_Mariquita de mi alma_ (c'est ainsi que je commencerais si nous étions
à Grenade), j'ai reçu votre lettre dans un de ces moments de mélancolie
où l'on ne voit la vie qu'au travers d'un verre noir. Comme votre
épître n'est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n'a pas
peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais
vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement. Immédiatement,
parce que vous m'aviez fait une espèce de reproche indirect, et
sèchement parce que j'étais furieux contre vous. J'ai été dérangé
au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m'a empêché de vous
écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd'hui le temps est beau;
mon humeur s'est adoucie tellement, que je ne veux plus vous écrire
que d'un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc
pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m'ont
fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela
avec d'autant plus de plaisir qu'en vérité, je crois que, malgré la
colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre
disposition d'esprit. Un passage de votre lettre m'a fait rire tout
seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites _short
and sweet_: Mon amour est promis, sans préparation, pour amener le
gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous
dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez: «Je suis
engagée pour la contredanse.» Fort bien. à ce qu'il paraît, j'ai bien
employé mon temps à disputer avec vous sur l'amour, le mariage et le
reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu'on vous
dit: «Aimez monsieur,» on aime. Avez-vous promis par un engagement
signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes? Quand j'étais
écolier, je reçus d'une couturière un billet surmonté de deux cÅurs
enflammés réunis comme il suit: [img02]; de plus, une déclaration
fort tendre. Mon maître d'études commença par me prendre mon billet,
et l'on me mit en prison. Puis l'objet de cette naissante passion
se consola avec le cruel maître d'études. Il n'y a rien qui soit
plus fatal que les engagements pour ceux au profit desquels ils sont
souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais
sérieusement qu'il vous serait impossible de ne pas m'aimer? Comment ne
m'aimeriez-vous pas, vous qui ne m'avez pas fait de promesses, puisque
la première loi de la nature, c'est de prendre en grippe tout ce qui
a l'air d'une obligation? Et, en effet, toute obligation est de sa
nature ennuyeuse. Enfin, de tout cela, si j'avais moins de modestie,
je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre
amour à quelqu'un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n'avez rien
promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que
vous ne voulez plus de mon aquarelle, j'ai assez grande envie de vous
l'envoyer. J'en étais mécontent et j'avais commencé une copie d'une
infante Marguerite, d'après Velasquez, que je voulais vous donner.
Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs
comme moi. J'ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j'en
suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos
ordres. Je vous l'enverrai quand vous voudrez. Mais son transport
est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s'amusent
quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien
garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c'est qu'elle est si mauvaise,
qu'il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi
vos ordres. J'espère que vous serez à Paris vers le milieu d'octobre.
Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je
ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j'avais
l'intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie
d'Amsterdam. Mais, si j'avais la certitude de vous voir, je renoncerais
à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez
que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam.
Pourtant, décidez. Votre vanité va vous faire dire ici: «Le beau
sacrifice de ne me préférer qu'à de grosses Flamandes bien blanches et
bien harengères, et en peinture encore!» Oui, c'est un sacrifice et
un très-grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi
très-vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très-incertaine
que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible
où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j'aurais tout
lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes...
Vous me paraissez dévote, superstitieuse même.--Je pense en ce moment
à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer
dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait
dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien
assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu
que l'_Ingles_ (c'est-Ã -dire moi), tout voyageur est Anglais, ne
jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de
parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller
les chevaux. Voyez Tristram Shandy. J'aime beaucoup votre histoire du
portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans
une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous
me demandez qu'elle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous
dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute,
parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de
confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous
deviendrons amis et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le
plus grand que quelqu'un à qui je pourrais dire toutes mes pensées
passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi.
Je suis dévoré du désir d'une réponse de vous. Soyez assez bonne pour
ne pas me la faire attendre.
Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise
respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix.
V