vous dites, mon gouvernement, tout absolu qu'il est, coûterait moins
cher que le vôtre; mais laissons cette dispute qui serait sans intérêt.
Vous vous trompez vraiment bien, si vous croyez que je m'afflige de la
perfection des systèmes de finances que vous venez de m'expliquer. Je me
réjouis avec vous de la régularité de la perception de l'impôt, de
l'intégralité de la recette; je me réjouis de l'exactitude des comptes,
je m'en réjouis très-sincèrement. Croyez-vous donc qu'il s'agisse, pour
le souverain absolu, de mettre les mains dans les coffres de l'État, de
manier lui-même les deniers publics. Ce luxe de précautions est vraiment
puéril. Est-ce que le danger est-là? Tant mieux, encore une fois, si les
fonds se recueillent, se meuvent et circulent avec la précision
miraculeuse que vous m'avez annoncée. Je compte justement faire servir à
la splendeur de mon règne toutes ces merveilles de comptabilité, toutes
ces beautés organiques de la matière financière.
MONTESQUIEU.
Vous avez le _vis comica_. Ce qu'il y a de plus étonnant pour moi dans
vos théories financières, c'est qu'elles sont en contradiction formelle
avec ce que vous dites à cet égard dans le traité du prince, où vous
recommandez sévèrement, non pas seulement l'économie en finances, mais
même l'avarice[14].
[14] Traité du Prince, p. 106, ch. XVI.
MACHIAVEL.
Si vous vous en étonnez, vous avez tort, car sous ce point de vue les
temps ne sont plus les mêmes, et l'un de mes principes les plus
essentiels est de m'accommoder aux temps. Revenons et laissons d'abord
un peu de côté, je vous prie, ce que vous m'avez dit de votre chambre
des comptes: cette institution appartient-elle à l'ordre judiciaire?
MONTESQUIEU.
Non.
MACHIAVEL.
C'est donc un corps purement administratif. Je le suppose parfaitement
irréprochable. Mais la belle avance quand il a vérifié tous les comptes!
Empêche-t-il que les crédits ne se votent, que les dépenses ne se
fassent? Ses arrêts de vérification n'en apprennent pas plus sur la
situation que les budgets. C'est une chambre d'enregistrement sans
remontrance, c'est une institution ingénue, n'en parlons donc pas, je la
maintiens, sans inquiétude, telle qu'elle peut être.
MONTESQUIEU.
Vous la maintenez, dites-vous! Vous comptez donc toucher aux autres
parties de l'organisation financière?
MACHIAVEL.
Vous n'en doutiez pas, j'imagine. Est-ce qu'après un coup d'État
politique, un coup d'État financier n'est pas inévitable? Est-ce que je
ne me servirai pas de la toute-puissance pour cela comme pour le reste?
Quelle est donc la vertu magique qui préserverait vos règlements
financiers? Je suis comme ce géant de je ne sais quel conte, que des
pygmées avaient chargé d'entraves pendant son sommeil; en se relevant,
il les brisa sans s'en apercevoir. Au lendemain de mon avènement, il ne
sera même pas question de voter le budget; je le décréterai
extraordinairement, j'ouvrirai dictatorialement les crédits nécessaires
et je les ferai approuver par mon conseil d'État.
MONTESQUIEU.
Et vous continuerez ainsi?
MACHIAVEL.
Non pas. Dès l'année suivante je rentrerai dans la légalité; car je
n'entends rien détruire directement, je vous l'ai dit plusieurs fois
déjà. On a réglementé avant moi, je réglemente à mon tour. Vous m'avez
parlé du vote du budget, par deux lois distinctes: je considère cela
comme une mauvaise mesure. On se rend bien mieux compte d'une situation
financière, quand on vote en même temps le budget des recettes et le
budget des dépenses. Mon gouvernement est un gouvernement laborieux; il
ne faut pas que le temps si précieux des délibérations publiques se
perde en discussions inutiles. Dorénavant le budget des recettes et
celui des dépenses seront compris dans une seule loi.
MONTESQUIEU.
Bien. Et la loi qui interdit d'ouvrir des crédits supplémentaires,
autrement que parmi vote préalable de la Chambre?
MACHIAVEL.
Je l'abroge; vous en comprenez assez la raison.
MONTESQUIEU.
Oui.
MACHIAVEL.
C'est une loi qui serait inapplicable sous tous les régimes.
MONTESQUIEU.
Et la spécialité des crédits, le vote par chapitres?
MACHIAVEL.
Il est impossible de le maintenir: on ne votera plus le budget des
dépenses par chapitres, mais par ministères.
MONTESQUIEU.
Cela me paraît gros comme une montagne, car le vote par ministère ne
donne pour chacun d'eux qu'un total à examiner. C'est se servir, pour
tamiser les dépenses publiques, d'un tonneau sans fond au lieu d'un
crible.
MACHIAVEL.
Cela n'est pas exact, car chaque crédit, porté en bloc, présente des
éléments distincts, des chapitres comme vous dites; on les examinera si
l'on veut, mais on votera par ministère, avec faculté de virements d'un
chapitre à un autre.
MONTESQUIEU.
Et de ministère à ministère?
MACHIAVEL.
Non, je ne vais pas jusque-là; je veux rester dans les limites de la
nécessité.
MONTESQUIEU.
Vous êtes d'une modération accomplie, et vous croyez que ces innovations
financières ne jetteront pas l'alarme dans le pays?
MACHIAVEL.
Pourquoi voulez-vous qu'elles alarment plus que mes autres mesures
politiques?
MONTESQUIEU.
Mais parce que celles-ci touchent aux intérêts matériels de tout le
monde.
MACHIAVEL.
Oh! ce sont-là des distinctions bien subtiles.
MONTESQUIEU.
Subtiles! je trouve le mot bien choisi. N'y mettez donc pas de subtilité
vous-même, et dites simplement qu'un pays qui ne peut pas défendre ses
libertés, ne peut pas défendre son argent.
MACHIAVEL.
De quoi pourrait-on se plaindre, puisque j'ai conservé les principes
essentiels du droit public en matière financière? Est-ce que l'impôt
n'est pas régulièrement établi, régulièrement perçu, les crédits
régulièrement votés? Est-ce qu'ici, comme ailleurs, tout ne s'appuie pas
sur la base du suffrage populaire? Non, sans doute, mon gouvernement
n'est pas réduit à l'indigence. Le peuple qui m'a acclamé, non-seulement
souffre aisément l'éclat du trône, mais il le veut, il le recherche dans
un prince qui est l'expression de sa puissance. Il ne hait réellement
qu'une chose, c'est la richesse de ses égaux.
MONTESQUIEU.
Ne vous échappez pas encore; vous n'êtes pas au bout; je vous ramène
d'une main inflexible au budget. Quoi que vous disiez, son organisation
même comprime le développement de votre puissance. C'est un cadre qu'on
peut franchir, mais on ne le franchit qu'à ses risques et périls. Il est
publié, on en connaît les éléments, il reste là comme le baromètre de la
situation.
MACHIAVEL.
Finissons-en donc sur ce point, puisque vous le voulez.
VINGTIÈME DIALOGUE.
MACHIAVEL.
Le budget est un cadre, dites-vous; oui, mais c'est un cadre élastique
qui s'étend autant qu'on le veut. Je serai toujours au dedans, jamais au
dehors.
MONTESQUIEU.
Que voulez-vous dire?
MACHIAVEL.
Est-ce à moi qu'il appartient de vous apprendre comment les choses se
passent, même dans les États dont l'organisation budgétaire est poussée
à son plus haut point de perfection? La perfection consiste précisément
à savoir sortir, par des artifices ingénieux, d'un système de limitation
purement fictif en réalité.
Qu'est-ce que votre budget annuellement voté? Pas autre chose qu'un
règlement provisoire, qu'un aperçu, par à peu près, des principaux
événements financiers. Jamais la situation n'est définitive qu'après
l'achèvement des dépenses que la nécessité a fait naître pendant le
cours de l'année. On reconnaît, dans vos budgets, je ne sais combien
d'espèces de crédits qui répondent à toutes les éventualités possibles:
les crédits complémentaires, supplémentaires, extraordinaires,
provisoires, exceptionnels, que sais-je? Et chacun de ces crédits forme,
à lui seul, autant de budgets distincts. Or, voici comment les choses se
passent: le budget général, celui qui est voté au commencement de
l'année, porte au total, je suppose, un crédit de 800 millions. Quand on
est arrivé à la moitié de l'année, les faits financiers ne répondent
déjà plus aux premières prévisions; alors on présente aux Chambres ce
que l'on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100
millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget
supplémentaire: il y ajoute 50 ou 60 millions; vient enfin la
liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref, à la balance
générale des comptes, l'écart total est d'un tiers de la dépense prévue.
C'est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d'homologation, le
vote législatif des Chambres. De cette manière, au bout de dix ans, on
peut doubler et même tripler le budget.
MONTESQUIEU.
Que cette accumulation de dépenses puisse être le résultat de vos
améliorations financières, c'est ce dont je ne doute pas, mais rien de
semblable n'arrivera dans les États où l'on évitera vos errements. Au
surplus, vous n'êtes pas au bout: il faut bien, en définitive, que les
dépenses soient en équilibre avec les recettes; comment vous y
prendrez-vous?
MACHIAVEL.
Tout consiste ici, on peut le dire, dans l'art de grouper les chiffres
et dans certaines distinctions de dépenses, à l'aide desquelles on
obtient la latitude nécessaire. Ainsi, par exemple, la distinction entre
le budget ordinaire et le budget extraordinaire peut être d'un grand
secours. A la faveur de ce mot _extraordinaire_ on fait passer assez
aisément certaines dépenses contestables et certaines recettes plus ou
moins problématiques. J'ai, par exemple, ici 20 millions en dépenses; il
faut y faire face par 20 millions en recettes: je porte en recette une
indemnité de guerre de 20 millions, non encore perçue, mais qui le sera
plus tard, ou bien encore je porte en recette une augmentation de 20
millions dans le produit des impôts, qui sera réalisée l'année
prochaine. Voilà pour les recettes; je ne multiplie pas les exemples.
Pour les dépenses, on peut recourir au procédé contraire: au lieu
d'ajouter, on déduit. Ainsi, on détachera, par exemple, du budget des
dépenses les frais de perception de l'impôt.
MONTESQUIEU.
Et sous quel prétexte, je vous prie?
MACHIAVEL.
On peut dire, et avec raison, selon moi, que ce n'est pas une dépense de
l'État. On peut encore, par la même raison, ne pas faire figurer au
budget des dépenses ce que coûte le service provincial et communal.
MONTESQUIEU.
Je ne discute rien de tout cela, vous pouvez le voir; mais que
faites-vous des recettes qui sont des déficits, et des dépenses que vous
éliminez?
MACHIAVEL.
Le grand point, en cette matière, est la distinction entre le budget
ordinaire et le budget extraordinaire. C'est au budget extraordinaire
que doivent se reporter les dépenses qui vous préoccupent.
MONTESQUIEU.
Mais enfin ces deux budgets se totalisent et le chiffre définitif de la
dépense apparaît.
MACHIAVEL.
On ne doit pas totaliser; au contraire. Le budget ordinaire apparaît
seul; le budget extraordinaire est une annexe à laquelle on pourvoit par
d'autres moyens.
MONTESQUIEU.
Et quels sont-ils?
MACHIAVEL.
Ne me faites pas anticiper. Vous voyez donc d'abord qu'il y a une
manière particulière de présenter le budget, d'en dissimuler, au
besoin, l'élévation croissante. Il n'est pas de gouvernement qui ne soit
dans la nécessité d'en agir ainsi; il y a des ressources inépuisables
dans les pays industrieux, mais, comme vous le remarquiez, ces pays-là
sont avares, soupçonneux: ils disputent sur les dépenses les plus
nécessaires. La politique financière ne peut pas, plus que l'autre, se
jouer cartes sur table: on serait arrêté à chaque pas; mais en
définitive, et grâce, j'en conviens, au perfectionnement du système
budgétaire, tout se retrouve, tout est classé, et si le budget a ses
mystères, il a aussi ses clartés.
MONTESQUIEU.
Mais pour les initiés seulement, sans doute. Je vois que vous ferez de
la législation financière un formalisme aussi impénétrable que la
procédure judiciaire chez les Romains, au temps des douze tables. Mais
poursuivons. Puisque vos dépenses augmentent, il faut bien que vos
ressources croissent dans la même proportion. Trouverez-vous, comme
Jules César, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de
l'État, ou découvrirez-vous les sources du Potose?
MACHIAVEL.
Vos traits sont fort ingénieux; je ferai ce que font tous les
gouvernements possibles, j'emprunterai.
MONTESQUIEU.
C'est ici que je voulais vous amener. Il est certain qu'il est peu de
gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l'emprunt;
mais il est certain aussi qu'ils sont obligés d'en user avec ménagement;
ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations
à venir de charges exorbitantes et disproportionnées avec les ressources
probables. Comment se font les emprunts? par des émissions de titres
contenant obligation de la part du gouvernement, de servir des rentes
proportionnées au capital qui lui est versé. Si l'emprunt est de 5 p.c.,
par exemple, l'État, au bout de vingt ans, a payé une somme égale au
capital emprunté; au bout de quarante ans une somme double; au bout de
soixante ans une somme triple, et, néanmoins, il reste toujours débiteur
de la totalité du même capital. On peut ajouter que si l'État augmentait
indéfiniment sa dette, sans rien faire pour la diminuer, il serait
conduit a l'impossibilité d'emprunter ou à la faillite. Ces résultats
sont faciles à saisir: il n'est pas de pays où chacun ne les comprenne.
Aussi les États modernes ont-ils voulu apporter une limitation
nécessaire à l'accroissement des impôts. Ils ont imaginé, à cet effet,
ce que l'on a appelé le système de l'amortissement, combinaison vraiment
admirable par la simplicité et par le mode si pratique de son
exécution. On a crée un fonds spécial, dont les ressources capitalisées
sont destinées à un rachat permanent de la dette publique, par fractions
successives; en sorte que toutes les fois que l'État emprunte, il doit
doter le fonds d'amortissement d'un certain capital destiné à éteindre,
dans un temps donné, la nouvelle créance. Vous voyez que ce mode de
limitation est indirect, et c'est ce qui fait sa puissance. Au moyen de
l'amortissement, la nation dit à son gouvernement: vous emprunterez si
vous y êtes forcé, soit, mais vous devrez toujours vous préoccuper de
faire face à la nouvelle obligation que vous contractez en mon nom.
Quand on est sans cesse obligé d'amortir, on y regarde à deux fois avant
d'emprunter. Si vous amortissez régulièrement, je vous passe vos
emprunts.
MACHIAVEL.
Et pourquoi voulez-vous que j'amortisse, je vous prie? Quels sont les
États où l'amortissement a lieu d'une manière régulière? En Angleterre
même il est suspendu; l'exemple tombe de haut, j'imagine: ce qui ne se
fait nulle part, ne peut pas se faire.
MONTESQUIEU.
Ainsi vous supprimez l'amortissement?
MACHIAVEL.
Je n'ai pas dit cela, tant s'en faut; je laisserai fonctionner ce
mécanisme, et mon gouvernement emploiera les fonds qu'il produit; cette
combinaison présentera un grand avantage. Lors de la présentation du
budget, on pourra, de temps en temps, faire figurer en recette le
produit de l'amortissement de l'année suivante.
MONTESQUIEU.
Et l'année suivante il figurera en dépenses.
MACHIAVEL.
Je n'en sais rien, cela dépendra des circonstances, car je regretterai
beaucoup que cette institution financière ne puisse pas marcher plus
régulièrement. Mes ministres s'expliqueront à cet égard d'une manière
extrêmement douloureuse. Mon Dieu, je ne prétends pas que, sous le
rapport financier, mon administration n'aura pas quelques côtés
critiquables, mais, quand les faits sont bien présentés, on passe sur
beaucoup de choses. L'Administration des finances est pour beaucoup
aussi, ne l'oubliez pas, _une affaire de presse_.
MONTESQUIEU.
Qu'est-ce que ceci?
MACHIAVEL.
Ne m'avez-vous pas dit que l'essence même du budget était la publicité?
MONTESQUIEU.
Oui.
MACHIAVEL.
Eh bien, les budgets ne sont-ils pas accompagnés de comptes rendus, de
rapports, de documents officiels de toutes les façons? Que de
ressources ces communications publiques ne donnent-elles pas au
souverain, quand il est entouré d'hommes habiles! Je veux que mon
ministre des finances parle la langue des chiffres avec une admirable
clarté et que son style littéraire, d'ailleurs, soit d'une pureté
irréprochable.
Il est bon de répéter sans cesse ce qui est vrai, c'est que «la gestion
des deniers publics se fait actuellement à la lumière du jour.»
Cette proposition incontestable doit être présentée sous mille formes;
je veux qu'on écrive des phrases comme celle-ci:
«Notre système de comptabilité, fruit d'une longue expérience, se
distingue par la clarté et la certitude de ses procédés. Il met obstacle
aux abus et ne donne à personne, depuis le dernier des fonctionnaires
_jusqu'au chef de l'État lui-même_, le moyen de détourner la somme la
plus minime de sa destination, ou d'en faire un emploi irrégulier.»
On tiendrait votre langage: comment faire mieux? et l'on dirait:
«L'excellence du système financier repose sur deux bases: _contrôle_ et
_publicité_. Le contrôle qui empêche qu'un seul denier puisse sortir des
mains des contribuables pour entrer dans les caisses publiques, passer
d'une caisse à une autre caisse, et en sortir pour aller entre les
mains d'un créancier de l'État, sans que la légitimité de sa
perception, la régularité de ses mouvements, la légitimité de son
emploi, en soient contrôlés par des agents responsables, vérifiés
judiciairement par des magistrats inamovibles, et définitivement
sanctionnés dans les comptes législatifs de la Chambre.»
MONTESQUIEU.
O Machiavel! vous raillez toujours, mais votre raillerie a quelque chose
d'infernal.
MACHIAVEL.
Vous oubliez où nous sommes.
MONTESQUIEU.
Vous défiez le ciel.
MACHIAVEL.
Dieu sonde les coeurs.
MONTESQUIEU.
Poursuivez.
MACHIAVEL.
Au commencement de l'année budgétaire, le surintendant des finances
s'énoncera ainsi:
«Rien n'altère, jusqu'ici, les prévisions du budget actuel. Sans se
faire d'illusions, on a les plus sérieuses raisons d'espérer que, pour
la première fois depuis bien des années, le budget, malgré le service
des emprunts, présentera, en fin de compte, un équilibre réel. Ce
résultat si désirable, obtenu dans des temps exceptionnellement
difficiles, est la meilleure des preuves que le mouvement ascendant de
la fortune publique ne s'est jamais ralenti.»
Est-ce bien dicté?
MONTESQUIEU.
Poursuivez.
MACHIAVEL.
A ce propos l'on parlera de l'amortissement, qui vous préoccupait tout à
l'heure, et l'on dira:
«L'amortissement va bientôt fonctionner. Si le projet que l'on a conçu à
cet égard venait à se réaliser, si les revenus de l'État continuaient à
progresser, il ne serait pas impossible que, dans le budget qui sera
présenté dans cinq ans, les comptes publics ne se soldassent par un
excédant de recettes.»
MONTESQUIEU.
Vos espérances sont à long terme; mais à propos de l'amortissement, si,
après avoir promis de le mettre en fonction, on n'en fait rien, que
direz-vous?
MACHIAVEL.
On dira que le moment n'avait pas été bien choisi, qu'il faut attendre
encore. On peut aller beaucoup plus loin: des économistes recommandables
contestent à l'amortissement une efficacité réelle. Ces théories, vous
les connaissez; je puis vous les rappeler.
MONTESQUIEU.
C'est inutile.
MACHIAVEL.
On fait publier ces théories par les journaux non officiels, on les
insinue soi-même, enfin un jour on peut les avouer plus hautement.
MONTESQUIEU.
Comment! après avoir reconnu auparavant l'efficacité de l'amortissement,
et en avoir exalté les bienfaits!
MACHIAVEL.
Mais, est-ce que les données de la science ne changent pas? est-ce qu'un
gouvernement éclairé ne doit pas suivre, peu à peu, les progrès
économiques de son siècle?
MONTESQUIEU.
Rien de plus péremptoire. Laissons l'amortissement. Quand vous n'aurez
pu tenir aucune de vos promesses, quand vous vous trouverez débordé par
les dépenses, après avoir fait entrevoir des excédants de recettes, que
direz-vous?
MACHIAVEL.
Au besoin, on en conviendra hardiment. Cette franchise honore les
gouvernements et touche les peuples, quand elle émane d'un pouvoir fort.
Mais, en revanche, mon ministre des finances s'attachera à enlever toute
signification à l'élévation du chiffre des dépenses. Il dira, ce qui est
vrai: «C'est que la pratique financière démontre que les découverts ne
sont jamais entièrement confirmés; qu'une certaine quantité de
ressources nouvelles surviennent d'ordinaire dans le cours de l'année,
notamment par l'accroissement du produit des impôts; qu'une portion
considérable, d'ailleurs, des crédits votés, n'ayant pas reçu d'emploi,
se trouvera annulée.»
MONTESQUIEU.
Cela arrivera-t-il?
MACHIAVEL.
Quelquefois il y a, vous le savez, en finances des mots tout faits, des
phrases stéréotypées, qui font beaucoup d'effet sur le public, le
calment, le rassurent.
Ainsi, en présentant avec art telle ou telle dette passive, on dit: _ce
chiffre n'a rien d'exorbitant;--il est normal, il est conforme aux
antécédents budgétaires;--le chiffre de la dette flottante n'a rien que
de très-rassurant_. Il y a une foule de locutions semblables dont je ne
vous parle pas parce qu'il est d'autres artifices pratiques, plus
importants, sur lesquels je dois appeler votre attention.
D'abord, dans tous les documents officiels il est nécessaire d'insister
sur le développement de la prospérité, de l'activité commerciale et du
_progrès toujours croissant de la consommation_.
Le contribuable s'émeut moins de la disproportion des budgets, quand on
lui répète ces choses, et on peut les lui répéter à satiété, sans que
jamais il s'en défie, tant les écritures authentiques produisent un
effet magique sur l'esprit des sots bourgeois. Lorsque l'équilibre des
budgets est rompu et que l'on veut, pour l'année suivante, préparer
l'esprit public à quelque mécompte, on dit à l'avance, dans un rapport,
l'_année prochaine le découvert ne sera que de tant._
Si le découvert est inférieur aux prévisions, c'est un véritable
triomphe; s'il est supérieur, on dit: _«le déficit a été plus grand
qu'on ne l'avait prévu, mais il s'était élevé à un chiffre supérieur
l'année précédente;_ de compte fait, la situation est meilleure, car on
a dépensé moins et cependant on a traversé des circonstances
exceptionnellement difficiles: la guerre, la disette, les épidémies, des
crises de subsistances imprévues, etc.»
«Mais, l'année prochaine, l'augmentation des recettes permettra, suivant
toute probabilité, d'atteindre un équilibre depuis si longtemps désiré:
la dette sera réduite, le budget _convenablement balancé_. Ce progrès
continuera, on peut l'espérer, et, sauf des événements extraordinaires,
l'équilibre deviendra l'habitude de nos finances, comme il en est la
règle.»
MONTESQUIEU.
C'est de la haute comédie; l'habitude sera comme la règle, elle ne se
prendra jamais, car j'imagine que, sous votre règne, il y aura toujours
quelque circonstance extraordinaire, quelque guerre, quelque crise de
subsistances.
MACHIAVEL.
Je ne sais pas s'il y aura des crises de subsistances; ce qui est
certain, c'est que je tiendrai très-haut le drapeau de la dignité
nationale.
MONTESQUIEU.
C'est bien le moins que vous puissiez faire. Si vous recueillez de la
gloire, on ne doit pas vous en savoir gré, car elle n'est, entre vos
mains, qu'un moyen de gouvernement: ce n'est pas elle qui amortira les
dettes de votre État.
VINGT ET UNIÈME DIALOGUE.
MACHIAVEL.
Je crains que vous n'ayez quelque préjugé à l'égard des emprunts; ils
sont précieux à plus d'un titre: ils attachent les familles au
gouvernement; ce sont d'excellents placements pour les particuliers, et
les économistes modernes reconnaissent formellement aujourd'hui que,
loin d'appauvrir les États, les dettes publiques les enrichissent.
Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment?
MONTESQUIEU.
Non, car je crois connaître ces théories-là. Comme vous parlez toujours
d'emprunter et jamais de rembourser, je voudrais savoir d'abord à qui
vous demanderez tant de capitaux, et à propos de quoi vous les
demanderez.
MACHIAVEL.