Les guerres extérieures sont, pour cela, d'un grand secours. Dans les

grands États, elles permettent d'emprunter 5 ou 600 millions; on fait

en sorte de n'en dépenser que la moitié ou les deux tiers, et le reste

trouve sa place dans le Trésor, pour les dépenses de l'intérieur.

MONTESQUIEU.

Cinq ou six cent millions, dites-vous! Et quels sont les banquiers des

temps modernes qui peuvent négocier des emprunts dont le capital serait,

à lui seul, toute la fortune de certains États?

MACHIAVEL.

Ah! vous en êtes encore à ces procédés rudimentaires de l'emprunt?

C'est, permettez-moi de vous le dire, presque de la barbarie, en matière

d'économie financière. On n'emprunte plus aujourd'hui aux banquiers.

MONTESQUIEU.

Et à qui donc?

MACHIAVEL.

An lieu de passer des marchés avec des capitalistes, qui s'entendent

pour déjouer les enchères et dont le petit nombre annihile la

concurrence, on s'adresse à tous ses sujets: aux riches, aux pauvres,

aux artisans, aux commerçants, à quiconque a un denier de disponible; on

ouvre enfin ce qui s'appelle une souscription publique, et pour que

chacun puisse acheter des rentes, on les divise par coupons de

très-petites sommes. On vend depuis 10 francs de rente, 5 francs de

rente jusqu'à cent mille francs, un million de rentes. Le lendemain de

leur émission la valeur de ces titres est en hausse, fait prime, comme

on dit: on le sait, et l'on se rue de tous côtés pour en acheter; on dit

que c'est du délire. En quelques jours les coffres du Trésor regorgent;

on reçoit tant d'argent qu'on ne sait où le mettre; cependant on

s'arrange pour le prendre, parce que si la souscription dépasse le

capital des rentes émises, on peut se ménager un grand effet sur

l'opinion.

MONTESQUIEU.

Ah!

MACHIAVEL.

On rend aux retardataires leur argent. On fait cela à grand bruit, à

grand renfort de presse. C'est le coup de théâtre ménagé. L'excédant

s'élève quelquefois à deux ou trois cent millions: vous jugez à quel

point l'esprit public est frappé de cette confiance du pays dans le

gouvernement.

MONTESQUIEU.

Confiance qui se mêle à un esprit d'agiotage effréné, à ce que

j'entrevois. J'avais entendu parler, en effet, de cette combinaison,

mais tout, dans votre bouche, est vraiment fantasmagorique. Eh bien,

soit, vous avez de l'argent plein les mains, mais....

MACHIAVEL.

J'en aurais plus encore que vous ne pensez, car, chez les nations

modernes, il y a de grandes institutions de banque qui peuvent prêter

directement à l'État 100 et 200 millions au taux ordinaire; les grandes

villes peuvent prêter aussi. Chez ces mêmes nations il y a d'autres

institutions que l'on appelle institutions de prévoyance: ce sont des

caisses d'épargne, des caisses de secours, des caisses de retraite.

L'État a l'habitude d'exiger que leurs capitaux, qui sont immenses, qui

peuvent s'élever quelquefois à 5 ou 600 millions, soient versés dans le

Trésor public où ils fonctionnent avec la masse commune, moyennant de

faibles intérêts payés à ceux qui les déposent.

De plus, les gouvernements peuvent se procurer des fonds exactement

comme les banquiers. Ils délivrent sur leur caisse des bons à vue pour

des sommes de deux ou trois cent millions, sortes de lettres de change

sur lesquelles on se jette avant qu'elles n'entrent en circulation.

MONTESQUIEU.

Permettez-moi donc de vous arrêter: vous ne parlez que d'emprunter ou de

tirer des lettres de change; ne vous préoccuperez-vous jamais de payer

quelque chose?

MACHIAVEL.

Il est bon de vous dire encore que l'on peut, en cas de besoin, vendre

les domaines de l'État.

MONTESQUIEU.

Ah, vous vous vendez maintenant! mais ne vous préoccuperez-vous pas de

payer enfin?

MACHIAVEL.

Sans aucun doute; il est temps de vous dire maintenant comment on fait

face au passif.

MONTESQUIEU.

Vous dites, _on fait face au passif_: je voudrais une expression plus

exacte.

MACHIAVEL.

Je me sers de cette expression parce que je la crois d'une exactitude

réelle. On ne peut pas toujours éteindre le passif, mais on peut lui

faire face; le mot est même très-énergique, car le passif est un ennemi

redoutable.

MONTESQUIEU.

Eh bien, comment lui ferez-vous face?

MACHIAVEL.

A cet égard les moyens sont très-variés: il y a d'abord l'impôt.

MONTESQUIEU.

C'est-à-dire le passif employé à payer le passif.

MACHIAVEL.

Vous me parlez en économiste et non en financier. Ne confondez pas. Avec

le produit d'une taxe on peut réellement payer. Je sais que l'impôt fait

crier; si celui que l'on a établi gêne, on en trouve un autre, ou l'on

rétablit le même sous un autre nom. Il y a un grand art, vous le savez,

à trouver les points vulnérables de la matière imposable.

MONTESQUIEU.

Vous l'aurez bientôt écrasée, j'imagine.

MACHIAVEL.

Il y a d'autres moyens: il y a ce que l'on appelle la conversion.

MONTESQUIEU.

Ah! ah!

MACHIAVEL.

Ceci est relatif à la dette que l'on appelle consolidée, c'est-à-dire à

celle qui provient de l'émission des emprunts. On dit aux rentiers de

l'État, par exemple: jusqu'à ce jour je vous ai payé 5 p.c. de votre

argent; c'était le taux de votre rente. J'entends ne plus vous payer que

le 4 1/2 ou le 4 p.c. Consentez à cette réduction ou recevez le

remboursement du capital que vous m'avez prêté.

MONTESQUIEU.

Mais si l'on rend réellement l'argent, je trouve le procédé encore assez

honnête.

MACHIAVEL.

Sans doute on le rend, si on le réclame; mais très-peu s'en soucient;

les rentiers ont leurs habitudes; leurs fonds sont placés; ils ont

confiance dans l'État; ils aiment mieux un revenu moindre et un

placement sûr. Si tout le monde demandait son argent il est évident que

le Trésor serait pris au lacet. Cela n'arrive jamais et l'on se

débarrasse par ce moyen d'un passif de plusieurs centaines de millions.

MONTESQUIEU.

C'est un expédient immoral, quoi qu'on dise; un emprunt forcé qui

déprime la confiance publique.

MACHIAVEL.

Vous ne connaissez pas les rentiers. Voici une autre combinaison

relative à un autre genre de dette. Je vous disais tout à l'heure que

l'État avait à sa disposition les fonds des caisses de prévoyance et

qu'il s'en servait en payant le loyer, sauf à les rendre à première

réquisition. Si, après les avoir longtemps maniés, il n'est plus en

mesure de les rendre, il consolide la dette qui flotte dans ses mains.

MONTESQUIEU.

Je sais ce que cela signifie; l'État dit aux déposants: Vous voulez

votre argent, je ne l'ai plus; voilà de la rente.

MACHIAVEL.

Précisément, et il consolide de la même manière toutes les dettes

auxquelles il ne peut plus suffire. Il consolide les bons du Trésor, les

dettes contractées envers les villes, envers les banques, enfin toutes

celles qui forment ce que l'on appelle très-pittoresquement la dette

flottante, parce qu'elle se compose de créances qui n'ont point

d'assiette déterminée et qui sont à une échéance plus ou moins

rapprochée.

MONTESQUIEU.

Vous avez de singuliers moyens de libérer l'État.

MACHIAVEL.

Que pouvez-vous me reprocher si je ne fais que ce que font les autres?

MONTESQUIEU.

Oh! si tout le monde le fait, il faudrait être bien dur, effectivement,

pour le reprocher à Machiavel.

MACHIAVEL.

Je ne vous indique seulement pas la millième partie des combinaisons que

l'on peut employer. Loin de redouter l'accroissement des rentes

perpétuelles, je voudrais que la fortune publique entière fût en rentes;

je ferais en sorte que les villes, les communes, les établissements

publics convertissent en rentes leurs immeubles ou leurs capitaux

mobiliers. C'est l'intérêt même de ma dynastie qui me commanderait ces

mesures financières. Il n'y aurait pas dans mon royaume un écu qui ne

tînt par un fil à mon existence.

MONTESQUIEU.

Mais à ce point de vue même, à ce point de vue fatal, atteindrez-vous

votre but? Ne marchez-vous pas, de la manière la plus directe, à votre

ruine à travers la ruine de l'État? Ne savez-vous pas que chez toutes

les nations de l'Europe il y a de vastes marchés de fonds publics, où la

prudence, la sagesse, la probité des gouvernements est mise à

l'enchère? A la manière dont vous dirigez vos finances, vos fonds

seraient repoussés avec perte des marchés étrangers et ils tomberaient

aux plus bas cours, même à la Bourse de votre royaume.

MACHIAVEL.

C'est une erreur flagrante. Un gouvernement glorieux, comme serait le

mien, ne peut que jouir d'un grand crédit à l'extérieur. A l'intérieur,

sa vigueur dominerait les appréhensions. Au surplus je ne voudrais pas

que le crédit de mon État dépendît des transes de quelques marchands de

suif; je dominerais la Bourse par la Bourse.

MONTESQUIEU.

Qu'est-ce encore?

MACHIAVEL.

J'aurais de gigantesques établissements de crédit institués en apparence

pour prêter à l'industrie, mais dont la fonction la plus réelle

consisterait à soutenir la rente. Capables de jeter pour 400 ou 500

millions de titres sur la place, ou de raréfier le marché dans les mêmes

proportions, ces monopoles financiers seraient toujours maîtres des

cours. Que dites-vous de cette combinaison?

MONTESQUIEU.

Les bonnes affaires que vos ministres, vos favoris, vos maîtresses vont

faire dans ces maisons-là! Votre gouvernement va donc jouer à la bourse

avec les secrets de l'État?

MACHIAVEL.

Que dites-vous!

MONTESQUIEU.

Expliquez donc autrement l'existence de ces maisons. Tant que vous

n'avez été que sur le terrain des doctrines, on pouvait se tromper sur

le véritable nom de votre politique, depuis que vous en êtes aux

applications, on ne le peut plus. Votre gouvernement sera unique dans

l'histoire; on ne pourra jamais le calomnier.

MACHIAVEL.

Si quelqu'un dans mon royaume s'avisait de dire ce que vous laissez

entendre, il disparaîtrait comme par l'effet de la foudre.

MONTESQUIEU.

La foudre est un bel argument; vous êtes heureux de l'avoir à votre

disposition. En avez-vous fini avec les finances?

MACHIAVEL.

Oui.

MONTESQUIEU.

L'heure s'avance à grands pas.

IVe PARTIE.

VINGT-DEUXIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

Avant de vous avoir entendu, je ne connaissais bien _ni l'esprit des

lois, ni l'esprit des finances_. Je vous suis redevable de m'avoir

enseigné l'un et l'autre. Vous avez entre les mains la plus grande

puissance des temps modernes, l'argent. Vous pouvez vous en procurer à

peu près autant que vous voulez. Avec de si prodigieuses ressources vous

allez faire de grandes choses, sans doute; c'est le cas de montrer enfin

_que le bien peut sortir du mal_.

MACHIAVEL.

C'est ce que j'entends vous montrer en effet.

MONTESQUIEU.

Eh bien, voyons.

MACHIAVEL.

Le plus grand de mes bienfaits sera d'abord d'avoir donné la paix

intérieure à mon peuple. Sous mon règne les mauvaises passions sont

comprimées, _les bons se rassurent et les méchants tremblent_. J'ai

rendu à un pays déchiré avant moi par les factions, la liberté, la

dignité, la force.

MONTESQUIEU.

Après avoir changé tant de choses, n'en seriez-vous pas venu à changer

le sens des mots?

MACHIAVEL.

La liberté ne consiste pas dans la licence, pas plus que la dignité et

la force ne consistent dans l'insurrection et le désordre. Mon empire

paisible au dedans, sera glorieux au dehors.

MONTESQUIEU.

Comment?

MACHIAVEL.

Je ferai la guerre dans les quatre parties du monde. Je franchirai les

Alpes, comme Annibal; je guerroierai dans l'Inde, comme Alexandre; dans

la Lybie, comme Scipion; j'irai de l'Atlas au Taurus, des bords du Gange

au Mississipi, du Mississipi au fleuve Amour. La grande muraille de la

Chine tombera devant mon nom; mes légions victorieuses défendront, à

Jérusalem, le tombeau du Sauveur; à Rome, le vicaire de Jésus-Christ;

leurs pas fouleront au Pérou la poussière des Incas, en Égypte les

cendres de Sésostris; en Mésopotamie celles de Nabuchodonosor.

Descendant de César, d'Auguste et de Charlemagne, je vengerai, sur les

bords du Danube, la défaite de Varus; sur les bords de l'Adige, la

déroute de Cannes; sur la Baltique, les outrages des Normands.

MONTESQUIEU.

Daignez vous arrêter, je vous conjure. Si vous vengez ainsi les défaites

de tous les grands capitaines, vous n'y suffirez pas. Je ne vous

comparerai pas à Louis XIV, à qui Boileau disait: _Grand roi cesse de

vaincre ou je cesse d'écrire_; cette comparaison vous humilierait. Je

vous accorde qu'aucun héros de l'antiquité ou des temps modernes, ne

saurait être mis en parallèle avec vous.

Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit: La guerre en elle-même est un

mal; elle sert dans vos mains à faire supporter un mal plus grand

encore, la servitude; mais où donc est, dans tout ceci, le bien que vous

m'avez promis de faire?

MACHIAVEL.

Ce n'est pas ici le cas d'équivoquer; la gloire est déjà par elle-même

un grand bien; c'est le plus puissant des capitaux accumulés; un

souverain qui a de la gloire a tout le reste. Il est la terreur des

États voisins, l'arbitre de l'Europe. Son crédit s'impose

invinciblement, car, quoi que vous ayez dit sur la stérilité des

victoires, la force n'abdique jamais ses droits. On simule des guerres

d'idées, on fait étalage de désintéressement et, un beau jour, on finit

très-bien par s'emparer d'une province que l'on convoite et par imposer

un tribut de guerre aux vaincus.

MONTESQUIEU.

Mais, permettez, dans ce système-là on fait parfaitement bien d'en agir

ainsi, si on le peut; sans cela, le métier militaire serait par trop

niais.

MACHIAVEL.

A la bonne heure! vous voyez que nos idées commencent à se rapprocher un

peu.

MONTESQUIEU.

Oui, comme l'Atlas et le Taurus. Voyons les autres grandes choses de

votre règne.

MACHIAVEL.

Je ne dédaigne pas autant que vous paraissez le croire un parallèle avec

Louis XIV. J'aurais plus d'un trait avec ce monarque; comme lui je

ferais des constructions gigantesques; cependant, sous ce rapport, mon

ambition irait bien plus loin que la sienne et que celle des plus fameux

potentats; je voudrais montrer au peuple que les monuments dont la

construction exigeait autrefois des siècles, je les rebâtis, moi, en

quelques années. Les palais des rois mes prédécesseurs tomberaient sous

le marteau des démolisseurs pour se relever rajeunis par des formes

nouvelles; je renverserais des villes entières, pour les reconstruire

sur des plans plus réguliers, pour obtenir de plus belles perspectives.

Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point les constructions

attachent les peuples aux monarques. On pourrait dire qu'ils pardonnent

aisément qu'on détruise leurs lois à la condition qu'on leur bâtisse des

maisons. Vous verrez d'ailleurs, dans un instant, que les constructions

servent à des objets particulièrement importants.

MONTESQUIEU.

Après les constructions, que ferez-vous?

MACHIAVEL.

Vous allez bien vite: le nombre des grandes actions n'est pas illimité.

Veuillez donc me dire, je vous prie, si, depuis Sésostris jusqu'à Louis

XIV, jusqu'à Pierre Ier, les deux points cardinaux des grands règnes

n'ont pas été la guerre et les constructions.

MONTESQUIEU.

C'est vrai, mais on voit pourtant des souverains absolus qui se sont

préoccupés de donner de bonnes lois, d'améliorer les moeurs, d'y

introduire la simplicité et la décence. On en a vu qui se sont

préoccupés de l'ordre dans les finances, de l'économie; qui ont songé à

laisser après eux l'ordre, la paix, des institutions durables,

quelquefois même la liberté.

MACHIAVEL.

Oh! tout cela se fera. Vous voyez bien que, d'après vous-même, les

souverains absolus ont du bon.

MONTESQUIEU.

Hélas! pas trop. Essayez de me prouver le contraire, cependant.

Avez-vous quelque bonne chose à me dire?

MACHIAVEL.

Je donnerais à l'esprit d'entreprise un essor prodigieux; mon règne

serait le règne des affaires. Je lancerais la spéculation dans des voies

nouvelles et jusqu'alors inconnues. Mon administration desserrerait même

quelques-uns de ses anneaux. J'affranchirais de la réglementation une

foule d'industries: les bouchers, les boulangers et les entrepreneurs de

théâtres seraient libres.

MONTESQUIEU.

Libres de faire quoi?

MACHIAVEL

Libres de faire du pain, libres de vendre de la viande et libres

d'organiser des entreprises théâtrales, sans la permission de

l'autorité.

MONTESQUIEU.

Je ne sais ce que cela signifie. La liberté de l'industrie est de droit

commun chez les peuples modernes. N'avez-vous rien de mieux à

m'apprendre?

MACHIAVEL.

Je m'occuperais constamment du sort du peuple. Mon gouvernement lui

procurerait du travail.

MONTESQUIEU.

Laissez le peuple en trouver de lui-même, cela vaudra mieux. Les

pouvoirs politiques n'ont pas le droit de faire de la popularité avec

les deniers de leurs sujets. Les revenus publics ne sont pas autre chose

qu'une cotisation collective, dont le produit ne doit servir qu'à des

services généraux; les classes ouvrières que l'on habitue à compter sur

l'État, tombent dans l'avilissement; elles perdent leur énergie, leur

élan, leur fonds d'industrie intellectuelle. Le salariat par l'État les

jette dans une sorte de servage, dont elles ne peuvent plus se relever

qu'en détruisant l'État lui-même. Vos constructions engloutissent des

sommes énormes dans des dépenses improductives; elles raréfient les

capitaux, tuent la petite industrie, anéantissent le crédit dans les

couches inférieures de la société. La faim est au bout de toutes vos

combinaisons. Faites des économies, et vous bâtirez après. Gouvernez

avec modération, avec justice, gouvernez le moins possible et le peuple

n'aura rien à vous demander parce qu'il n'aura pas besoin de vous.

MACHIAVEL.

Ah! que vous envisagez d'un oeil froid les misères du peuple! Les

principes de mon gouvernement sont bien autres; je porte dans mon coeur

les êtres souffrants, les petits. Je m'indigne quand je vois les riches

se procurer des jouissances inaccessibles au plus grand nombre. Je ferai

tout ce que je pourrai pour améliorer la condition matérielle des

travailleurs, des manoeuvres, de ceux qui plient sous le poids de la

nécessité sociale.

MONTESQUIEU.

Eh bien, commencez donc par leur donner les ressources que vous affectez

aux émoluments de vos grands dignitaires, de vos ministres, de vos

personnages consulaires. Réservez-leur les largesses que vous prodiguez

sans compter à vos pages, à vos courtisans, à vos maîtresses.

Faites mieux, déposez la pourpre dont la vue est un affront à l'égalité

des hommes. Débarrassez-vous des titres de Majesté, d'Altesse,

d'Excellence, qui entrent dans les oreilles orgueilleuses comme des fers

aigus. Appelez-vous protecteur comme Cromwell, mais ayez les actes des

apôtres; allez vivre dans la chaumière du pauvre, comme Alfred le Grand,

coucher dans les hôpitaux, vous étendre sur le lit des malades comme

saint Louis. Il est trop facile de faire de la charité évangélique quand

on passe sa vie au milieu des festins, quand on repose le soir dans des

lits somptueux, avec de belles dames, quand, à son coucher et à son

lever, on a de grands personnages qui s'empressent à vous mettre la

chemise. Soyez père de famille et non despote, patriarche et non

prince.

Si ce rôle ne vous va pas, soyez chef d'une République démocratique,

donnez la liberté, introduisez-la dans les moeurs, de vive force, si

c'est votre tempérament. Soyez Lycurgue, soyez Agésilas, soyez un

Gracque, mais je ne sais ce que c'est que cette molle civilisation où

tout fléchit, où tout se décolore à côté du prince, où tous les esprits

sont jetés dans le même moule, toutes les âmes dans le même uniforme; je

comprends qu'on aspire à régner sur des hommes mais non sur des

automates.

MACHIAVEL.

Voilà un débordement d'éloquence que je ne puis pas arrêter. C'est avec

ces phrases-là qu'on renverse les gouvernements.

MONTESQUIEU.

Hélas! Vous n'avez jamais d'autre préoccupation que celle de vous

maintenir. Pour mettre à l'épreuve votre amour du bien public, on

n'aurait qu'à vous demander de descendre du trône au nom du salut de

l'État. Le peuple, dont vous êtes l'élu n'aurait qu'à vous exprimer sa

volonté à cet égard pour savoir le cas que vous faites de sa

souveraineté.

MACHIAVEL.

Quelle étrange question! N'est-ce pas pour son bien que je lui

résisterais?

MONTESQUIEU.

Qu'en savez-vous? Si le peuple est au-dessus de vous, de quel droit

subordonnez-vous sa volonté à la vôtre? Si vous êtes librement accepté,

si vous êtes non pas juste, mais seulement nécessaire, pourquoi

attendez-vous tout de la force et rien de la raison? Vous faites bien de

trembler sans cesse pour votre règne, car vous êtes de ceux qui durent

un jour.

MACHIAVEL.

Un jour! je durerai toute ma vie, et mes descendants peut-être après

moi. Vous connaissez mon système politique, économique, financier.

Voulez-vous connaître les derniers moyens à l'aide desquels je pousserai

jusqu'aux dernières couches du sol les racines de ma dynastie?

MONTESQUIEU.

Non.

MACHIAVEL.

Vous refusez de m'entendre, vous êtes vaincu; vous, vos principes, votre

école et votre siècle.

MONTESQUIEU.

Vous insistez, parlez, mais que cet entretien soit le dernier.

VINGT-TROISIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Je ne réponds à aucun de vos mouvements oratoires. Les entraînements

d'éloquence n'ont que faire ici. Dire à un souverain: voudriez-vous

descendre de votre trône pour le bonheur de votre peuple, n'est-ce pas

folie? Lui dire encore: puisque vous êtes une émanation du suffrage

populaire, confiez-vous à ces fluctuations, laissez-vous discuter,

est-ce possible? Est-ce que tout pouvoir constitué n'a pas pour première

loi de se défendre, non pas seulement dans son intérêt, mais dans

l'intérêt du peuple qu'il gouverne? N'ai-je pas fait le plus grand

sacrifice qu'il soit possible de faire aux principes d'égalité des temps

modernes? Un gouvernement issu du suffrage universel, n'est-il pas, en

définitive, l'expression de la volonté du plus grand nombre? vous me

direz que ce principe est destructeur des libertés publiques; qu'y

puis-je faire? Quand ce principe est entré dans les moeurs,

connaissez-vous le moyen de l'en arracher? Et, s'il n'en peut être

arraché, connaissez-vous un moyen de le réaliser dans les grandes

Sociétés européennes, autrement que par le bras d'un seul homme. Vous

êtes sévère sur les moyens de gouvernement: indiquez-moi un autre mode

d'exécution, et, s'il n'y en a pas d'autre que le pouvoir absolu,

dites-moi comment ce pouvoir peut se séparer des imperfections spéciales

auxquelles son principe le condamne.

Non, je ne suis pas un saint Vincent de Paule, car mes sujets ont

besoin, non pas d'une âme évangélique, mais d'un bras; je ne suis non

plus ni un Agésilas, ni un Lycurgue, ni un Gracque, parce que je ne suis

ni chez des Spartiates, ni chez des Romains; je suis au sein de sociétés

voluptueuses, qui allient la fureur des plaisirs à celle des armes, les

transports de la force avec ceux des sens, qui ne veulent plus

d'autorité divine, plus d'autorité paternelle, plus de frein religieux.

Est-ce moi qui ai créé le monde au milieu duquel je vis? je suis tel,

parce qu'il est tel. Aurais-je la puissance d'arrêter sa pente? Non, je

ne peux que prolonger sa vie parce qu'elle se dissoudrait plus vite

encore si elle était livrée à elle-même. Je prends cette société par ses

vices, parce qu'elle ne me présente que des vices; si elle avait des

vertus, je la prendrais par ses vertus.

Mais si d'austères principes peuvent insulter à ma puissance, est-ce

donc qu'ils peuvent méconnaître les services réels que je rends, mon

génie et même ma grandeur?

Je suis le bras, je suis l'épée des Révolutions qu'égare le souffle

avant-coureur de la destruction finale. Je contiens des forces insensées

qui n'ont d'autre mobile, au fond, que la brutalité des instincts, qui

courent à la rapine sous le voile des principes. Si je discipline ces

forces, si j'en arrête l'expansion dans ma patrie, ne fût-ce qu'un

siècle, n'ai-je pas bien mérité d'elle? ne puis-je même prétendre à la

reconnaissance des États européens qui tournent les yeux vers moi, comme

vers l'Osiris qui, seul, a la puissance de captiver ces foules

frémissantes? Portez donc vos yeux plus haut et inclinez-vous devant

celui qui porte à son front le signe fatal de la prédestination humaine.

MONTESQUIEU.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 12 / 15 段