D'abord, il aime à sentir la vigueur du bras qui commande, et puis il
hait naturellement ce qui s'élève, il se réjouit instinctivement quand
on frappe au-dessus de lui. Peut-être ne savez-vous pas bien d'ailleurs
avec quelle facilité on oublie. Quand le moment des rigueurs est passé,
c'est à peine si ceux-là mêmes que l'on a frappés se souviennent. A
Rome, au temps du Bas-Empire, Tacite rapporte que les victimes couraient
avec je ne sais quelle jouissance au-devant des supplices. Vous entendez
parfaitement qu'il ne s'agit de rien de semblable dans les temps
modernes; les moeurs sont devenues fort douces: quelques proscriptions,
des emprisonnements, la déchéance des droits civiques, ce sont là des
châtiments bien légers. Il est vrai que, pour arriver à la souveraine
puissance, il a fallu verser du sang et violer bien des droits; mais, je
vous le répète, tout s'oublie. La moindre cajolerie du prince, quelques
bons procédés de la part de ses ministres ou de ses agents, seront
accueillis avec les marques de la plus grands reconnaissance.
S'il est indispensable de punir avec une inflexible rigueur, il faut
récompenser avec la même ponctualité: c'est ce que je ne manquerais
jamais de faire. Quiconque aurait rendu un service à mon gouvernement,
serait récompensé dès le lendemain. Les places, les distinctions, les
plus grandes dignités, formeraient autant d'étapes certaines pour
quiconque serait en possession de servir utilement ma politique. Dans
l'armée, dans la magistrature, dans tous les emplois publics,
l'avancement serait calculé sur la nuance de l'opinion et le degré de
zèle à mon gouvernement. Vous êtes muet.
[20] _Traité du Prince_, chap. XIV, p. 98.
[21] _Traité du Prince_, ch. III, p. 17.
MONTESQUIEU.
Continuez.
MACHIAVEL.
Je reviens sur certains vices et même sur certains travers d'esprit, que
je regarde comme nécessaires au prince. Le maniement du pouvoir est une
chose formidable. Si habile que soit un souverain, si infaillible que
soit son coup d'oeil et si vigoureuse que soit sa décision, il y a
encore un immense _alea_ dans son existence. Il faut être superstitieux.
Gardez-vous de croire que ceci soit de légère conséquence. Il est, dans
la vie des princes, des situations si difficiles, des moments si graves,
que la prudence humaine ne compte plus. Dans ces cas-là, il faut presque
jouer au dé ses résolutions. Le parti que j'indique, et que je suivrais,
consiste, dans certaines conjonctures, à se rattacher à des dates
historiques, à consulter des anniversaires heureux, à mettre telle ou
telle résolution hardie sous les auspices d'un jour où l'on a gagné une
victoire, fait un coup de main heureux. Je dois vous dire que la
superstition a un autre avantage très grand; le peuple connaît cette
tendance. Ces combinaisons augurales réussissent souvent; il faut aussi
les employer lorsque l'on est sûr du succès. Le peuple, qui ne juge que
par les résultats, s'habitue à croire que chacun des actes du souverain
correspond à des signes célestes, que les coïncidences historiques
forcent la main de la fortune.
MONTESQUIEU.
Le dernier mot est dit, vous êtes un joueur.
MACHIAVEL.
Oui, mais j'ai un bonheur inouï, et j'ai la main si sûre, la tête si
fertile que la fortune ne peut pas tourner.
MONTESQUIEU.
Puisque vous faites votre portrait, vous devez avoir encore d'autres
vices ou d'autres vertus à faire passer.
MACHIAVEL.
Je vous demande grâce pour la luxure. La passion des femmes sert un
souverain bien plus que vous ne pouvez le penser. Henri IV a dû à son
incontinence une partie de sa popularité. Les hommes sont ainsi faits,
que ce penchant leur plaît chez ceux qui les gouvernent. La dissolution
des moeurs a été de tout temps une fureur, une carrière galante dans
laquelle le prince doit devancer ses égaux, comme il devance ses soldats
devant l'ennemi. Ces idées sont françaises, et je ne pense pas qu'elles
déplaisent trop à l'illustre auteur des _Lettres persanes_. Il ne m'est
pas permis de tomber dans des considérations trop vulgaires, cependant
je ne puis me dispenser de vous dire que le résultat le plus réel de la
galanterie du prince, est de lui concilier la sympathie de la plus belle
moitié de ses sujets.
MONTESQUIEU.
Vous tournez au madrigal.
MACHIAVEL.
On peut être sérieux et galant: vous en avez fourni la preuve. Je ne
rabats rien de ma proposition. L'influence des femmes sur l'esprit
public est considérable. En bonne politique, le prince est condamné à
faire de la galanterie, alors même qu'au fond il ne s'en soucierait pas;
mais le cas sera rare.
Je puis vous assurer que si je suis bien les règles que je viens de
tracer, on se souciera fort peu de la liberté dans mon royaume. On aura
un souverain vigoureux, dissolu, plein d'esprit de chevalerie, adroit à
tous les exercices du corps: on l'aimera. Les gens austères n'y feront
rien; on suivra le torrent; bien plus, les hommes indépendants seront
mis à l'index: on s'en écartera. On ne croira ni à leur caractère, ni à
leur désintéressement. Ils passeront pour des mécontents qui veulent se
faire acheter. Si çà et là, je n'encourageais pas le talent, on le
repousserait de toutes parts, on marcherait sur les consciences comme
sur le pavé. Mais au fond, je serai un prince moral; je ne permettrai
pas que l'on aille au delà de certaines limites. Je respecterai la
pudeur publique, partout où je verrai qu'elle veut être respectée. Les
souillures ne m'atteindront pas, car je me déchargerai sur d'autres des
parties odieuses de l'administration. Ce que l'on pourra dire de pis,
c'est que je suis un bon prince mal entouré, que je veux le bien, que je
le veux ardemment, que je le ferai toujours, quand on me l'indiquera.
Si vous saviez combien il est facile de gouverner quand on a le pouvoir
absolu. Là, point de contradiction, point de résistance; on peut suivre
à loisir ses desseins, on a le temps de réparer ses fautes. On peut sans
opposition faire le bonheur de son peuple, car c'est là ce qui me
préoccupe toujours. Je puis vous affirmer que l'on ne s'ennuiera pas
dans mon royaume; les esprits y seront sans cesse occupés par mille
objets divers. Je donnerai au peuple le spectacle de mes équipages et
des pompes de ma cour, on préparera de grandes cérémonies, je tracerai
des jardins, j'offrirai l'hospitalité à des rois, je ferai venir des
ambassades des pays les plus reculés. Tantôt ce seront des bruits de
guerre, tantôt des complications diplomatiques sur lesquelles on
glosera pendant des mois entiers; j'irai bien loin, je donnerai
satisfaction même à la monomanie de la liberté. Les guerres qui se
feront sous mon règne seront entreprises au nom de la liberté des
peuples et de l'indépendance des nations, et pendant que sur mon passage
les peuples m'acclameront, je dirai secrètement à l'oreille des rois
absolus: Ne craignez rien, je suis des vôtres, je porte comme vous une
couronne et je tiens à la conserver: _j'embrasse la liberté européenne,
mais c'est pour l'étouffer_.
Une seule chose pourrait peut-être, un moment, compromettre ma fortune;
ce serait le jour où l'on reconnaîtra de tous côtés que ma politique
n'est pas franche, que tous mes actes sont marqués au coin du calcul.
MONTESQUIEU.
Quels seront donc les aveugles qui ne verront pas cela?
MACHIAVEL.
Mon peuple tout entier, sauf quelques coteries dont je me soucierai peu.
J'ai d'ailleurs formé autour de moi une école d'hommes politiques d'une
très grande force relative. Vous ne sauriez croire à quel point le
machiavélisme est contagieux, et combien ses préceptes sont faciles à
suivre. Dans toutes les branches du gouvernement il y aura des hommes de
rien, ou de très-peu de conséquence, qui seront de véritables
Machiavels au petit pied qui ruseront, qui dissimuleront, qui mentiront
avec un imperturbable sang-froid; la vérité ne pourra se faire jour
nulle part.
MONTESQUIEU.
Si vous n'avez fait que railler d'un bout à l'autre de cet entretien,
comme je le crois, Machiavel, je regarde cette ironie comme votre plus
magnifique ouvrage.
MACHIAVEL.
Une ironie! Vous vous trompez bien si vous le pensez. Ne comprenez-vous
pas que j'ai parlé sans voile, et que c'est la violence terrible de la
vérité qui donne à mes paroles la couleur que vous croyez voir!
MONTESQUIEU.
Vous avez achevé.
MACHIAVEL.
Pas encore.
MONTESQUIEU.
Achevez donc.
VINGT-CINQUIÈME DIALOGUE.
MACHIAVEL.
Je régnerai dix ans dans ces conditions, sans changer quoi que ce soit à
ma législation; le succès définitif n'est qu'à ce prix. Rien, absolument
rien, ne doit me faire varier pendant cet intervalle; le couvercle de la
chaudière doit être de fer et de plomb; c'est pendant ce temps que
s'élabore le phénomène de destruction de l'esprit factieux. Vous croyez
peut-être qu'on est malheureux, qu'on se plaint. Ah! je serais
inexcusable s'il en était ainsi; mais quand les ressorts seront le plus
violemment tendus, quand je pèserai du poids le plus terrible sur la
poitrine de mon peuple, voici ce qu'on dira: Nous n'avons que ce que
nous méritons, souffrons.
MONTESQUIEU.
Vous êtes bien aveugle si vous prenez cela pour une apologie de votre
règne; si vous ne comprenez pas que l'expression de ces paroles est un
regret violent du passé. C'est là un mot stoïque qui vous annonce le
jour du châtiment.
MACHIAVEL.
Vous me troublez. L'heure est venue de détendre les ressorts, je vais
rendre des libertés.
MONTESQUIEU.
Mieux vaut mille fois l'excès de votre oppression; votre peuple vous
répondra: gardez ce que vous avez pris.
MACHIAVEL.
Ah! que je reconnais bien là la haine implacable des partis. N'accorder
rien à ses adversaires politiques, rien, pas même les bienfaits.
MONTESQUIEU.
Non, Machiavel, rien avec vous, rien! la victime immolée ne reçoit pas
de bienfaits de son bourreau.
MACHIAVEL.
Ah! que je pénétrerais aisément à cet égard la pensée secrète de mes
ennemis. Ils se flattent, ils espèrent que la force d'expansion que je
comprime me lancera tôt ou tard dans l'espace. Les insensés! Ils ne me
connaîtront bien qu'à la fin. En politique que faut-il pour prévenir
tout danger avec la plus grande compression possible? une imperceptible
ouverture. On l'aura.
Je ne rendrai pas des libertés considérables, à coup sûr; eh bien, voyez
pourtant à quel point l'absolutisme aura déjà pénétré dans les moeurs.
Je puis gager qu'au premier bruit de ces libertés, il s'élèvera autour
de moi des rumeurs d'épouvante. Mes ministres, mes conseillers
s'écrieront que j'abandonne le gouvernail, que tout est perdu. On me
conjurera, au nom du salut de l'État, au nom du pays, de n'en rien
faire; le peuple dira: à quoi songe-t-il? son génie baisse; les
indifférents diront: le voilà à bout; les haineux diront: Il est mort.
MONTESQUIEU.
Et ils auront tous raison, car un publiciste moderne[22] a dit avec une
grande vérité: «Veut-on ravir aux hommes leurs droits? il ne faut rien
faire à demi. Ce qu'on leur laisse, leur sert à reconquérir ce qu'on
leur enlève. La main qui reste libre dégage l'autre de ses fers.»
[22] Benjamin Constant.
(_Note de l'éditeur_.)
MACHIAVEL.
C'est très-bien pensé; c'est très-vrai; je sais que je m'expose
beaucoup. Vous voyez bien que l'on est injuste envers moi, que j'aime
plus la liberté qu'on ne le dit. Vous m'avez demandé tout à l'heure si
j'avais de l'abnégation, si je saurais me sacrifier pour mes peuples,
descendre du trône au besoin: vous avez maintenant ma réponse, j'en puis
descendre par le martyre.
MONTESQUIEU.
Vous êtes bien attendri. Quelles libertés rendez-vous?
MACHIAVEL.
Je permets à ma chambre législative de me témoigner chaque année, au
moment du jour de l'an, l'expression de ses voeux dans une adresse.
MONTESQUIEU.
Mais puisque l'immense majorité de la chambre vous est dévouée, que
pouvez-vous recueillir sinon des remerciements et des témoignages
d'admiration et d'amour?
MACHIAVEL.
Eh bien, oui. Ces témoignages ne sont-ils pas naturels?
MONTESQUIEU.
Sont-ce toutes les libertés?
MACHIAVEL.
Mais cette première concession est considérable, quoique vous en disiez.
Je ne m'en tiendrai cependant pas là. Il s'opère aujourd'hui en Europe
un certain mouvement d'esprit contre la centralisation, non pas chez les
masses, mais dans les classes éclairées. Je décentraliserai,
c'est-à-dire que je donnerai à mes gouverneurs de province le droit de
trancher beaucoup de petites questions locales soumises auparavant à
l'approbation de mes ministres.
MONTESQUIEU.
Vous ne faites que rendre la tyrannie plus insupportable si l'élément
municipal n'est pour rien dans cette réforme.
MACHIAVEL.
Voilà bien la précipitation fatale de ceux qui réclament des réformes:
il faut marcher à pas prudents dans la voie de la liberté. Je ne m'en
tiens cependant pas là: je donne des libertés commerciales.
MONTESQUIEU.
Vous en avez déjà parlé.
MACHIAVEL.
C'est que le point industriel me touche toujours: je ne veux pas qu'on
dise que ma législation va, par un excès de défiance envers le peuple,
jusqu'à l'empêcher de pourvoir lui-même à sa subsistance. C'est pour
cette raison que je fais présenter aux chambres des lois qui ont pour
objet de déroger un peu aux dispositions prohibitives de l'association.
Du reste, la tolérance de mon gouvernement rendait cette mesure
parfaitement inutile, et comme, en fin de compte, il ne faut pas se
désarmer, rien ne sera changé à la loi, si ce n'est la formule de la
rédaction. On a aujourd'hui, dans les chambres, des députés qui se
prêtent très-bien à ces innocents stratagèmes.
MONTESQUIEU.
Est-ce tout?
MACHIAVEL.
Oui, car c'est beaucoup, trop peut-être; mais je crois pouvoir me
rassurer: mon armée est enthousiaste, ma magistrature fidèle, et ma
législation pénale fonctionne avec la régularité et la précision de ces
mécanismes tout-puissants et terribles que la science moderne à
inventés.
MONTESQUIEU.
Ainsi, vous ne touchez pas aux lois de la presse?
MACHIAVEL.
Vous ne le voudriez pas.
MONTESQUIEU.
Ni à la législation municipale?
MACHIAVEL.
Est-ce possible?
MONTESQUIEU.
Ni à votre système de protectorat du suffrage?
MACHIAVEL.
Non.
MONTESQUIEU.
Ni à l'organisation du Sénat, ni à celle du Corps législatif, ni à votre
système intérieur, ni à votre système extérieur, ni à votre régime
économique, ni à votre régime financier?
MACHIAVEL.
Je ne touche qu'à ce que je vous ai dit. A proprement parler, je sors de
la période de la terreur, j'entre dans la voie de la tolérance; je le
puis sans dangers; je pourrais même rendre des libertés réelles, car il
faudrait être bien dénué d'esprit politique pour ne pas reconnaître qu'à
l'heure imaginaire que je suppose, ma législation a porté tous ses
fruits. J'ai rempli le but que je vous avais annoncé; le caractère de la
nation est changé; les légères facultés que j'ai rendues ont été pour
moi la sonde avec laquelle j'ai mesuré la profondeur du résultat. Tout
est fait, tout est consommé, il n'y a plus de résistance possible. Il
n'y a plus d'écueil, il n'y a plus rien! Et cependant je ne rendrai
rien. Vous l'avez dit, c'est là qu'est la vérité pratique.
MONTESQUIEU.
Hâtez-vous de terminer, Machiavel. Puisse mon ombre ne vous rencontrer
jamais, et que Dieu efface de ma mémoire jusqu'à la dernière trace de ce
que je viens d'entendre!
MACHIAVEL.
Prenez garde, Montesquieu; avant que la minute qui commence ne tombe
dans l'éternité vous chercherez mes pas avec angoisse et le souvenir de
cet entretien désolera éternellement votre âme.
MONTESQUIEU.
Parlez!
MACHIAVEL.
Revenons donc. J'ai fait tout ce que vous savez; par ces concessions à
l'esprit libéral de mon temps, j'ai désarmé la haine des partis.
MONTESQUIEU.
Ah! vous ne laisserez donc pas tomber ce masque d'hypocrisie dont vous
avez couvert des forfaits qu'aucune langue humaine n'a décrits. Vous
voulez donc que je sorte de la nuit éternelle pour vous flétrir! Ah!
Machiavel! vous-même n'aviez pas enseigné à dégrader à ce point
l'humanité! Vous ne conspiriez pas contre la conscience, vous n'aviez
pas conçu la pensée de faire de l'âme humaine une boue dans laquelle le
divin créateur lui-même ne reconnaîtrait plus rien.
MACHIAVEL.
C'est vrai, je suis dépassé.
MONTESQUIEU.
Fuyez! ne prolongez pas un instant de plus cet entretien.
MACHIAVEL.
Avant que les ombres qui s'avancent en tumulte là-bas n'aient atteint ce
noir ravin qui les sépare de nous, j'aurai fini; avant qu'elles ne
l'aient atteint vous ne me reverrez plus et vous m'appellerez en vain.
MONTESQUIEU.
Achevez donc, ce sera l'expiation de la témérité que j'ai commise en
acceptant cette gageure sacrilége!
MACHIAVEL.
Ah! liberté! voilà donc avec quelle force tu tiens dans quelques âmes
quand le peuple te méprise ou se console de toi par des hochets.
Laissez-moi vous conter à ce sujet une bien courte apologue:
Dion raconte que le peuple romain était indigné contre Auguste à cause
de certaines lois trop dures qu'il avait faites, mais que, sitôt qu'il
eut, fait revenir le comédien Pilade, que les factieux avaient chassé
de la ville, le mécontentement cessa.
Voilà mon apologue. Maintenant voici la conclusion de l'auteur, car
c'est un auteur que je cite:
«Un pareil peuple sentait plus vivement la tyrannie lorsque l'on
chassait un baladin que lorsqu'on lui enlevait toutes ses lois[23].»
Savez-vous qui a écrit cela?
[23] _Esp. des lois_, liv. XIX, chap. II, p. 253.
MONTESQUIEU.
Peu m'importe!
MACHIAVEL.
Reconnaissez-vous donc, c'est vous-même. Je ne vois que des âmes basses
autour de moi, qu'y puis-je faire? Les baladins ne manqueront pas sous
mon règne et il faudra qu'ils se conduisent bien mal pour que je prenne
le parti de les chasser.
MONTESQUIEU.
Je ne sais si vous avez exactement rapporté mes paroles; mais voici une
citation que je puis vous garantir: elle vengera éternellement les
peuples que vous calomniez:
«Les moeurs du prince contribuent autant à la liberté que les lois. Il
peut, comme elle, faire des hommes des bêtes, et des bêtes des hommes;
s'il aime les âmes libres, il aura des sujets, s'il aime les âmes
basses, il aura des esclaves[24].»
Voilà ma réponse, et si j'avais aujourd'hui à ajouter quelque chose à
cette citation, je dirais:
«Quand l'honnêteté publique est bannie du sein des cours, quand la
corruption s'étale là sans pudeur, elle ne pénètre pourtant jamais que
dans le coeur de ceux qui approchent un mauvais prince; l'amour de la
vertu continue à vivre dans le sein du peuple, et la puissance de ce
principe est si grande que le mauvais prince n'a qu'à disparaître pour
que, par la force même des choses, l'honnêteté revienne dans la pratique
du gouvernement en même temps que la liberté.»
[24] P. 173, chap. XXVII, liv. XII.
MACHIAVEL.
Cela est très-bien écrit, dans une forme très-simple. Il n'y a qu'un
malheur à ce que vous venez de dire, c'est que, dans l'esprit comme dans
l'âme de mes peuples, je personnifie la vertu, bien mieux, je
personnifie la _liberté_, entendez-vous, comme je personnifie la
révolution, le progrès, l'esprit moderne, tout ce qu'il y a de meilleur
enfin dans le fond de la civilisation contemporaine. Je ne dis pas qu'on
me respecte, je ne dis pas qu'on m'aime, je dis qu'on me vénère, je dis
que le peuple m'adore; que, si je le voulais, je me ferais élever des
autels, car, expliquez cela, j'ai les dons fatals qui agissent sur les
masses. Dans votre pays on guillotinait Louis XVI qui ne voulait que le
bien du peuple, qui le voulait avec toute la foi, toute l'ardeur d'une
âme sincèrement honnête, et, quelques années auparavant, on avait élevé
des autels à Louis XIV qui se souciait moins du peuple que de la
dernière de ses maîtresses; qui, au moindre coup de tête, eût fait
mitrailler la canaille en jouant aux dés avec Lauzun. Mais je suis, moi,
bien plus que Louis XIV, avec le suffrage populaire qui me sert de base;
je suis Washington, je suis Henri IV, je suis saint Louis,
Charles-le-Sage, je prends vos meilleurs rois, pour vous faire honneur.
Je suis un roi d'Égypte et d'Asie en même temps, je suis Pharaon, je
suis Cyrus, je suis Alexandre, je suis Sardanapale; l'âme du peuple
s'épanouit quand je passe; il court avec ivresse sur mes pas; je suis un
objet d'idolâtrie; le père me montre du doigt à son fils, la mère
invoque mon nom dans ses prières, la jeune fille me regarde en soupirant
et songe que si mon regard tombait sur elle, par hasard, elle pourrait
peut-être reposer un instant sur ma couche. Quand le malheureux est
opprimé, il dit: _Si le roi le savait_; quand on veut se venger, qu'on
espère un secours, on dit: _Le roi le saura_. On ne m'approche jamais,
du reste, que l'on ne me trouve les mains pleines d'or. Ceux qui
m'entourent, il est vrai, sont durs, violents, ils méritent parfois le
bâton, mais il faut qu'il en soit ainsi; car leur caractère haïssable,
méprisable, leur basse cupidité, leurs débordements, leurs gaspillages
honteux, leur avarice crasse font contraste avec la douceur de mon
caractère, mes allures simples, ma générosité inépuisable. On m'invoque,
vous dis-je, comme un dieu; dans la grêle, dans la disette, dans les
incendies, j'accours, la population se jette à mes pieds, elle
m'emporterait au ciel dans ses bras, si Dieu lui donnait des ailes.
MONTESQUIEU.
Ce qui ne vous empêcherait pas de la broyer avec de la mitraille au
moindre signe de résistance.
MACHIAVEL.
C'est vrai, mais l'amour n'existe pas sans la crainte.
MONTESQUIEU.
Ce songe affreux est-il fini?
MACHIAVEL.
Un songe! Ah! Montesquieu! vous allez pleurer longtemps: déchirez
l'_Esprit des lois_, demandez à Dieu de vous donner l'oubli pour votre
part dans le ciel; car voici venir la vérité terrible dont vous avez
déjà le pressentiment; il n'y a pas de songe dans ce que je viens de
vous dire.
MONTESQUIEU.
Qu'allez-vous m'apprendre!
MACHIAVEL.
Ce que je viens de vous décrire, cet ensemble de choses monstrueuses
devant lesquelles l'esprit recule épouvanté, cette oeuvre que l'enfer
même pouvait seul accomplir, tout cela est fait, tout cela existe, tout
cela prospère à la face du soleil, à l'heure qu'il est, sur un point de
ce globe que nous avons quitté.
MONTESQUIEU.
Où?
MACHIAVEL.
Non, ce serait vous infliger une seconde mort.
MONTESQUIEU.
Ah! parlez, au nom du ciel!
MACHIAVEL.
Eh bien!...
MONTESQUIEU.
Quoi?...
MACHIAVEL.
L'heure est passée! Ne voyez-vous pas que le tourbillon m'emporte!
MONTESQUIEU.
Machiavel!!
MACHIAVEL.
Voyez ces ombres qui passent non loin de vous en se couvrant les yeux;
les reconnaissez-vous? ce sont des gloires qui ont fait l'envie du monde
entier. A l'heure qu'il est, elles redemandent à Dieu leur patrie!...
MONTESQUIEU.
Dieu éternel, qu'avez-vous permis!...
FIN.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
1re PARTIE.--PREMIER DIALOGUE
Rencontre de Machiavel et de Montesquieu aux enfers.
Machiavel fait l'éloge de la vie posthume. Il se plaint de la
réprobation que la postérité a attachée à son nom, et se justifie.
Son seul crime a été de dire la vérité aux peuples comme aux rois; le
_machiavélisme est antérieur à Machiavel_.
Son système philosophique et moral; théorie de la force.--Négation de la
morale et du droit en politique.
Les grands hommes font le bien des sociétés en violant toutes les lois.
_Le bien sort du mal_.
Causes de la préférence donnée à la monarchie absolue.--Incapacité de la
démocratie.--Despotisme favorable au développement des grandes
civilisations.
DEUXIÈME DIALOGUE
Réponse de Montesquieu.--Les doctrines de Machiavel n'ont point de base
philosophique.--La force et l'astuce ne sont pas des principes.
Les pouvoirs les plus arbitraires sont obligés de s'appuyer sur le
droit. La raison d'État n'est que l'intérêt particulier du Prince ou de
ses favoris.
Le droit et la morale sont les fondements de la politique. Inconséquence
du système contraire. Si le Prince s'affranchit des règles de la morale,
les sujets en feront autant.
Les grands hommes qui violent les lois sous prétexte de sauver l'État
font plus de mal que de bien. L'anarchie est souvent bien moins funeste
que le despotisme.
Incompatibilité du despotisme avec l'état actuel des institutions chez
les principaux peuples de l'Europe.--Machiavel invite Montesquieu à
justifier cette proposition.
TROISIÈME DIALOGUE
Développement des idées de Montesquieu.--La confusion des pouvoirs est
la cause première du despotisme et de l'anarchie.
Influence des moeurs politiques sous l'empire desquelles le _Traité du
Prince_ a été écrit. Progrès de la science sociale en Europe.
Vaste système de garanties dont les nations se sont entourées. Traités,
constitutions, lois civiles.