Et j'ai quelque idée que si nous faisions la balance des comptes, comme

vous dites, mon gouvernement, tout absolu qu'il est, coûterait moins

cher que le vôtre; mais laissons cette dispute qui serait sans intérêt.

Vous vous trompez vraiment bien, si vous croyez que je m'afflige de la

perfection des systèmes de finances que vous venez de m'expliquer. Je me

réjouis avec vous de la régularité de la perception de l'impôt, de

l'intégralité de la recette; je me réjouis de l'exactitude des comptes,

je m'en réjouis très-sincèrement. Croyez-vous donc qu'il s'agisse, pour

le souverain absolu, de mettre les mains dans les coffres de l'État, de

manier lui-même les deniers publics. Ce luxe de précautions est vraiment

puéril. Est-ce que le danger est-là? Tant mieux, encore une fois, si les

fonds se recueillent, se meuvent et circulent avec la précision

miraculeuse que vous m'avez annoncée. Je compte justement faire servir à

la splendeur de mon règne toutes ces merveilles de comptabilité, toutes

ces beautés organiques de la matière financière.

MONTESQUIEU.

Vous avez le _vis comica_. Ce qu'il y a de plus étonnant pour moi dans

vos théories financières, c'est qu'elles sont en contradiction formelle

avec ce que vous dites à cet égard dans le traité du prince, où vous

recommandez sévèrement, non pas seulement l'économie en finances, mais

même l'avarice[14].

[14] Traité du Prince, p. 106, ch. XVI.

MACHIAVEL.

Si vous vous en étonnez, vous avez tort, car sous ce point de vue les

temps ne sont plus les mêmes, et l'un de mes principes les plus

essentiels est de m'accommoder aux temps. Revenons et laissons d'abord

un peu de côté, je vous prie, ce que vous m'avez dit de votre chambre

des comptes: cette institution appartient-elle à l'ordre judiciaire?

MONTESQUIEU.

Non.

MACHIAVEL.

C'est donc un corps purement administratif. Je le suppose parfaitement

irréprochable. Mais la belle avance quand il a vérifié tous les comptes!

Empêche-t-il que les crédits ne se votent, que les dépenses ne se

fassent? Ses arrêts de vérification n'en apprennent pas plus sur la

situation que les budgets. C'est une chambre d'enregistrement sans

remontrance, c'est une institution ingénue, n'en parlons donc pas, je la

maintiens, sans inquiétude, telle qu'elle peut être.

MONTESQUIEU.

Vous la maintenez, dites-vous! Vous comptez donc toucher aux autres

parties de l'organisation financière?

MACHIAVEL.

Vous n'en doutiez pas, j'imagine. Est-ce qu'après un coup d'État

politique, un coup d'État financier n'est pas inévitable? Est-ce que je

ne me servirai pas de la toute-puissance pour cela comme pour le reste?

Quelle est donc la vertu magique qui préserverait vos règlements

financiers? Je suis comme ce géant de je ne sais quel conte, que des

pygmées avaient chargé d'entraves pendant son sommeil; en se relevant,

il les brisa sans s'en apercevoir. Au lendemain de mon avènement, il ne

sera même pas question de voter le budget; je le décréterai

extraordinairement, j'ouvrirai dictatorialement les crédits nécessaires

et je les ferai approuver par mon conseil d'État.

MONTESQUIEU.

Et vous continuerez ainsi?

MACHIAVEL.

Non pas. Dès l'année suivante je rentrerai dans la légalité; car je

n'entends rien détruire directement, je vous l'ai dit plusieurs fois

déjà. On a réglementé avant moi, je réglemente à mon tour. Vous m'avez

parlé du vote du budget, par deux lois distinctes: je considère cela

comme une mauvaise mesure. On se rend bien mieux compte d'une situation

financière, quand on vote en même temps le budget des recettes et le

budget des dépenses. Mon gouvernement est un gouvernement laborieux; il

ne faut pas que le temps si précieux des délibérations publiques se

perde en discussions inutiles. Dorénavant le budget des recettes et

celui des dépenses seront compris dans une seule loi.

MONTESQUIEU.

Bien. Et la loi qui interdit d'ouvrir des crédits supplémentaires,

autrement que parmi vote préalable de la Chambre?

MACHIAVEL.

Je l'abroge; vous en comprenez assez la raison.

MONTESQUIEU.

Oui.

MACHIAVEL.

C'est une loi qui serait inapplicable sous tous les régimes.

MONTESQUIEU.

Et la spécialité des crédits, le vote par chapitres?

MACHIAVEL.

Il est impossible de le maintenir: on ne votera plus le budget des

dépenses par chapitres, mais par ministères.

MONTESQUIEU.

Cela me paraît gros comme une montagne, car le vote par ministère ne

donne pour chacun d'eux qu'un total à examiner. C'est se servir, pour

tamiser les dépenses publiques, d'un tonneau sans fond au lieu d'un

crible.

MACHIAVEL.

Cela n'est pas exact, car chaque crédit, porté en bloc, présente des

éléments distincts, des chapitres comme vous dites; on les examinera si

l'on veut, mais on votera par ministère, avec faculté de virements d'un

chapitre à un autre.

MONTESQUIEU.

Et de ministère à ministère?

MACHIAVEL.

Non, je ne vais pas jusque-là; je veux rester dans les limites de la

nécessité.

MONTESQUIEU.

Vous êtes d'une modération accomplie, et vous croyez que ces innovations

financières ne jetteront pas l'alarme dans le pays?

MACHIAVEL.

Pourquoi voulez-vous qu'elles alarment plus que mes autres mesures

politiques?

MONTESQUIEU.

Mais parce que celles-ci touchent aux intérêts matériels de tout le

monde.

MACHIAVEL.

Oh! ce sont-là des distinctions bien subtiles.

MONTESQUIEU.

Subtiles! je trouve le mot bien choisi. N'y mettez donc pas de subtilité

vous-même, et dites simplement qu'un pays qui ne peut pas défendre ses

libertés, ne peut pas défendre son argent.

MACHIAVEL.

De quoi pourrait-on se plaindre, puisque j'ai conservé les principes

essentiels du droit public en matière financière? Est-ce que l'impôt

n'est pas régulièrement établi, régulièrement perçu, les crédits

régulièrement votés? Est-ce qu'ici, comme ailleurs, tout ne s'appuie pas

sur la base du suffrage populaire? Non, sans doute, mon gouvernement

n'est pas réduit à l'indigence. Le peuple qui m'a acclamé, non-seulement

souffre aisément l'éclat du trône, mais il le veut, il le recherche dans

un prince qui est l'expression de sa puissance. Il ne hait réellement

qu'une chose, c'est la richesse de ses égaux.

MONTESQUIEU.

Ne vous échappez pas encore; vous n'êtes pas au bout; je vous ramène

d'une main inflexible au budget. Quoi que vous disiez, son organisation

même comprime le développement de votre puissance. C'est un cadre qu'on

peut franchir, mais on ne le franchit qu'à ses risques et périls. Il est

publié, on en connaît les éléments, il reste là comme le baromètre de la

situation.

MACHIAVEL.

Finissons-en donc sur ce point, puisque vous le voulez.

VINGTIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Le budget est un cadre, dites-vous; oui, mais c'est un cadre élastique

qui s'étend autant qu'on le veut. Je serai toujours au dedans, jamais au

dehors.

MONTESQUIEU.

Que voulez-vous dire?

MACHIAVEL.

Est-ce à moi qu'il appartient de vous apprendre comment les choses se

passent, même dans les États dont l'organisation budgétaire est poussée

à son plus haut point de perfection? La perfection consiste précisément

à savoir sortir, par des artifices ingénieux, d'un système de limitation

purement fictif en réalité.

Qu'est-ce que votre budget annuellement voté? Pas autre chose qu'un

règlement provisoire, qu'un aperçu, par à peu près, des principaux

événements financiers. Jamais la situation n'est définitive qu'après

l'achèvement des dépenses que la nécessité a fait naître pendant le

cours de l'année. On reconnaît, dans vos budgets, je ne sais combien

d'espèces de crédits qui répondent à toutes les éventualités possibles:

les crédits complémentaires, supplémentaires, extraordinaires,

provisoires, exceptionnels, que sais-je? Et chacun de ces crédits forme,

à lui seul, autant de budgets distincts. Or, voici comment les choses se

passent: le budget général, celui qui est voté au commencement de

l'année, porte au total, je suppose, un crédit de 800 millions. Quand on

est arrivé à la moitié de l'année, les faits financiers ne répondent

déjà plus aux premières prévisions; alors on présente aux Chambres ce

que l'on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100

millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget

supplémentaire: il y ajoute 50 ou 60 millions; vient enfin la

liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref, à la balance

générale des comptes, l'écart total est d'un tiers de la dépense prévue.

C'est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d'homologation, le

vote législatif des Chambres. De cette manière, au bout de dix ans, on

peut doubler et même tripler le budget.

MONTESQUIEU.

Que cette accumulation de dépenses puisse être le résultat de vos

améliorations financières, c'est ce dont je ne doute pas, mais rien de

semblable n'arrivera dans les États où l'on évitera vos errements. Au

surplus, vous n'êtes pas au bout: il faut bien, en définitive, que les

dépenses soient en équilibre avec les recettes; comment vous y

prendrez-vous?

MACHIAVEL.

Tout consiste ici, on peut le dire, dans l'art de grouper les chiffres

et dans certaines distinctions de dépenses, à l'aide desquelles on

obtient la latitude nécessaire. Ainsi, par exemple, la distinction entre

le budget ordinaire et le budget extraordinaire peut être d'un grand

secours. A la faveur de ce mot _extraordinaire_ on fait passer assez

aisément certaines dépenses contestables et certaines recettes plus ou

moins problématiques. J'ai, par exemple, ici 20 millions en dépenses; il

faut y faire face par 20 millions en recettes: je porte en recette une

indemnité de guerre de 20 millions, non encore perçue, mais qui le sera

plus tard, ou bien encore je porte en recette une augmentation de 20

millions dans le produit des impôts, qui sera réalisée l'année

prochaine. Voilà pour les recettes; je ne multiplie pas les exemples.

Pour les dépenses, on peut recourir au procédé contraire: au lieu

d'ajouter, on déduit. Ainsi, on détachera, par exemple, du budget des

dépenses les frais de perception de l'impôt.

MONTESQUIEU.

Et sous quel prétexte, je vous prie?

MACHIAVEL.

On peut dire, et avec raison, selon moi, que ce n'est pas une dépense de

l'État. On peut encore, par la même raison, ne pas faire figurer au

budget des dépenses ce que coûte le service provincial et communal.

MONTESQUIEU.

Je ne discute rien de tout cela, vous pouvez le voir; mais que

faites-vous des recettes qui sont des déficits, et des dépenses que vous

éliminez?

MACHIAVEL.

Le grand point, en cette matière, est la distinction entre le budget

ordinaire et le budget extraordinaire. C'est au budget extraordinaire

que doivent se reporter les dépenses qui vous préoccupent.

MONTESQUIEU.

Mais enfin ces deux budgets se totalisent et le chiffre définitif de la

dépense apparaît.

MACHIAVEL.

On ne doit pas totaliser; au contraire. Le budget ordinaire apparaît

seul; le budget extraordinaire est une annexe à laquelle on pourvoit par

d'autres moyens.

MONTESQUIEU.

Et quels sont-ils?

MACHIAVEL.

Ne me faites pas anticiper. Vous voyez donc d'abord qu'il y a une

manière particulière de présenter le budget, d'en dissimuler, au

besoin, l'élévation croissante. Il n'est pas de gouvernement qui ne soit

dans la nécessité d'en agir ainsi; il y a des ressources inépuisables

dans les pays industrieux, mais, comme vous le remarquiez, ces pays-là

sont avares, soupçonneux: ils disputent sur les dépenses les plus

nécessaires. La politique financière ne peut pas, plus que l'autre, se

jouer cartes sur table: on serait arrêté à chaque pas; mais en

définitive, et grâce, j'en conviens, au perfectionnement du système

budgétaire, tout se retrouve, tout est classé, et si le budget a ses

mystères, il a aussi ses clartés.

MONTESQUIEU.

Mais pour les initiés seulement, sans doute. Je vois que vous ferez de

la législation financière un formalisme aussi impénétrable que la

procédure judiciaire chez les Romains, au temps des douze tables. Mais

poursuivons. Puisque vos dépenses augmentent, il faut bien que vos

ressources croissent dans la même proportion. Trouverez-vous, comme

Jules César, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de

l'État, ou découvrirez-vous les sources du Potose?

MACHIAVEL.

Vos traits sont fort ingénieux; je ferai ce que font tous les

gouvernements possibles, j'emprunterai.

MONTESQUIEU.

C'est ici que je voulais vous amener. Il est certain qu'il est peu de

gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l'emprunt;

mais il est certain aussi qu'ils sont obligés d'en user avec ménagement;

ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations

à venir de charges exorbitantes et disproportionnées avec les ressources

probables. Comment se font les emprunts? par des émissions de titres

contenant obligation de la part du gouvernement, de servir des rentes

proportionnées au capital qui lui est versé. Si l'emprunt est de 5 p.c.,

par exemple, l'État, au bout de vingt ans, a payé une somme égale au

capital emprunté; au bout de quarante ans une somme double; au bout de

soixante ans une somme triple, et, néanmoins, il reste toujours débiteur

de la totalité du même capital. On peut ajouter que si l'État augmentait

indéfiniment sa dette, sans rien faire pour la diminuer, il serait

conduit a l'impossibilité d'emprunter ou à la faillite. Ces résultats

sont faciles à saisir: il n'est pas de pays où chacun ne les comprenne.

Aussi les États modernes ont-ils voulu apporter une limitation

nécessaire à l'accroissement des impôts. Ils ont imaginé, à cet effet,

ce que l'on a appelé le système de l'amortissement, combinaison vraiment

admirable par la simplicité et par le mode si pratique de son

exécution. On a crée un fonds spécial, dont les ressources capitalisées

sont destinées à un rachat permanent de la dette publique, par fractions

successives; en sorte que toutes les fois que l'État emprunte, il doit

doter le fonds d'amortissement d'un certain capital destiné à éteindre,

dans un temps donné, la nouvelle créance. Vous voyez que ce mode de

limitation est indirect, et c'est ce qui fait sa puissance. Au moyen de

l'amortissement, la nation dit à son gouvernement: vous emprunterez si

vous y êtes forcé, soit, mais vous devrez toujours vous préoccuper de

faire face à la nouvelle obligation que vous contractez en mon nom.

Quand on est sans cesse obligé d'amortir, on y regarde à deux fois avant

d'emprunter. Si vous amortissez régulièrement, je vous passe vos

emprunts.

MACHIAVEL.

Et pourquoi voulez-vous que j'amortisse, je vous prie? Quels sont les

États où l'amortissement a lieu d'une manière régulière? En Angleterre

même il est suspendu; l'exemple tombe de haut, j'imagine: ce qui ne se

fait nulle part, ne peut pas se faire.

MONTESQUIEU.

Ainsi vous supprimez l'amortissement?

MACHIAVEL.

Je n'ai pas dit cela, tant s'en faut; je laisserai fonctionner ce

mécanisme, et mon gouvernement emploiera les fonds qu'il produit; cette

combinaison présentera un grand avantage. Lors de la présentation du

budget, on pourra, de temps en temps, faire figurer en recette le

produit de l'amortissement de l'année suivante.

MONTESQUIEU.

Et l'année suivante il figurera en dépenses.

MACHIAVEL.

Je n'en sais rien, cela dépendra des circonstances, car je regretterai

beaucoup que cette institution financière ne puisse pas marcher plus

régulièrement. Mes ministres s'expliqueront à cet égard d'une manière

extrêmement douloureuse. Mon Dieu, je ne prétends pas que, sous le

rapport financier, mon administration n'aura pas quelques côtés

critiquables, mais, quand les faits sont bien présentés, on passe sur

beaucoup de choses. L'Administration des finances est pour beaucoup

aussi, ne l'oubliez pas, _une affaire de presse_.

MONTESQUIEU.

Qu'est-ce que ceci?

MACHIAVEL.

Ne m'avez-vous pas dit que l'essence même du budget était la publicité?

MONTESQUIEU.

Oui.

MACHIAVEL.

Eh bien, les budgets ne sont-ils pas accompagnés de comptes rendus, de

rapports, de documents officiels de toutes les façons? Que de

ressources ces communications publiques ne donnent-elles pas au

souverain, quand il est entouré d'hommes habiles! Je veux que mon

ministre des finances parle la langue des chiffres avec une admirable

clarté et que son style littéraire, d'ailleurs, soit d'une pureté

irréprochable.

Il est bon de répéter sans cesse ce qui est vrai, c'est que «la gestion

des deniers publics se fait actuellement à la lumière du jour.»

Cette proposition incontestable doit être présentée sous mille formes;

je veux qu'on écrive des phrases comme celle-ci:

«Notre système de comptabilité, fruit d'une longue expérience, se

distingue par la clarté et la certitude de ses procédés. Il met obstacle

aux abus et ne donne à personne, depuis le dernier des fonctionnaires

_jusqu'au chef de l'État lui-même_, le moyen de détourner la somme la

plus minime de sa destination, ou d'en faire un emploi irrégulier.»

On tiendrait votre langage: comment faire mieux? et l'on dirait:

«L'excellence du système financier repose sur deux bases: _contrôle_ et

_publicité_. Le contrôle qui empêche qu'un seul denier puisse sortir des

mains des contribuables pour entrer dans les caisses publiques, passer

d'une caisse à une autre caisse, et en sortir pour aller entre les

mains d'un créancier de l'État, sans que la légitimité de sa

perception, la régularité de ses mouvements, la légitimité de son

emploi, en soient contrôlés par des agents responsables, vérifiés

judiciairement par des magistrats inamovibles, et définitivement

sanctionnés dans les comptes législatifs de la Chambre.»

MONTESQUIEU.

O Machiavel! vous raillez toujours, mais votre raillerie a quelque chose

d'infernal.

MACHIAVEL.

Vous oubliez où nous sommes.

MONTESQUIEU.

Vous défiez le ciel.

MACHIAVEL.

Dieu sonde les coeurs.

MONTESQUIEU.

Poursuivez.

MACHIAVEL.

Au commencement de l'année budgétaire, le surintendant des finances

s'énoncera ainsi:

«Rien n'altère, jusqu'ici, les prévisions du budget actuel. Sans se

faire d'illusions, on a les plus sérieuses raisons d'espérer que, pour

la première fois depuis bien des années, le budget, malgré le service

des emprunts, présentera, en fin de compte, un équilibre réel. Ce

résultat si désirable, obtenu dans des temps exceptionnellement

difficiles, est la meilleure des preuves que le mouvement ascendant de

la fortune publique ne s'est jamais ralenti.»

Est-ce bien dicté?

MONTESQUIEU.

Poursuivez.

MACHIAVEL.

A ce propos l'on parlera de l'amortissement, qui vous préoccupait tout à

l'heure, et l'on dira:

«L'amortissement va bientôt fonctionner. Si le projet que l'on a conçu à

cet égard venait à se réaliser, si les revenus de l'État continuaient à

progresser, il ne serait pas impossible que, dans le budget qui sera

présenté dans cinq ans, les comptes publics ne se soldassent par un

excédant de recettes.»

MONTESQUIEU.

Vos espérances sont à long terme; mais à propos de l'amortissement, si,

après avoir promis de le mettre en fonction, on n'en fait rien, que

direz-vous?

MACHIAVEL.

On dira que le moment n'avait pas été bien choisi, qu'il faut attendre

encore. On peut aller beaucoup plus loin: des économistes recommandables

contestent à l'amortissement une efficacité réelle. Ces théories, vous

les connaissez; je puis vous les rappeler.

MONTESQUIEU.

C'est inutile.

MACHIAVEL.

On fait publier ces théories par les journaux non officiels, on les

insinue soi-même, enfin un jour on peut les avouer plus hautement.

MONTESQUIEU.

Comment! après avoir reconnu auparavant l'efficacité de l'amortissement,

et en avoir exalté les bienfaits!

MACHIAVEL.

Mais, est-ce que les données de la science ne changent pas? est-ce qu'un

gouvernement éclairé ne doit pas suivre, peu à peu, les progrès

économiques de son siècle?

MONTESQUIEU.

Rien de plus péremptoire. Laissons l'amortissement. Quand vous n'aurez

pu tenir aucune de vos promesses, quand vous vous trouverez débordé par

les dépenses, après avoir fait entrevoir des excédants de recettes, que

direz-vous?

MACHIAVEL.

Au besoin, on en conviendra hardiment. Cette franchise honore les

gouvernements et touche les peuples, quand elle émane d'un pouvoir fort.

Mais, en revanche, mon ministre des finances s'attachera à enlever toute

signification à l'élévation du chiffre des dépenses. Il dira, ce qui est

vrai: «C'est que la pratique financière démontre que les découverts ne

sont jamais entièrement confirmés; qu'une certaine quantité de

ressources nouvelles surviennent d'ordinaire dans le cours de l'année,

notamment par l'accroissement du produit des impôts; qu'une portion

considérable, d'ailleurs, des crédits votés, n'ayant pas reçu d'emploi,

se trouvera annulée.»

MONTESQUIEU.

Cela arrivera-t-il?

MACHIAVEL.

Quelquefois il y a, vous le savez, en finances des mots tout faits, des

phrases stéréotypées, qui font beaucoup d'effet sur le public, le

calment, le rassurent.

Ainsi, en présentant avec art telle ou telle dette passive, on dit: _ce

chiffre n'a rien d'exorbitant;--il est normal, il est conforme aux

antécédents budgétaires;--le chiffre de la dette flottante n'a rien que

de très-rassurant_. Il y a une foule de locutions semblables dont je ne

vous parle pas parce qu'il est d'autres artifices pratiques, plus

importants, sur lesquels je dois appeler votre attention.

D'abord, dans tous les documents officiels il est nécessaire d'insister

sur le développement de la prospérité, de l'activité commerciale et du

_progrès toujours croissant de la consommation_.

Le contribuable s'émeut moins de la disproportion des budgets, quand on

lui répète ces choses, et on peut les lui répéter à satiété, sans que

jamais il s'en défie, tant les écritures authentiques produisent un

effet magique sur l'esprit des sots bourgeois. Lorsque l'équilibre des

budgets est rompu et que l'on veut, pour l'année suivante, préparer

l'esprit public à quelque mécompte, on dit à l'avance, dans un rapport,

l'_année prochaine le découvert ne sera que de tant._

Si le découvert est inférieur aux prévisions, c'est un véritable

triomphe; s'il est supérieur, on dit: _«le déficit a été plus grand

qu'on ne l'avait prévu, mais il s'était élevé à un chiffre supérieur

l'année précédente;_ de compte fait, la situation est meilleure, car on

a dépensé moins et cependant on a traversé des circonstances

exceptionnellement difficiles: la guerre, la disette, les épidémies, des

crises de subsistances imprévues, etc.»

«Mais, l'année prochaine, l'augmentation des recettes permettra, suivant

toute probabilité, d'atteindre un équilibre depuis si longtemps désiré:

la dette sera réduite, le budget _convenablement balancé_. Ce progrès

continuera, on peut l'espérer, et, sauf des événements extraordinaires,

l'équilibre deviendra l'habitude de nos finances, comme il en est la

règle.»

MONTESQUIEU.

C'est de la haute comédie; l'habitude sera comme la règle, elle ne se

prendra jamais, car j'imagine que, sous votre règne, il y aura toujours

quelque circonstance extraordinaire, quelque guerre, quelque crise de

subsistances.

MACHIAVEL.

Je ne sais pas s'il y aura des crises de subsistances; ce qui est

certain, c'est que je tiendrai très-haut le drapeau de la dignité

nationale.

MONTESQUIEU.

C'est bien le moins que vous puissiez faire. Si vous recueillez de la

gloire, on ne doit pas vous en savoir gré, car elle n'est, entre vos

mains, qu'un moyen de gouvernement: ce n'est pas elle qui amortira les

dettes de votre État.

VINGT ET UNIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Je crains que vous n'ayez quelque préjugé à l'égard des emprunts; ils

sont précieux à plus d'un titre: ils attachent les familles au

gouvernement; ce sont d'excellents placements pour les particuliers, et

les économistes modernes reconnaissent formellement aujourd'hui que,

loin d'appauvrir les États, les dettes publiques les enrichissent.

Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment?

MONTESQUIEU.

Non, car je crois connaître ces théories-là. Comme vous parlez toujours

d'emprunter et jamais de rembourser, je voudrais savoir d'abord à qui

vous demanderez tant de capitaux, et à propos de quoi vous les

demanderez.

MACHIAVEL.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 11 / 15 段