Ange exterminateur, petit-fils de Tamerlan, réduisez les peuples à

l'ilotisme, vous n'empêcherez pas qu'il n'y ait quelque part des âmes

libres qui vous braveront, et leur dédain suffirait pour sauvegarder les

droits de la conscience humaine rendus imperceptibles par Dieu.

MACHIAVEL.

Dieu protège les forts.

MONTESQUIEU.

Arrivez donc, je vous prie, aux derniers anneaux de la chaîne que vous

avez forgée. Serrez-la bien, usez de l'enclume et du marteau, vous

pouvez tout. Dieu vous protége, c'est lui-même qui guide votre étoile.

MACHIAVEL.

J'ai peine à comprendre l'animation qui règne maintenant dans vos

paroles. Suis-je donc si dur, moi qui ai pris pour politique finale, non

la violence, mais l'effacement? rassurez-vous donc, je vous apporte plus

d'une consolation inattendue. Seulement laissez-moi prendre encore

quelques précautions que je crois nécessaires à ma sûreté, vous verrez

qu'avec celles dont je m'entoure, un prince n'a rien à craindre des

événements.

Nos écrits ont plus d'un rapport, quoi que vous en disiez, et je crois

qu'un despote qui veut être complet ne doit pas non plus se dispenser de

vous lire. Ainsi, vous remarquez fort bien dans l'_Esprit des lois_

qu'un monarque absolu doit avoir une garde prétorienne nombreuse[15];

l'avis est bon, je le suivrai. Ma garde serait d'un tiers environ de

l'effectif de mon armée. Je suis grand amateur de la conscription qui

est une des plus belles inventions du génie français, mais je crois

qu'il faut perfectionner cette institution en essayant de retenir sous

les armes le plus grand nombre possible de ceux qui ont achevé le temps

de leur service. J'y parviendrais, je crois, en m'emparant résolûment

de l'espèce de commerce qui se fait dans quelques États, comme en France

par exemple, sur les engagements volontaires à prix d'argent. Je

supprimerais ce négoce hideux et je l'exercerais moi-même honnêtement

sous la forme d'un monopole en créant une caisse de dotation de l'armée

qui me servirait à appeler sous les drapeaux par l'appât de l'argent et

à y retenir par le même moyen ceux qui voudraient se vouer exclusivement

à l'état militaire.

[15] _Esp. des lois_, liv. X, ch. XV, p. 127.

MONTESQUIEU.

Ce sont donc des espèces de mercenaires que vous aspirez à former dans

votre propre patrie!

MACHIAVEL.

Oui, la haine des partis dira cela, quand je ne suis mû que par le bien

du peuple et par l'intérêt, d'ailleurs si légitime, de ma conservation

qui est le bien commun de mes sujets.

Passons à d'autres objets. Ce qui va vous étonner, c'est que je reviens

aux constructions. Je vous ai prévenu que nous y serions ramenés. Vous

allez voir l'idée politique qui surgit du vaste système de constructions

que j'ai entrepris; je réalise par là une théorie économique qui a fait

beaucoup de désastres dans certains États de l'Europe, la théorie de

l'organisation du travail permanent pour les classes ouvrières. Mon

règne leur promet un salaire indéfini. Moi mort, mon système abandonné,

plus de travail; le peuple est en grève et monte à l'assaut des classes

riches. On est en pleine Jacquerie: perturbation industrielle,

anéantissement du crédit, insurrection dans mon État, soulèvement autour

de lui; l'Europe est en feu. Je m'arrête. Dites-moi si les classes

privilégiées, qui tremblent bien naturellement pour leur fortune, ne

feront pas cause commune, et la cause la plus étroite avec les classes

ouvrières pour me maintenir, moi ou ma dynastie; si d'autre part,

l'intérêt de la tranquillité européenne n'y rattachera pas toutes les

puissances de premier ordre.

La question des constructions qui paraît mince est donc en réalité,

comme vous le voyez, une question colossale. Quand il s'agit d'un objet

de cette importance, il ne faut pas ménager les sacrifices. Avez-vous

remarqué que presque toutes mes conceptions politiques se doublent d'une

combinaison financière? C'est encore ce qui m'arrive ici. J'instituerai

une caisse des travaux publics que je doterai de plusieurs centaines de

millions à l'aide desquels je provoquerai aux constructions sur la

surface entière de mon royaume. Vous avez deviné mon but: je tiens

debout la jacquerie ouvrière; c'est l'autre armée dont j'ai besoin

contre les factions. Mais cette masse de prolétaires qui est dans ma

main, il ne faut pas maintenant qu'elle puisse se retourner contre moi

au jour où elle serait sans pain. C'est à quoi je pourvois par les

constructions elles-mêmes, car ce qu'il y a de particulier dans mes

combinaisons, c'est que chacune d'elles fournit en même temps ses

corollaires. L'ouvrier qui construit pour moi construit en même temps

contre lui les moyens de défense dont j'ai besoin. Sans le savoir, il se

chasse lui-même des grands centres où sa présence m'inquiéterait; il

rend à jamais impossible le succès des révolutions qui se font dans la

rue. Le résultat des grandes constructions, en effet, est de raréfier

l'espace où peut vivre l'artisan, de le refouler aux faubourgs, et

bientôt de les lui faire abandonner; car la cherté des subsistances

croît avec l'élévation du taux des loyers. Ma capitale ne sera guère

habitable, pour ceux qui vivent d'un travail quotidien, que dans la

partie la plus rapprochée de ses murs. Ce n'est donc pas dans les

quartiers voisins du siége des autorités que les insurrections pourront

se former. Sans doute, il y aura autour de la capitale une population

ouvrière immense, redoutable dans un jour de colère; mais les

constructions que j'élèverais seraient toutes conçues d'après un plan

stratégique, c'est-à-dire, qu'elles livreraient passage à de grandes

voies où, d'un bout à l'autre, pourrait circuler le canon. L'extrémité

de ces grandes voies se relierait à une quantité de casernes, espèces de

bastilles, pleines d'armes, de soldats et de munitions. Il faudrait que

mon successeur fût un vieillard imbécile ou un enfant pour se laisser

tomber devant une insurrection, car, sur un ordre de sa main, quelques

grains de poudre balaieraient l'émeute jusqu'à vingt lieues de la

capitale. Mais le sang qui coule dans mes veines est brûlant et ma race

a tous les signes de la force. M'écoutez-vous?

MONTESQUIEU.

Oui.

MACHIAVEL.

Mais vous comprenez bien que je n'entends pas rendre la vie matérielle

difficile à la population ouvrière de la capitale, et je rencontre là un

écueil, c'est incontestable; mais la fécondité de ressources que doit

avoir mon gouvernement me suggérerait une idée; ce serait de bâtir pour

les gens du peuple de vastes cités où les logements seraient à bas prix,

et où leurs masses se trouveraient réunies par cohortes comme dans de

vastes familles.

MONTESQUIEU.

Des souricières!

MACHIAVEL.

Oh! l'esprit de dénigrement, la haine acharnée des partis ne manquera

pas de dénigrer mes institutions. On dira ce que vous dites. Peu

m'importe, si le moyen ne réussit pas on en trouvera un autre.

Je ne dois pas abandonner le chapitre des constructions sans mentionner

un détail bien insignifiant en apparence, mais qu'y a-t-il

d'insignifiant en politique? Il faut que les innombrables édifices que

je construirai soient marqués à mon nom, qu'on y trouve des attributs,

des bas-reliefs, des groupes qui rappellent un sujet de mon histoire.

Mes armes, mon chiffre doivent être entrelacés partout. Ici, ce seront

des anges qui soutiendront ma couronne, plus loin, des statues de la

justice et de la sagesse qui supporteront mes initiales. Ces points sont

de la dernière importance, j'y tiens essentiellement.

C'est par ces signes, par ces emblêmes que la personne du souverain est

toujours présente; on vit avec lui, avec son souvenir, avec sa pensée.

Le sentiment de sa souveraineté absolue entre dans les esprits les plus

rebelles comme la goutte d'eau qui tombe incessamment du rocher creuse

le pied de granit. Par la même raison je veux que ma statue, mon buste,

mes portraits soient dans tous les établissements publics, dans

l'auditoire des tribunaux surtout; que l'on me représente en costume

royal ou à cheval.

MONTESQUIEU.

A côté de l'image du Christ.

MACHIAVEL.

Non pas, sans doute, mais en face; car la puissance souveraine est une

image de la puissance divine. Mon image s'allie ainsi avec celle de la

Providence et de la justice.

MONTESQUIEU.

Il faut que la justice elle-même porte votre livrée. Vous n'êtes pas un

chrétien, vous êtes un empereur Grec du Bas-Empire.

MACHIAVEL.

Je suis un empereur catholique, apostolique et romain. Par les mêmes

raisons que celles que je viens de vous déduire, je veux que l'on donne

mon nom, le nom Royal, aux établissements publics de quelque nature

qu'ils soient. Tribunal royal, Cour royale, Académie royale, Corps

législatif royal, Sénat royal, Conseil d'État royal; autant que possible

ce même vocable sera donné aux fonctionnaires, aux agents, au personnel

officiel qui entoure le gouvernement. Lieutenant du roi, archevêque du

roi, comédien du roi, juge du roi, avocat du roi. Enfin, le nom de royal

sera imprimé à quiconque, hommes ou choses, représentera un signe de

puissance. Ma fète seule sera une fète nationale et non pas royale.

J'ajoute encore qu'il faut, autant que possible, que les rues, les

places publiques, les carrefours portent des noms qui rappellent les

souvenirs historiques de mon règne. Si l'on suit bien ces indications,

fût-on Caligula ou Néron, on est certain de s'imprimer à jamais dans la

mémoire des peuples et de transmettre son prestige à la postérité la

plus reculée. Que de choses n'ai-je point encore à ajouter! il faut que

je me borne.

_Car qui pourrait tout dire sans un mortel ennui?_[16].

Me voici arrivé aux petits moyens; je le regrette, car ces choses ne

sont peut-être pas dignes de votre attention, mais, pour moi, elles sont

vitales.

La bureaucratie est, dit-on, une plaie des gouvernements monarchiques;

je n'en crois rien. Ce sont des milliers de serviteurs qui sont

naturellement rattachés à l'ordre de choses existant. J'ai une armée de

soldats, une armée de juges, une armée d'ouvriers, je veux une armée

d'employés.

[16] Cette phrase se trouve dans la préface de l'_Esprit des

lois_, p. 1.

(_Note de l'Éditeur_.)

MONTESQUIEU.

Vous ne vous donnez plus la peine de rien justifier.

MACHIAVEL.

En ai-je le temps?

MONTESQUIEU.

Non, passez.

MACHIAVEL.

Dans les États qui ont été monarchiques, et ils l'ont tous été au moins

une fois, j'ai constaté qu'il y avait une véritable frénésie pour les

cordons, pour les rubans. Ces choses ne coûtent presque rien au prince

et il peut faire des heureux, mieux que cela, des fidèles, au moyen de

quelques pièces d'étoffe, de quelques hochets en argent ou en or. Peu

s'en faudrait, en vérité, que je ne décorasse sans exception ceux qui me

le demanderaient. Un homme décoré est un homme donné. Je ferais de ces

marques de distinction un signe de ralliement pour les sujets dévoués;

j'aurais, je crois bien, à ce prix, les onze douzièmes de mon royaume.

Je réalise par là, autant que je le puis, les instincts d'égalité de la

nation. Remarquez bien ceci: plus une nation en général tient à

l'égalité, plus les individus ont de passion pour les distinctions.

C'est donc là un moyen d'action dont il serait trop malhabile de se

priver. Bien loin par suite de renoncer aux titres, comme vous me l'avez

conseillé, je les multiplierais autour de moi en même temps que les

dignités. Je veux dans ma cour l'étiquette de Louis XIV, la hiérarchie

domestique de Constantin, un formalisme diplomatique sévère, un

cérémonial imposant; ce sont là des moyens de gouvernement infaillibles

sur l'esprit des masses. A travers tout cela, le souverain apparaît

comme un Dieu.

On m'assure que dans les États en apparence les plus démocratiques par

les idées, l'ancienne noblesse monarchique n'a presque rien perdu de son

prestige. Je me donnerais pour chambellans les gentilhommes de la plus

vieille roche. Beaucoup d'antiques noms seraient éteints sans doute; en

vertu de mon pouvoir souverain, je les ferais revivre avec les titres,

et l'on trouverait à ma cour les plus grands noms de l'histoire depuis

Charlemagne.

Il est possible que ces conceptions vous paraissent bizarres, mais ce

que je vous affirme, c'est qu'elles feront plus pour la consolidation de

ma dynastie que les lois les plus sages. Le culte du prince est une

sorte de religion, et, comme toutes les religions possibles, ce culte

impose des contradictions et des mystères au-dessus de la raison[17].

Chacun de mes actes, quelque inexplicable qu'il soit en apparence,

procède d'un calcul dont l'unique objet est mon salut et celui de ma

dynastie. Ainsi que je le dis, d'ailleurs, dans le _Traité du Prince_,

ce qui est réellement difficile, c'est d'acquérir le pouvoir; mais il

est facile de le conserver, car il suffit en somme d'ôter ce qui nuit et

d'établir ce qui protége. Le trait essentiel de ma politique, comme vous

avez pu le voir, a été de me rendre indispensable[18]; j'ai détruit

autant de forces organisées qu'il l'a fallu pour que rien ne pût plus

marcher sans moi, pour que les ennemis mêmes de mon pouvoir tremblassent

de le renverser.

Ce qui me reste à faire maintenant ne consiste plus que dans le

développement des moyens moraux qui sont en germe dans mes institutions.

Mon règne est un règne de plaisirs; vous ne me défendez pas d'égayer mon

peuple par des jeux, par des fêtes; c'est par là que j'adoucis les

moeurs. On ne peut pas se dissimuler que ce siècle ne soit un siècle

d'argent; les besoins ont doublé, le luxe ruine les familles; de toutes

parts on aspire aux jouissances matérielles; il faudrait qu'un souverain

ne fût guère de son temps pour ne pas savoir faire tourner à son profit

cette passion universelle de l'argent et cette fureur sensuelle qui

consume aujourd'hui les hommes. La misère les serre comme dans un étau,

la luxure les presse; l'ambition les dévore, ils sont à moi. Mais quand

je parle ainsi, au fond c'est l'intérêt de mon peuple qui me guide. Oui,

je ferai sortir le bien du mal; j'exploiterai le matérialisme au profit

de la concorde et de la civilisation; j'éteindrai les passions

politiques des hommes en apaisant les ambitions, les convoitises et les

besoins. Je prétends avoir pour serviteurs de mon règne ceux qui, sous

les gouvernements précédents, auront fait le plus de bruit au nom de la

liberté. Les plus austères vertus sont comme celle de la femme de

Joconde; il suffit de doubler toujours le prix de la défaite. Ceux qui

résisteront à l'argent ne résisteront pas aux honneurs; ceux qui

résisteront aux honneurs ne résisteront pas à l'argent. En voyant

tomber à leur tour ceux que l'on croyait le plus purs, l'opinion

publique s'affaiblira à tel point qu'elle finira par abdiquer

complétement. Comment pourra-t-on se plaindre en définitive? Je ne serai

rigoureux que pour ce qui aura trait à la politique; je ne persécuterai

que cette passion; je favoriserai même secrètement les autres par les

mille voies souterraines dont dispose le pouvoir absolu.

[17] _Esp. des lois_, liv. XXV, chap. II, p 386.

[18] _Traité du Prince_, chap. IX, p. 63.

MONTESQUIEU.

Après avoir détruit la conscience politique, vous deviez entreprendre de

détruire la conscience morale; vous avez tué la société, maintenant vous

tuez l'homme. Plût à Dieu que vos paroles retentissent jusque sur la

terre; jamais réfutation plus éclatante de vos propres doctrines

n'aurait frappé des oreilles humaines.

MACHIAVEL.

Laissez-moi finir.

VINGT-QUATRIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Il ne me reste plus maintenant qu'à vous indiquer certaines

particularités de ma manière d'agir, certaines habitudes de conduite qui

donneront à mon gouvernement sa dernière physionomie.

En premier lieu, je veux que mes desseins soient impénétrables même pour

ceux qui m'approcheront le plus près. Je serais, sous ce rapport, comme

Alexandre VI et le duc de Valentinois, dont on disait proverbialement à

la cour de Rome, du premier, «qu'il ne faisait jamais ce qu'il disait;

du second, qu'il ne disait jamais ce qu'il faisait.» Je ne

communiquerais mes projets que pour en ordonner l'exécution et je ne

donnerais mes ordres qu'au dernier moment. Borgia n'en usait jamais

autrement; ses ministres eux-mêmes ne savaient rien et l'on était

toujours réduit autour de lui à de simples conjectures. J'ai le don de

l'immobilité, mon but est là; je regarde d'un autre côté, et quand il

est à ma portée, je me retourne tout à coup et je fonds sur ma proie

avant qu'elle n'ait eu le temps de jeter un cri.

Vous ne sauriez croire quel prestige une telle puissance de

dissimulation donne au prince. Quand elle est jointe à la vigueur de

l'action, un respect superstitieux l'environne, ses conseillers se

demandent tout bas ce qui sortira de sa tête, le peuple ne place sa

confiance qu'en lui; il personnifie à ses yeux la Providence dont les

voies sont inconnues. Quand le peuple le voit passer, il songe avec une

terreur involontaire ce qu'il pourrait d'un signe de la nuque; les États

voisins sont toujours dans la crainte et le comblent de marques de

déférence, car ils ne savent jamais si quelque entreprise toute prête ne

fondra pas sur eux du jour au lendemain.

MONTESQUIEU.

Vous êtes fort contre votre peuple parce que vous le tenez sous votre

genou, mais si vous trompez les États avec qui vous traitez comme vous

trompez vos sujets, vous serez bientôt étouffé dans les bras d'une

coalition.

MACHIAVEL.

Vous me faites sortir de mon sujet, car je ne m'occupe ici que de ma

politique intérieure; mais si vous voulez savoir un des principaux

moyens à l'aide desquels je tiendrais en échec la coalition des haines

étrangères, le voici: Je règne sur un puissant royaume, je vous l'ai

dit; eh bien! je chercherais autour de mes États quelque grand pays

déchu qui aspirât à se relever, je le relèverais tout entier à la faveur

de quelque guerre générale, comme cela s'est vu pour la Suède, pour la

Prusse, comme cela peut se voir d'un jour à l'autre pour l'Allemagne ou

pour l'Italie, et ce pays, qui ne vivrait que par moi, qui ne serait

qu'une émanation de mon existence, me donnerait, tant que je serais

debout, trois cent mille hommes de plus contre l'Europe armée.

MONTESQUIEU.

Et le salut de votre État à côté duquel vous élèveriez ainsi une

puissance rivale et par suite ennemie dans un temps donné?

MACHIAVEL.

Avant tout je me conserve.

MONTESQUIEU.

Ainsi vous n'avez rien, pas même le souci des destinées de votre

royaume[19]?

[19] On ne peut se dissimuler qu'ici Machiavel ne soit en

contradiction avec lui-même, car il dit formellement, ch. IV, p.

26, «que le Prince qui en rend un autre puissant travaille à sa

propre ruine.»

(_Note de l'éditeur_.)

MACHIAVEL.

Qui vous dit cela? Pourvoir à mon salut, n'est-ce pas pourvoir en même

temps au salut de mon royaume!

MONTESQUIEU.

Votre physionomie royale se dégage de plus en plus; je veux la voir

toute entière.

MACHIAVEL.

Daignez donc ne pas m'interrompre.

Il s'en faut bien qu'un prince, quelle que soit sa force de tête, trouve

toujours en lui les ressources d'esprit nécessaires. Un des plus grands

talents de l'homme d'État consiste à s'approprier les conseils qu'il

entend autour de lui. On trouve très-souvent dans son entourage des avis

lumineux. J'assemblerais donc très-souvent mon conseil, je le ferais

discuter, débattre devant moi les questions les plus importantes. Quand

le souverain se défie de ses impressions, ou n'a pas assez de ressources

de langage pour déguiser sa véritable pensée, il doit rester muet ou ne

parler que pour engager plus avant la discussion. Il est très-rare que,

dans un conseil bien composé, le véritable parti à prendre dans telle

situation donnée, ne se formule pas de manière ou d'autre. On le saisit

et très-souvent l'un de ceux qui a donné fort obscurément son avis est

tout étonné le lendemain de le voir exécuté.

Vous avez pu voir dans mes institutions et dans mes actes, quelle

attention j'ai toujours mise à créer des apparences; il en faut dans les

paroles comme dans les actes. Le comble de l'habileté est de faire

croire à sa franchise, quand on a une foi punique. Non-seulement mes

desseins seront impénétrables mais mes paroles signifieront presque

toujours le contraire de ce qu'elles paraîtront indiquer. Les initiés

seuls pourront pénétrer le sens des mots caractéristiques qu'à de

certains moments je laisserai tomber du haut du trône; quand je dirai:

_Mon règne, c'est la paix_, c'est que ce sera la guerre; quand je dirai

que je fais appel aux _moyens moraux_, c'est que je vais user des moyens

de la force. M'écoutez-vous?

MONTESQUIEU.

Oui.

MACHIAVEL.

Vous avez vu que ma presse a cent voix et qu'elles parlent incessamment

de la grandeur de mon règne, de l'enthousiasme de mes sujets pour leur

souverain; qu'elles mettent en même temps dans la bouche du public les

opinions, les idées et jusqu'aux formules de langage qui doivent

défrayer ses entretiens; vous avez vu également que mes ministres

étonnent sans relâche le public des témoignages incontestables de leurs

travaux. Quant à moi, je parlerais rarement, une fois l'année seulement,

puis çà et là dans quelques grandes circonstances. Aussi chacune de mes

manifestations serait accueillie, non-seulement dans mon royaume, mais

dans l'Europe entière, comme un événement.

Un prince dont le pouvoir est fondé sur une base démocratique, doit

avoir un langage soigné, mais cependant populaire. Au besoin il ne doit

pas craindre de parler en démagogue, car après tout il est le peuple, et

il en doit avoir les passions. Il faut avoir pour lui certaines

attentions, certaines flatteries, certaines démonstrations de

sensibilité qui trouveront place à l'occasion. Peu importe que ces

moyens paraissent infimes ou puérils aux yeux du monde, le peuple n'y

regardera pas de si près et l'effet sera produit.

Dans mon ouvrage je recommande au prince de prendre pour type quelque

grand homme du temps passé, dont il doit autant que possible suivre les

traces[20]. Ces assimilations historiques font encore beaucoup d'effet

sur les masses; on grandit dans leur imagination, on se donne de son

vivant la place que la postérité vous réserve. On trouve d'ailleurs dans

l'histoire de ces grands hommes des rapprochements, des indications

utiles, quelquefois des situations identiques, dont on tire des

enseignements précieux, car toutes les grandes leçons politiques sont

dans l'histoire. Quand on a trouvé un grand homme avec qui l'on a des

analogies, on peut faire mieux encore: Vous savez que les peuples aiment

qu'un prince ait l'esprit cultivé, qu'il ait le goût des lettres, qu'il

en ait même le talent. Eh bien, le prince ne saurait mieux employer ses

loisirs qu'à écrire, par exemple, l'histoire du grand homme des temps

passés, qu'il a pris pour modèle. Une philosophie sévère peut taxer ces

choses de faiblesse. Quand le souverain est fort on les lui pardonne, et

elles lui donnent même je ne sais quelle grâce.

Certaines faiblesses, et même certains vices, servent d'ailleurs le

prince autant que des vertus. Vous avez pu reconnaître la vérité de ces

observations d'après l'usage que j'ai dû faire tantôt de la duplicité,

et tantôt de la violence. Il ne faut pas croire, par exemple, que le

caractère vindicatif du souverain puisse lui nuire; bien au contraire.

S'il est souvent opportun d'user de la clémence ou de la magnanimité, il

faut qu'à de certains moments sa colère s'appesantisse d'une manière

terrible. L'homme est l'image de Dieu, et la divinité n'a pas moins de

rigueur dans ses coups que de miséricorde. Quand j'aurais résolu la

perte de mes ennemis, je les écraserais donc jusqu'à ce qu'il n'en reste

plus que poussière. Les hommes ne se vengent que des injures légères;

ils ne peuvent rien contre les grandes[21]. C'est du reste ce que je dis

expressément dans mon livre. Le prince n'a que le choix des instruments

qui doivent servir à son courroux; il trouvera toujours des juges prêts

à sacrifier leur conscience à ses projets de vengeance ou de haine.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 13 / 15 段