_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre
indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra,
vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues
lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une
sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part,
mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire.
Ãcrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce
que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de
cÅur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses
comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre
nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère
nommé cÅur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais
le viscère nommé cÅur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e
degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et
vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cÅur!» car c'est la grande
prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de
poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent
avoir un cÅur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cÅur pour
tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon
temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux
que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en
comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps
des passions sera venu.
Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque
chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne
grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir,
non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce
que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans
votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je?
Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous
le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable?
Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir
de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois
prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ Ã
Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai
pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose
l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_
sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez
promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le
8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion
quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la
vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité
est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous
nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en
ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a
lioness though tame._
Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux.
X
Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites
espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre,
car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais
avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et
que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine
prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce
que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je
pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop
bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que
sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de
fil.
Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré
brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne
la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade,
et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables
que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé
en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours
avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle
de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle
s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne
vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre.
Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels
doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en
pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et
qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si
les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient
trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en
temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que
je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est
dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique
concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais
ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon
conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier
mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne
la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement
mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis
vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne
m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois
lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère.