III

Paris.

Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des

fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous

êtes pour moi. À la première question, je ne puis avoir de réponse;

pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de

quatorze ans que j'élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit

tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours: _Can

any virtue exist without religion?_ Avez-vous lu _Tom Jones_, livre

aussi immoral que tous les miens ensemble. Si on vous l'a défendu, vous

l'aurez lu très-certainement. Quelle drôle d'éducation vous recevez

en Angleterre! À quoi sert-elle? On s'essouffle à prêcher pendant

longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat que cette jeune

fille a désiré précisément connaître l'être immoral pour lequel on

s'était flatté de lui imposer de l'aversion. Quelle admirable histoire

que celle du serpent! Je voudrais que lady M... lût cette lettre.

Heureusement qu'elle s'évanouirait vers la dixième ligne.

En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il

m'a semblé qu'il y avait en apparence peu de suite et d'enchaînement

dans les idées. Erreur! Mais j'écris à mesure que je pense, et, comme

ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé

de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme

vous et biffer toute la première page; mais j'aime mieux l'abandonner

à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je

suis très-préoccupé en ce moment d'une affaire qui m'intéresse et qui,

je l'avoue à ma honte, réside opiniâtrément dans une moitié de mon

cerveau, tandis que l'autre est toute remplie de vous. J'aime assez le

portrait que vous faites de vous-même. Il ne me paraît pas trop flatté,

et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement. . . .

. . . . . . . . . . . .

Je vous étudie avec une vive curiosité. J'ai des théories sur les plus

petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles,

etc., et j'attache beaucoup d'importance à tout cela, parce que j'ai

découvert qu'il y a un rapport certain entre le caractère des femmes

et le caprice (ou la liaison d'idées et le raisonnement, pour mieux

dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple,

on me doit d'avoir démontré qu'une femme qui porte des robes bleues

est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile,

mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie

une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu'on ne peut

rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je

pourrai vous envoyer dans une lettre.

J'ai été l'autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur

la rivière une grande quantité de petits canots à voile portant

toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient

plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots

avaient abordé, et du plus grand sort un homme d'une quarantaine

d'années, qui avait un tambour et qui tambourinait pour s'amuser.

Tandis que j'admirais l'organisation musicale de cet animal, une femme

de vingt-trois ans à peu près s'approche de lui, l'appelle monstre,

lui dit qu'elle l'avait suivi depuis Paris et que, s'il ne voulait

pas l'admettre dans sa société, il s'en repentirait. Tout cela se

passait sur le rivage dont notre canot était éloigné de vingt pas.

L'homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la

femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu'il ne

voulait pas d'elle dans son bateau. Là-dessus, elle court au canot

qui était amarré le plus loin du rivage et s'élance dans la rivière

en nous éclaboussant indignement. Bien qu'elle eût éteint mon cigare,

l'indignation ne m'empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer

aussitôt, avant qu'elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant

de désespoir n'avait pas bougé et marmottait entre ses dents: «Pourquoi

la retirer, si elle avait envie de se noyer?» Nous avons mis la femme

dans un cabaret, et, comme il se faisait tard et que l'heure du dîner

approchait, nous l'avons abandonnée aux soins de la cabaretière.

Comment se fait-il que les hommes les plus indifférents soient les plus

aimés? C'est ce que je me demandais, tout en descendant la Seine, ce

que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le

savez.

Adieu. Écrivez-moi souvent, soyons amis et excusez le décousu de ma

lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 18 / 198 题