Parce que dans les États européens le monarque absolu ne doit pas

indiscrètement user de la force; parce qu'il y a toujours, dans le fond

de la société, des activités souterraines sur lesquelles on ne peut rien

quand elles ne se formulent pas; parce qu'il faut éviter avec grand soin

d'alarmer l'opinion sur la sécurité du pouvoir; parce que les partis se

contentent de murmures, de taquineries inoffensives, quand ils sont

réduits à l'impuissance et que prétendre désarmer jusqu'à leur mauvaise

humeur, serait une folie. On les entendra donc se plaindre, çà et là,

dans les journaux, dans les livres; ils essaieront des allusions contre

le gouvernement dans quelques discours ou dans quelques plaidoyers; ils

feront, sous divers prétextes, quelques petites manifestations

d'existence; tout cela sera bien timide, je vous le jure, et le public

s'il en est informé, ne sera guère tenté que d'en rire. On me trouvera

bien bon de supporter cela, je passerai pour trop débonnaire; voilà

pourquoi je tolérerai ce qui, bien entendu, me paraîtra pouvoir l'être

sans aucun danger: je ne veux pas même que l'on puisse dire que mon

gouvernement est ombrageux.

MONTESQUIEU.

Ce langage me rappelle que vous avez laissé une lacune, et une lacune

fort grave, dans vos décrets.

MACHIAVEL.

Laquelle?

MONTESQUIEU.

Vous n'avez pas touché à la liberté individuelle.

MACHIAVEL.

Je n'y toucherai pas.

MONTESQUIEU.

Le croyez-vous? Si vous vous êtes réservé la faculté de tolérer, vous

vous êtes principalement réservé le droit d'empêcher tout ce qui vous

paraîtrait dangereux. Si l'intérêt de l'État, ou même un soin un peu

pressant, exige qu'un homme soit arrêté, à la minute même, dans votre

royaume, comment pourra-t-on le faire s'il y a dans la législation

quelque loi d'_habeas corpus_; si l'arrestation individuelle est

précédée de certaines formalités, de certaines garanties? Pendant qu'on

y procédera, le temps se passera.

MACHIAVEL.

Permettez; si je respecte la liberté individuelle, je ne m'interdis pas

à cet égard quelques modifications utiles à l'organisation judiciaire.

MONTESQUIEU.

Je le savais bien.

MACHIAVEL.

Oh! ne triomphez pas, ce sera la chose la plus simple du monde. Qui

est-ce qui statue en général sur la liberté individuelle, dans vos États

parlementaires?

MONTESQUIEU.

C'est un conseil de magistrats, dont le nombre et l'indépendance sont la

garantie des justiciables.

MACHIAVEL.

C'est une organisation à coup sûr vicieuse, car, comment voulez-vous

qu'avec la lenteur des délibérations d'un conseil, la justice puisse

avoir la rapidité d'appréhension nécessaire sur les malfaiteurs?

MONTESQUIEU.

Quels malfaiteurs?

MACHIAVEL.

Je parle des gens qui commettent des meurtres, des vols, des crimes et

des délits justiciables du droit commun. Il faut donner à cette

juridiction l'unité d'action qui lui est nécessaire: je remplace votre

conseil par un magistrat unique, chargé de statuer sur l'arrestation des

malfaiteurs.

MONTESQUIEU.

Mais il ne s'agit pas ici de malfaiteurs; à l'aide de cette disposition,

vous menacez la liberté de tous les citoyens; faites au moins une

distinction sur le titre de l'accusation.

MACHIAVEL.

C'est justement ce que je ne veux pas faire. Est-ce que celui qui

entreprend quelque chose contre le gouvernement n'est pas autant et plus

coupable que celui qui commet un crime ou un délit ordinaire? La passion

ou la misère atténuent bien des fautes, mais qu'est-ce qui force les

gens à s'occuper de politique? Aussi je ne veux plus de distinction

entre les délits de droit commun et les délits politiques. Où donc, les

gouvernements modernes ont-ils l'esprit, d'élever des espèces de

tribunes criminelles à leurs détracteurs? Dans mon royaume, le

journaliste insolent sera confondu, dans les prisons, avec le simple

larron et comparaîtra, à côté de lui, devant la juridiction

correctionnelle. Le conspirateur s'assiéra devant le jury criminel, côte

à côte avec le faussaire, avec le meurtrier. C'est là une excellente

modification législative, remarquez-le, car l'opinion publique, en

voyant traiter le conspirateur à l'égal du malfaiteur ordinaire, finira

par confondre les deux genres dans le même mépris.

MONTESQUIEU.

Vous ruinez la base même du sens moral; mais que vous importe? Ce qui

m'étonne, c'est que vous conserviez un jury criminel.

MACHIAVEL.

Dans les États centralisés comme le mien, ce sont les fonctionnaires

publics qui désignent les membres du jury. En matière de simple délit

politique, mon ministre de la justice pourra toujours, quand il le

faudra, composer la chambre des juges appelés à en connaître.

MONTESQUIEU.

Votre législation intérieure est irréprochable; il est temps de passer à

d'autres objets.

III PARTIE.

DIX-HUITIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

Jusqu'à présent vous ne vous êtes occupé que des formes de votre

gouvernement et des lois de rigueur, nécessaires pour le maintenir.

C'est beaucoup; ce n'est rien encore. Il vous reste à résoudre le plus

difficile de tous les problèmes, pour un souverain qui veut affecter le

pouvoir absolu dans un État européen, façonné aux moeurs

représentatives.

MACHIAVEL.

Quel est donc ce problème?

MONTESQUIEU.

C'est celui de vos finances.

MACHIAVEL.

Cette question n'est point restée étrangère à mes préoccupations, car je

me souviens de vous avoir dit que tout, en définitive, se résoudrait par

une question de chiffres.

MONTESQUIEU.

Fort bien, mais ici c'est la nature même des choses qui va vous

résister.

MACHIAVEL.

Vous m'inquiétez, je vous l'avoue, car je date d'un siècle de barbarie

sous le rapport de l'économie politique et j'entends fort peu de chose à

ces matières.

MONTESQUIEU.

Je me rassure pour vous. Permettez-moi toutefois de vous adresser une

question. Je me souviens d'avoir écrit, dans l'_Esprit des lois_, que le

monarque absolu était astreint, par le principe de son gouvernement, à

n'imposer que de faibles tributs à ses sujets[13]. Donnerez-vous du

moins aux vôtres cette satisfaction?

[13] _Esp. des lois_, p. 80. chap. X, liv. XIII.

MACHIAVEL.

Je ne m'y engage pas et je ne connais rien, en vérité, de plus

contestable que la proposition que vous avez émise là. Comment

voulez-vous que l'appareil du pouvoir monarchique, l'éclat et la

représentation d'une grande cour, puissent exister sans imposer à une

nation de lourds sacrifices? Votre thèse peut être vraie en Turquie, en

Perse, que sais-je! chez de petits peuples sans industrie, qui

n'auraient d'ailleurs pas le moyen de payer l'impôt; mais dans les

sociétés européennes, où la richesse déborde des sources du travail, et

se présente sous tant de formes à l'impôt, où le luxe est un moyen de

gouvernement, où l'entretien et la dépense de tous les services publics

sont centralisés entres les mains de l'État, où toutes les hautes

charges, toutes les dignités sont salariées à grands frais, comment

voulez-vous encore une fois que l'on se borne à de modiques tributs,

comme vous dites, quand, avec cela, on est souverain maître?

MONTESQUIEU.

C'est très juste et je vous abandonne ma thèse, dont le véritable sens

vous a d'ailleurs échappé. Ainsi, votre gouvernement coûtera cher; il

est évident qu'il coûtera plus cher qu'un gouvernement représentatif.

MACHIAVEL.

C'est possible.

MONTESQUIEU.

Oui, mais c'est ici que commence la difficulté. Je sais comment les

gouvernements représentatifs pourvoient à leurs besoins financiers, mais

je n'ai aucune idée des moyens d'existence du pouvoir absolu dans les

sociétés modernes. Si j'interroge le passé, je vois très-clairement

qu'il ne peut subsister qu'aux conditions suivantes: il faut, en premier

lieu, que le monarque absolu soit un chef militaire, vous le

reconnaissez sans doute.

MACHIAVEL.

Oui.

MONTESQUIEU.

Il faut, de plus, qu'il soit conquérant, car c'est à la guerre qu'il

doit demander les principales ressources qui lui sont nécessaires pour

entretenir son faste et ses armées. S'il les demandait à l'impôt, il

écraserait ses sujets. Vous voyez par là que ce n'est pas, parce que le

monarque absolu dépense moins, qu'il doit ménager les tributs, mais

parce que la loi de sa subsistance est ailleurs. Or, aujourd'hui, la

guerre ne rapporte plus de profits à ceux qui la font: elle ruine les

vainqueurs aussi bien que les vaincus. Voilà une source de revenus qui

vous échappe.

Restent les impôts, mais, bien entendu, le prince absolu doit pouvoir se

passer, à cet égard, du consentement de ses sujets. Dans les États

despotiques, il y a une fiction légale qui leur permet de les taxer

discrétionnairement: en droit, le souverain est censé posséder tous les

biens de ses sujets. Quand il leur prend quelque chose, il ne fait donc

que reprendre ce qui lui appartient. De la sorte, point de résistance.

Enfin, il faut que le prince puisse disposer, sans discussion comme

sans contrôle, des ressources que lui a procurées l'impôt. Tels sont, en

cette matière, les errements inévitables de l'absolutisme; convenez

qu'il y aurait beaucoup à faire pour en revenir là. Si les peuples

modernes sont, aussi indifférents que vous le dites, à la perte de leurs

libertés, il n'en sera pas de même quand il s'agira de leurs intérêts;

leurs intérêts sont liés à un régime économique exclusif du despotisme:

si vous n'avez par l'arbitraire en finances, vous ne pouvez pas l'avoir

en politique. Votre règne entier s'écroulera sur le chapitre des

budgets.

MACHIAVEL.

Je suis fort tranquille sur ce point, comme sur le reste.

MONTESQUIEU.

C'est ce qu'il faut voir; allons au fait. Le vote des impôts, par les

mandataires de la nation, est la règle fondamentale des États modernes:

accepterez-vous le vote de l'impôt?

MACHIAVEL.

Pourquoi non?

MONTESQUIEU.

Oh! prenez garde, ce principe est la consécration la plus expresse de la

souveraineté de la nation; car lui reconnaître le droit de voter

l'impôt, c'est lui reconnaître celui de le refuser, de le limiter, de

réduire à rien les moyen d'action du prince, et, par suite, de

l'anéantir lui-même, au besoin.

MACHIAVEL.

Vous êtes catégorique. Continuez.

MONTESQUIEU.

Ceux qui votent l'impôt sont eux-mêmes des contribuables. Ici leurs

intérêts sont étroitement solidaires de ceux de la nation, en un point

où elle aura nécessairement les yeux ouverts. Vous allez trouver ses

mandataires aussi peu accommodants sur les crédits législatifs, que vous

les avez trouvés faciles sur le chapitre des libertés.

MACHIAVEL.

C'est ici que la faiblesse de l'argument se découvre: je vous prie de

prendre note de deux considérations que vous avez oubliées. En premier

lieu les mandataires de la nation sont salariés; contribuables ou non,

ils sont personnellement désintéressés dans le vote de l'impôt.

MONTESQUIEU.

Je conviens que la combinaison est pratique, et la remarque judicieuse.

MACHIAVEL.

Vous voyez l'inconvénient d'envisager trop systématiquement les choses;

la moindre modification habile fait tout varier. Vous auriez peut-être

raison si j'appuyais mon pouvoir sur l'aristocratie, ou sur les classes

bourgeoises qui pourraient, à un moment donné, me refuser leur

concours; mais, en second lieu, j'ai pour base d'action le prolétariat,

dont la masse ne possède rien. Les charges de l'État ne pèsent presque

pas sur elle, et je ferai même en sorte qu'elles n'y pèsent pas du tout.

Les mesures fiscales préoccuperont peu les classes ouvrières; elles ne

les atteindront pas.

MONTESQUIEU.

Si j'ai bien compris, ceci est très-clair: vous faites payer à ceux qui

possèdent, par la volonté souveraine de ceux qui ne possèdent pas. C'est

la rançon que le nombre et la pauvreté imposent à la richesse.

MACHIAVEL.

N'est-ce pas juste?

MONTESQUIEU.

Ce n'est pas même vrai, car dans les sociétés actuelles, au point de vue

économique, il n'y a ni riche, ni pauvre. L'artisan de la veille est le

bourgeois du lendemain, en vertu de la loi du travail. Si vous atteignez

la bourgeoisie territoriale ou industrielle, savez-vous ce que vous

faites?

Vous rendez en réalité l'émancipation par le travail plus difficile,

vous retenez un plus grand nombre de travailleurs dans les liens du

prolétariat. C'est une aberration que de croire que le prolétaire peut

profiter des atteintes portées à la production. En appauvrissant par des

lois fiscales ceux qui possèdent, on ne crée que des situations

factices et, dans un temps donné, on appauvrit même ceux qui ne

possèdent pas.

MACHIAVEL.

Ce sont de belles théories, mais je suis bien décidé à vous en opposer

de tout aussi belles, si vous le voulez.

MONTESQUIEU.

Non, car vous n'avez pas encore résolu le problème que je vous ai posé.

Obtenez d'abord de quoi faire face aux dépenses de la souveraineté

absolue. Ce ne sera pas si facile que vous le pensez, même avec une

chambre législative dans laquelle vous aurez la majorité assurée, même

avec la toute-puissance du mandat populaire dont vous êtes investi.

Dites-moi, par exemple, comment vous pourrez plier le mécanisme

financier des États modernes aux exigences du pouvoir absolu. Je vous le

répète, c'est la nature même des choses qui résiste ici. Les peuples

policés de l'Europe ont entouré l'administration de leurs finances, de

garanties si étroites, si jalouses, si multipliées, qu'elles ne laissent

pas plus de place à la perception qu'à l'emploi arbitraire des deniers

publics.

MACHIAVEL.

Quel est donc ce merveilleux système?

MONTESQUIEU.

Je puis vous l'indiquer en quelques mots.

La perfection du système financier, dans les temps modernes, repose sur

deux bases fondamentales, le _contrôle_ et la _publicité_. C'est là que

réside essentiellement la garantie des contribuables. Un souverain ne

pourrait pas y toucher sans dire indirectement à ses sujets: Vous avez

l'ordre, je veux le désordre, je veux l'obscurité dans la gestion des

fonds publics; j'en ai besoin parce qu'il y a une foule de dépenses que

je veux pouvoir faire sans votre approbation, de déficits que je veux

pouvoir masquer, de recettes que je veux avoir le moyen de déguiser ou

de grossir suivant les circonstances.

MACHIAVEL.

Vous débutez bien.

MONTESQUIEU.

Dans les pays libres et industrieux, tout le monde sait les finances,

par nécessité, par intérêt et par état, et votre gouvernement à cet

égard ne pourrait tromper personne.

MACHIAVEL.

Qui vous dit qu'on veuille tromper?

MONTESQUIEU.

Toute l'oeuvre de l'administration financière, si vaste et si compliquée

qu'elle soit dans ses détails, aboutit, en dernière analyse, à deux

opérations fort simples, _recevoir_ et _dépenser_.

C'est autour de ces deux ordres de faits financiers, que gravite la

multitude des lois et des règlements spéciaux, qui ont encore pour objet

une chose fort simple: faire en sorte que le contribuable ne paye que

l'impôt nécessaire et régulièrement établi, faire en sorte que le

gouvernement ne puisse appliquer les fonds publics qu'à des dépenses

approuvées par la nation.

Je laisse de côté tout ce qui est relatif à l'assiette et au mode de

perception de l'impôt, aux moyens pratiques d'assurer l'intégralité de

la recette, l'ordre et la précision dans le mouvement des fonds publics;

ce sont là des détails de comptabilité dont je n'ai point à vous

entretenir. Je veux seulement vous montrer comment la publicité marche

avec le contrôle, dans les systèmes de finance politique les mieux

organisés de l'Europe.

Un des problèmes les plus importants à résoudre, était de faire sortir

complétement de l'obscurité, de rendre visibles à tous les yeux les

éléments de recettes et de dépenses sur lesquels est basé l'emploi de la

fortune publique entre les mains des gouvernements. Ce résultat a été

atteint par la création de ce que l'on appelle, en langue moderne, le

budget de l'État, qui est l'aperçu ou l'état estimatif des recettes et

des dépenses, prévues non pas pour une période de temps éloignée, mais

chaque année pour le service de l'année suivante. Le budget annuel est

donc le point capital, et en quelque sorte générateur, de la situation

financière, qui s'améliore ou s'aggrave, en proportion de ses résultats

constatés. Les parties qui le composent sont préparées par les

différents ministres dans le département desquels les services à

pourvoir sont placés. Ils prennent pour base de leur travail les

allocations des budgets antérieurs, en y introduisant les modifications,

additions et retranchements nécessaires. Le tout est adressé au ministre

des finances, qui centralise les documents qui lui sont transmis, et qui

présente à l'assemblée législative, ce que l'on appelle le projet du

budget. Ce grand travail publié, imprimé, reproduit dans mille journaux,

dévoile à tous les yeux la politique intérieure et extérieure de l'État,

l'administration civile, judiciaire et militaire. Il est examiné,

discuté et voté, par les représentants du pays, après quoi il est rendu

exécutoire de la même manière que les autres lois de l'État.

MACHIAVEL.

Permettez-moi d'admirer avec quelle netteté de déduction et quelle

propriété de termes, tout à fait modernes, l'illustre auteur de

l'_Esprit des lois_ a su se dégager, en matière de finances, des

théories un peu vagues et des termes quelquefois un peu ambigus du grand

ouvrage qui l'a rendu immortel.

MONTESQUIEU.

L'_Esprit des lois_ n'est pas un traité de finances.

MACHIAVEL.

Votre sobriété sur ce point mérite d'autant plus d'être louée, que vous

auriez pu en parler très-compétemment. Veuillez donc continuer, je vous

prie, je vous suis avec le plus grand intérêt.

DIX-NEUVIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

La création du système budgétaire a entraîné, on peut le dire, avec elle

toutes les autres garanties financières qui sont aujourd'hui le partage

des sociétés politiques bien réglées.

Ainsi, la première loi qui se trouve nécessairement imposée par

l'économie du budget, c'est que les crédits demandés soient en rapport

avec les ressources existantes. C'est là un équilibre qui doit se

traduire constamment aux yeux par des chiffres réels et authentiques, et

pour mieux assurer cet important résultat, pour que le législateur qui

vote sur les propositions qui lui sont faites ne subisse aucun

entraînement, on a eu recours à une mesure très-sage. On a divisé le

budget général de l'État en deux budgets distincts: _le budget des

dépenses et le budget des recettes_, qui doivent être votés séparément,

chacun par une loi spéciale.

De cette manière, l'attention du législateur est obligée de se

concentrer, tour à tour, isolément, sur la situation active et passive,

et ses déterminations ne sont pas à l'avance influencées par la balance

générale des recettes et des dépenses.

Il contrôle scrupuleusement ces deux éléments, et c'est, en dernier

lieu, de leur comparaison, de leur étroite harmonie, que naît le vote

général du budget.

MACHIAVEL.

Tout cela est fort bien, mais est-ce que par hasard les dépenses sont

renfermées dans un cercle infranchissable par le vote législatif? Est-ce

que cela est possible? Est-ce qu'une chambre peut, sans paralyser

l'exercice du pouvoir exécutif, défendre au souverain de pourvoir, par

des mesures d'urgence, à des dépenses imprévues?

MONTESQUIEU.

Je vois bien que cela vous gêne, mais je ne puis le regretter.

MACHIAVEL.

Est-ce que, dans les États constitutionnels eux-mêmes, la faculté n'est

pas formellement réservée au souverain, d'ouvrir, par ordonnances, des

crédits supplémentaires ou extraordinaires dans l'intervalle des

sessions législatives?

MONTESQUIEU.

C'est vrai, mais à une condition, c'est que ces ordonnances soient

converties en lois à la réunion des Chambres. Il faut que leur

approbation intervienne.

MACHIAVEL.

Qu'elle intervienne une fois que la dépense est engagée, pour ratifier

ce qui est fait, je ne le trouverais pas mauvais.

MONTESQUIEU.

Je le crois bien; mais, malheureusement, on ne s'en est pas tenu là. La

législation financière moderne la plus avancée interdit de déroger aux

prévisions normales du budget, autrement que par des lois portant

ouverture de crédits supplémentaires et extraordinaires. La dépense ne

peut plus être engagée sans l'intervention du pouvoir législatif.

MACHIAVEL.

Mais alors on ne peut même plus gouverner.

MONTESQUIEU.

Il paraît que si. Les États modernes ont réfléchi que le vote législatif

du budget finirait par être illusoire, avec les abus des crédits

supplémentaires et extraordinaires; qu'en définitive la dépense devait

pouvoir être limitée, quand les ressources l'étaient naturellement; que

les événements politiques ne pouvaient faire varier les faits financiers

d'un instant à l'autre, et que l'intervalle des sessions n'était pas

assez long pour qu'il ne fût pas toujours possible d'y pourvoir

utilement par un vote extra-budgétaire.

On est allé plus loin encore; on a voulu qu'une fois les ressources

votées pour tels et tels services, elles pussent revenir au trésor si

elles n'étaient pas employées; on a pensé qu'il ne fallait pas que le

gouvernement, tout en restant dans les limites des crédits alloués, pût

employer les fonds d'un service pour les affecter à un autre, couvrir

celui-ci, découvrir celui-là, au moyen de virements de fonds opérés de

ministère à ministère, par voie d'ordonnances; car ce serait éluder leur

destination législative et revenir, par un détour ingénieux, à

l'arbitraire financier.

On a imaginé, à cet effet, ce que l'on appelle _la spécialité des

crédits par chapitres_, c'est-à-dire que le vote des dépenses a lieu par

chapitres spéciaux ne contenant que des services corrélatifs et de même

nature pour tous les ministères. Ainsi, par exemple, le chapitre A

comprendra, pour tous les ministères, la dépense A, le chapitre B la

dépense B et ainsi de suite. Il résulte de cette combinaison que les

crédits non employés doivent être annulés dans la comptabilité des

divers ministères et reportés en recettes au budget de l'année suivante.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la responsabilité ministérielle est

la sanction de toutes ces mesures. Ce qui forme le couronnement des

garanties financières, c'est l'établissement d'une chambre des comptes,

sorte de cour de cassation dans son genre, chargée d'exercer, d'une

manière permanente, les fonctions de juridiction et de contrôle sur le

compte, le maniement et l'emploi des deniers publics, ayant même pour

mission de signaler les parties de l'administration financière qui

peuvent être améliorées au double point de vue des dépenses et des

recettes. Ces explications suffisent. Ne trouvez-vous pas qu'avec une

organisation comme celle-là, le pouvoir absolu serait bien embarrassé?

MACHIAVEL.

Je suis encore atterré, je vous l'avoue, de cette incursion financière.

Vous m'avez pris par mon côté faible: je vous ai dit que je m'entendais

fort peu à ces matières, mais j'aurais, croyez-le bien, des ministres

qui sauraient rétorquer tout cela et démontrer le danger de la plupart

de ces mesures.

MONTESQUIEU.

Ne le pourriez-vous pas un peu vous-même?

MACHIAVEL.

Si fait. A mes ministres le soin de faire de belles théories; ce sera

leur principale occupation; quant à moi, je vous parlerai finances

plutôt en politique qu'en économiste. Il y a une chose que vous êtes

trop porté à oublier, c'est que la matière des finances est, de toutes

les parties de la politique, celle qui se prête le plus aisément aux

maximes du traité _du Prince_. Ces États qui ont des budgets si

méthodiquement ordonnés et des écritures officielles si bien en règle,

me font l'effet, de ces commerçants qui ont des livres parfaitement

tenus et se ruinent bel et bien finalement. Qui donc a de plus gros

budgets que vos gouvernements parlementaires? Qu'est-ce qui coûte plus

cher que la République démocratique des États-Unis, que la République

royale d'Angleterre? Il est vrai que les immenses ressources de cette

dernière puissance sont mises au service de la politique la plus

profonde et la mieux entendue.

MONTESQUIEU.

Vous n'êtes pas dans la question. A quoi voulez-vous en venir?

MACHIAVEL.

A ceci: c'est que les règles de l'administration financière des États

n'ont aucun rapport avec celles de l'économie domestique, qui paraît

être le type de vos conceptions.

MONTESQUIEU.

Ah! ah! la même distinction qu'entre la politique et la morale?

MACHIAVEL.

Eh bien oui, cela n'est-il pas universellement reconnu, pratiqué? Les

choses n'étaient-elles pas ainsi même de votre temps, beaucoup moins

avancé cependant sous ce rapport, et n'est-ce pas vous-même qui avez dit

que les États se permettaient en finances des écarts dont rougirait le

fils de famille le plus déréglé?

MONTESQUIEU.

C'est vrai, j'ai dit cela, mais si vous en tirez un argument favorable à

votre thèse, c'est une véritable surprise pour moi.

MACHIAVEL.

Vous voulez dire, sans doute, qu'il ne faut pas se prévaloir de ce qui

se fait, mais de ce qui doit se faire.

MONTESQUIEU.

Précisément.

MACHIAVEL.

Je réponds qu'il faut vouloir le possible, et que ce qui se fait

universellement ne peut pas ne pas se faire.

MONTESQUIEU.

Ceci est de la pratique pure, j'en conviens.

MACHIAVEL.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 10 / 15 段