Votre lettre m'a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus
ennuyeuses affaires du monde, et je n'ai pas le temps de me soigner.
J'ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement
maussade. Mais, dans quelques jours, je me propose de me dorloter et de
me guérir.
Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans
l'espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez
pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons
particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec
moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs.
Seulement, je vous prie de me dire _really truly_ si vous en avez.
N'êtes-vous pas plutôt préoccupée d'un enfantillage? Peut-être vous
a-t-on fait, à mon sujet, quelque sermon dont vous êtes encore toute
pénétrée. Vous auriez bien tort d'avoir peur de moi. Votre prudence
naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me
voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a
quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant, je suis trop
_vieux_ et j'ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux,
parce que mes illusions m'ont procuré bien des _desengaños_ sur
l'amour. J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne.
C'est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon
voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait
une grande sottise: celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur
dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la
perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je
sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être
fait. Vous vous rappelez ma morale; «L'amour fait tout excuser,
mais il faut être bien sûr qu'il y a de l'amour.» Soyez persuadée
que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes
amis. Conclusion: je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous
l'acquisition d'un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en
vous ce que je cherche depuis longtemps: une femme dont je ne sois pas
amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons
probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites
pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera.
Mon moine est prêt. à la première occasion, je vous enverrai donc ce
moine et sa monture. L'infante n'étant pas achevée, et étant trop mal
commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira
de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j'aurai le temps.
Je meurs d'envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me
creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je
néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je
crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C'est
qu'à mesure que j'écris une phrase, il m'en vient une autre à l'esprit,
laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit
terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l'influence
là -haut, tâchez de m'obtenir un peu de santé ou tout au moins de
résignation; car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais
la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je
pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me
semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons
rompus que je vous écris; et encore songez qu'il y a cet avantage que
les paroles volent et que les écrits restent.
Au surplus, ce n'est pas l'idée d'être un jour imprimé tout vif ou
posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le
courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste.
Mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu
encore une fois. Vous voyez que, si le cÅur vous en dit, vous avez tout
le temps de m'écrire.
_P.-S._--26 septembre.--Je suis encore plus triste qu'hier. Je souffre
horriblement. Mais, si vous n'avez jamais éprouvé par vous-même ce que
c'est qu'une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c'est qu'une
douleur vague qui est très-vive pourtant. Elle a cela de particulier
qu'elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la
campagne avec vous; vous me guéririez, j'en suis sûr. Adieu. Si je
meurs cette année, vous aurez le regret de ne m'avoir guère connu.