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier

mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne

la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement

mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis

vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne

m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois

lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 24 / 198 题