partis et la destruction des forces collectives. Vous n'avez point
failli à ce programme; cependant, je vois encore autour de vous des
choses auxquelles vous n'avez point touché. Ainsi vous n'avez encore
porté la main ni sur le clergé, ni sur l'Université, ni sur le barreau,
ni sur les milices nationales, ni sur les corporations commerciales; il
me semble, cependant, qu'il y a là plus d'un élément dangereux.
MACHIAVEL.
Je ne puis vous dire tout à la fois. Venons de suite aux milices
nationales, car je ne devrais plus avoir à m'en occuper; leur
dissolution a été nécessairement un des premiers actes de mon pouvoir.
L'organisation d'une garde citoyenne ne saurait se concilier avec
l'existence d'une armée régulière, car, les citoyens en armes
pourraient, à un moment donné, se transformer en factieux. Ce point,
cependant, n'est pas sans difficulté. La garde nationale est une
institution inutile, mais elle porte un nom populaire. Dans les États
militaires, elle flatte les instincts puérils de certaines classes
bourgeoises, qui, par un travers assez ridicule, allient le goût des
démonstrations guerrières aux habitudes commerciales. C'est là un
préjugé inoffensif, il serait d'autant plus maladroit de le heurter, que
le prince ne doit jamais avoir l'air de séparer ses intérêts de ceux de
la cité qui croit trouver une garantie dans l'armement de ses habitants.
MONTESQUIEU.
Mais puisque vous dissolvez cette milice.
MACHIAVEL.
Je la dissous pour la réorganiser sur d'autres bases. L'essentiel est de
la mettre sous les ordres immédiats des agents de l'autorité civile et
de lui ôter la prérogative de recruter ses chefs par la voie de
l'élection; c'est ce que je fais. Je ne l'organiserai, d'ailleurs, que
dans les lieux où il conviendra, et je me réserve le droit de la
dissoudre de nouveau et de la rétablir sur d'autres bases encore, si les
circonstances l'exigent. Je n'ai rien à vous dire de plus sur ce point.
En ce qui touche l'Université, l'ordre de choses actuel me satisfait à
peu près. Vous n'ignorez pas, en effet, que ces grands corps
d'enseignement ne sont plus organisés, aujourd'hui, comme ils l'étaient
autrefois. Ils ont presque partout, m'assure-t-on, perdu leur autonomie
et ne sont plus que des services publics à la charge de l'État. Or,
ainsi que je vous l'ai dit plus d'une fois, là où est l'État, là est le
prince; la direction morale des établissements publics est entre ses
mains; ce sont ses agents qui inspirent l'esprit de la jeunesse. Les
chefs comme les membres des corps enseignants de tous les degrés sont
nommés par le gouvernement, ils y sont rattachés, ils en dépendent, cela
suffit; s'il reste çà et là quelques traces d'organisation indépendante
dans quelque école publique ou Académie que ce soit, il est facile de la
ramener au centre commun d'unité et de direction. C'est l'affaire d'un
règlement ou même d'un simple arrêté ministériel. Je passe à tire-d'aile
sur des détails qui ne peuvent pas appeler mes regards de plus près.
Cependant, je ne dois pas abandonner ce sujet sans vous dire que je
regarde comme très-important de proscrire, dans l'enseignement du droit,
les études de politique constitutionnelle.
MONTESQUIEU.
Vous avez en effet d'assez bonnes raisons pour cela.
MACHIAVEL.
Mes raisons sont fort simples; je ne veux pas qu'au sortir des écoles,
les jeunes gens s'occupent de politique à tort et à travers; qu'à
dix-huit ans, on se mêle de faire des constitutions comme on fait des
tragédies. Un tel enseignement ne peut que fausser les idées de la
jeunesse et l'initier prématurément à des matières qui dépassent la
mesure de sa raison. C'est avec ces notions mal digérées, mal comprises,
qu'on prépare de faux hommes d'État, des utopistes dont les témérités
d'esprit se traduisent plus tard par des témérités d'action.
Il faut que les générations qui naissent sous mon règne soient élevées
dans le respect des institutions établies, dans l'amour du prince; aussi
ferais-je un usage assez ingénieux du pouvoir de direction qui
m'appartient sur l'enseignement: je crois qu'en général dans les écoles
on a un grand tort, c'est de négliger l'histoire contemporaine. Il est
au moins aussi essentiel de connaître son temps que celui de Périclès;
je voudrais que l'histoire de mon règne fût enseignée, moi vivant, dans
les écoles. C'est ainsi qu'un prince nouveau entre dans le coeur d'une
génération.
MONTESQUIEU.
Ce serait, bien entendu, une apologie perpétuelle de tous vos actes?
MACHIAVEL.
Il est évident que je ne me ferais pas dénigrer. L'autre moyen que
j'emploierais aurait pour but de réagir contre l'enseignement libre, que
l'on ne peut pas directement proscrire. Les universités renferment des
armées de professeurs dont on peut, en dehors des classes, utiliser les
loisirs pour la propagation des bonnes doctrines. Je leur ferais ouvrir
des cours libres dans toutes les villes importantes, je mobiliserais
ainsi l'instruction et l'influence du gouvernement.
MONTESQUIEU.
En d'autres termes, vous absorbez, vous confisquez à votre profit même
les dernières lueurs d'une pensée indépendante.
MACHIAVEL.
Je ne confisque rien du tout.
MONTESQUIEU.
Permettez-vous à d'autres professeurs que les vôtres de vulgariser la
science par les mêmes moyens et cela sans brevet, sans autorisation?
MACHIAVEL.
Quoi! voulez-vous donc que j'autorise des clubs?
MONTESQUIEU.
Non, passez donc à un autre objet.
MACHIAVEL.
Parmi la multitude de mesures réglementaires que réclame le salut de mon
gouvernement, vous avez appelé mon attention sur le barreau; c'est
étendre l'action de ma main au delà de ce qui est nécessaire pour le
moment; je touche ici d'ailleurs à des intérêts civils, et vous savez
qu'en cette matière, ma règle de conduite est de m'abstenir autant que
possible. Dans les États où le barreau est constitué en corporation, les
justiciables regardent l'indépendance de cette institution comme une
garantie inséparable du droit de la défense devant les tribunaux, qu'il
s'agisse de leur honneur, de leur intérêt ou de leur vie. Il est bien
grave d'intervenir ici, car l'opinion pourrait s'alarmer sur un cri que
ne manquerait pas de jeter la corporation tout entière. Cependant, je
n'ignore pas que cet ordre sera un foyer d'influences constamment
hostiles à mon pouvoir. Cette profession, vous le savez mieux que moi,
Montesquieu, développe des caractères froids et opiniâtres dans leurs
principes, des esprits dont la tendance est de rechercher dans les actes
du pouvoir l'élément de la légalité pure. L'avocat n'a pas au même degré
que le magistrat le sens élevé des nécessités sociales; il voit la loi
de trop près, et par des côtés trop petits pour en avoir le sentiment
juste, tandis que le magistrat....
MONTESQUIEU.
Épargnez l'apologie.
MACHIAVEL.
Oui, car je n'oublie pas que je suis devant un descendant de ces grands
magistrats qui soutinrent avec tant d'éclat, en France, le trône de la
monarchie.
MONTESQUIEU.
Et qui se montrèrent rarement faciles à l'enregistrement des édits,
quand ils violaient la loi de l'État.
MACHIAVEL.
C'est ainsi qu'ils ont fini par renverser l'État lui-même. Je ne veux
pas que mes cours de justice soient des parlements et que les avocats,
sous l'immunité de leur robe, y fassent de la politique. Le plus grand
homme du siècle, auquel votre patrie a eu l'honneur de donner le jour,
disait: _Je veux que l'on puisse couper la langue à un avocat qui dit du
mal du gouvernement_. Les moeurs modernes sont plus douces, je n'irais
pas jusque-là. Au premier jour, et dans les circonstances qui
conviendront, je me bornerai à faire une chose bien simple: je rendrai
un décret qui, tout en respectant l'indépendance de la corporation,
soumettra néanmoins les avocats à recevoir du souverain l'investiture de
leur profession. Dans l'exposé des motifs de mon décret, il ne sera pas,
je crois, bien difficile de démontrer aux justiciables qu'ils trouveront
dans ce mode de nomination une garantie plus sérieuse que quand la
corporation se recrute d'elle-même, c'est-à-dire avec des éléments
nécessairement un peu confus.
MONTESQUIEU.
Il n'est que trop vrai que l'on peut prêter aux mesures les plus
détestables, le langage de la raison! Mais voyons, qu'allez-vous faire
maintenant à l'égard du clergé? Voilà une institution qui ne dépend de
l'État que par un côté et qui relève d'une puissance spirituelle, dont
le siége est ailleurs que chez vous. Je ne connais rien de plus
dangereux pour votre pouvoir, je vous le déclare, que cette puissance
qui parle au nom du ciel et dont les racines sont partout sur la terre:
n'oubliez pas que la parole chrétienne est une parole de liberté. Sans
doute, les lois de l'État ont établi une démarcation profonde entre
l'autorité religieuse et l'autorité politique; sans doute, la parole des
ministres du culte ne se fera entendre qu'au nom de l'Évangile; mais le
spiritualisme divin qui s'en dégage est la pierre d'achoppement du
matérialisme politique. C'est ce livre si humble et si doux qui a
détruit, à lui seul, et l'empire Romain, et le césarisme, et sa
puissance. Les nations franchement chrétiennes échapperont toujours au
despotisme, car le christianisme élève la dignité de l'homme trop haut
pour que le despotisme puisse l'atteindre, car il développe des forces
morales sur lesquelles le pouvoir humain n'a pas de prise[10]. Prenez
garde au prêtre: il ne dépend que de Dieu, et son influence est partout,
dans le sanctuaire, dans la famille, dans l'école. Vous ne pouvez rien
sur lui: sa hiérarchie n'est pas la vôtre, il obéit à une constitution
qui ne se tranche ni par la loi, ni par l'épée. Si vous régnez sur une
nation catholique et que vous ayez le clergé pour ennemi, vous périrez
tôt ou tard, quand bien même le peuple entier serait pour vous.
[10] _Esp. des lois_, p. 371, liv. XXIV, ch. I et suiv.
MACHIAVEL.
Je ne sais pas trop pourquoi il vous plaît de faire du prêtre un apôtre
de liberté. Je n'ai jamais vu cela, ni dans les temps anciens, ni dans
les temps modernes; j'ai toujours trouvé dans le sacerdoce un appui
naturel du pouvoir absolu.
Remarquez-le bien, si, dans l'intérêt de mon établissement, j'ai dû
faire des concessions à l'esprit démocratique de mon époque, si j'ai
pris le suffrage universel pour base de mon pouvoir, ce n'est qu'un
artifice commandé par les temps, je n'en réclame pas moins le bénéfice
du droit divin, je n'en suis pas moins roi par la grâce de Dieu. A ce
titre, le clergé doit donc me soutenir, car mes principes d'autorité
sont conformes aux siens. Si, cependant, il se montrait factieux, s'il
profitait de son influence pour faire une guerre sourde à mon
gouvernement....
MONTESQUIEU.
Eh bien?
MACHIAVEL.
Vous qui parlez de l'influence du clergé, vous ignorez donc à quel point
il a su se rendre impopulaire dans quelques États catholiques? En
France, par exemple, le journalisme et la presse l'ont tellement perdu
dans l'esprit des masses, ils ont tellement ruiné sa mission, que si je
régnais dans son royaume savez-vous bien ce que je pourrais faire?
MONTESQUIEU.
Quoi?
MACHIAVEL.
Je pourrais provoquer, dans l'Église, un schisme qui briserait tous les
liens qui rattachent le clergé à la cour de Rome, car c'est là qu'est le
noeud gordien. Je ferais tenir par ma presse, par mes publicistes, par
mes hommes politiques le langage que voici: «Le christianisme est
indépendant du catholicisme; ce que le catholicisme défend, le
christianisme le permet; l'indépendance du clergé, sa soumission à la
cour de Rome, sont des dogmes purement catholiques; un tel ordre de
choses est une menace perpétuelle contre la sûreté de l'État. Les
fidèles du royaume ne doivent pas avoir pour chef spirituel un prince
étranger; c'est laisser l'ordre intérieur à la discrétion d'une
puissance qui peut être hostile à tout moment; cette hiérarchie du moyen
âge, cette tutelle des peuples en enfance ne peut plus se concilier avec
le génie viril de la civilisation moderne, avec ses lumières et son
indépendance. Pourquoi aller chercher à Rome un directeur des
consciences? Pourquoi le chef de l'autorité politique ne serait-il pas
en même temps le chef de l'autorité religieuse? Pourquoi le souverain ne
serait-il pas pontife?» Tel est le langage que l'on pourrait faire tenir
à la presse, à la presse libérale surtout, et ce qu'il y a de
très-probable, c'est que la masse du peuple l'entendrait avec joie.
MONTESQUIEU.
Si vous pouviez le croire et si vous osiez tenter une semblable
entreprise, vous apprendriez promptement et d'une manière à coup sûr
terrible, ce qu'est la puissance du catholicisme, même chez les nations
où il paraît affaibli[11].
[11] _Esp. des lois_, p. 393, liv. XXV, ch. XII.
MACHIAVEL.
Le tenter, grand Dieu! Mais je demande pardon, à genoux, à notre divin
maître, d'avoir seulement exposé cette doctrine sacrilége, inspirée par
la haine du catholicisme; mais Dieu, qui a institué le pouvoir humain,
ne lui défend pas de se garantir des entreprises du clergé, qui enfreint
d'ailleurs les préceptes de l'Évangile quand il manque de subordination
envers le prince. Je sais bien qu'il ne conspirera que par une influence
insaisissable, mais je trouverais le moyen d'arrêter, même au sein de la
cour de Rome, l'intention qui dirige l'influence.
MONTESQUIEU.
Comment?
MACHIAVEL.
Il me suffirait d'indiquer du doigt au Saint-Siége l'état moral de mon
peuple, frémissant sous le joug de l'Église, aspirant à le briser,
capable de se démembrer à son tour du sein de l'unité catholique, de se
jeter dans le schisme de l'Église grecque ou protestante.
MONTESQUIEU.
La menace au lieu de l'action!
MACHIAVEL.
Combien vous vous trompez, Montesquieu, et à quel point ne méconnaissez
vous pas mon respect pour le trône pontifical! Le seul rôle que je
veuille jouer, la seule mission qui m'appartienne à moi souverain
catholique, ce serait précisément d'être le défenseur de l'Église. Dans
les temps actuels, vous le savez, le pouvoir temporel est gravement
menacé, et par la haine irréligieuse, et par l'ambition des pays nord de
l'Italie. Eh bien, je dirais au Saint-Père: Je vous soutiendrai contre
eux tous, je vous sauverai, c'est mon devoir, c'est ma mission, mais du
moins ne m'attaquez pas, soutenez moi de votre influence morale;
serait-ce trop demander quand moi-même j'exposerais ma popularité en me
portant pour défenseur du pouvoir temporel, complétement discrédité
aujourd'hui, hélas! aux yeux de ce qu'on appelle la démocratie
européenne. Ce péril ne m'arrêterait point; non-seulement je tiendrais
en échec, de la part des États voisins, toute entreprise contre la
souveraineté du Saint-Siége, mais si, par malheur, il était attaqué, si
le Pape venait à être chassé des États pontificaux, comme cela s'est
déjà vu, mes baïonnettes seules l'y ramèneraient et l'y maintiendraient
toujours, moi durant.
MONTESQUIEU.
En effet, ce serait un coup de maître, car si vous teniez à Rome une
garnison perpétuelle, vous disposeriez presque du Saint-Siége, comme
s'il résidait dans quelque province de votre royaume.
MACHIAVEL.
Croyez-vous qu'après un tel service rendu à la papauté, elle refuserait
de soutenir mon pouvoir, que le Pape même, au besoin, refuserait de
venir me sacrer dans ma capitale? De tels événements sont-ils sans
exemple dans l'histoire?
MONTESQUIEU.
Oui, tout se voit dans l'histoire. Mais enfin, si au lieu de trouver
dans la chaire de Saint-Pierre un Borgia ou un Dubois, comme vous
paraissez y compter, vous aviez en face de vous un pape qui résistât à
vos intrigues et bravât votre colère, que feriez-vous?
MACHIAVEL.
Alors, il faudrait bien s'y résoudre, sous prétexte de défendre le
pouvoir temporel, je déterminerais sa chute.
MONTESQUIEU.
Vous avez ce que l'on appelle du génie!
DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.
MONTESQUIEU.
J'ai dit que vous avez du génie; il en faut, vraiment, d'une certaine
sorte, pour concevoir et exécuter tant de choses. Je comprends
maintenant l'apologue du dieu Wishnou; vous avez cent bras comme l'idole
indienne, et chacun de vos doigts touche un ressort. De même que vous
touchez tout, pourrez-vous aussi tout voir?
MACHIAVEL.
Oui, car je ferai de la police une institution si vaste, qu'au coeur de
mon royaume la moitié des hommes verra l'autre. Me permettez-vous
quelques détails sur l'organisation de ma police?
MONTESQUIEU.
Faites.
MACHIAVEL.
Je commencerai par créer un ministère de la police, qui sera le plus
important de mes ministères et qui centralisera, tant pour l'extérieur
que pour l'intérieur, les nombreux services dont je doterai cette
partie de mon administration.
MONTESQUIEU.
Mais si vous faites cela, vos sujets verront immédiatement qu'ils sont
enveloppés dans un effroyable réseau.
MACHIAVEL.
Si ce ministère déplaît, je l'abolirai et je l'appellerai, si vous
voulez, ministère d'État. J'organiserai d'ailleurs dans les autres
ministères des services correspondants, dont la plus grande partie sera
fondue, sans bruit, dans ce que vous appelez aujourd'hui ministère de
l'intérieur et ministère des affaires étrangères. Vous entendez
parfaitement qu'ici je ne m'occupe point de diplomatie, mais uniquement
des moyens propres à assurer ma sécurité contre les factions, tant à
l'extérieur qu'à l'intérieur. Eh bien, croyez-le, sous ce rapport, je
trouverai la plupart des monarques à peu près dans la même situation que
moi, c'est-à-dire très-disposés à seconder mes vues, qui consisteraient
à créer des services de police internationale dans l'intérêt d'une
sûreté réciproque. Si, comme je n'en doute guère, je parvenais à
atteindre ce résultat, voici quelques-unes des formes sous lesquelles se
produirait ma police à l'extérieur: Hommes de plaisirs et de bonne
compagnie dans les cours étrangères, pour avoir l'oeil sur les intrigues
des princes et des prétendants exilés, révolutionnaires proscrits dont,
à prix d'argent, je ne désespérerais pas d'amener quelques-uns à me
servir d'agents de transmission à l'égard des menées de la démagogie
ténébreuse; établissement de journaux politiques dans les grandes
capitales, imprimeurs et libraires placés dans les mêmes conditions et
secrètement subventionnés pour suivre de plus près, par la presse, le
mouvement de la pensée.
MONTESQUIEU.
Ce n'est plus contre les factions de votre royaume, c'est contre l'âme
même de l'humanité que vous finirez par conspirer.
MACHIAVEL.
Vous le savez, je ne m'effraie pas beaucoup des grands mots. Je veux que
tout homme politique, qui voudra aller cabaler à l'étranger, puisse être
observé, signalé de distance en distance, jusqu'à son retour dans mon
royaume, où on l'incarcérera bel et bien pour qu'il ne soit pas en
mesure de recommencer. Pour avoir mieux en main le fil des intrigues
révolutionnaires, je rêve une combinaison qui serait, je crois, assez
habile.
MONTESQUIEU.
Et quoi donc, grand Dieu!
MACHIAVEL.
Je voudrais avoir un prince de ma maison, assis sur les marches de mon
trône, qui jouerait au mécontent. Sa mission consisterait à se poser en
libéral, en détracteur de mon gouvernement et à rallier ainsi, pour les
observer de plus près, ceux qui, dans les rangs les plus élevés de mon
royaume, pourraient faire un peu de démagogie. A cheval sur les
intrigues intérieures et extérieures, le prince auquel je confierais
cette mission ferait ainsi jouer un jeu de dupe à ceux qui ne seraient
pas dans le secret de la comédie.
MONTESQUIEU.
Quoi! c'est à un prince de votre maison que vous confieriez des
attributions que vous classez vous-même dans la police?
MACHIAVEL.
Et pourquoi non? Je connais des princes régnants qui, dans l'exil, ont
été attachés à la police secrète de certains cabinets.
MONTESQUIEU.
Si je continue à vous écouter, Machiavel, c'est pour avoir le dernier
mot de cette effroyable gageure.
MACHIAVEL.
Ne vous indignez pas, monsieur de Montesquieu; dans l'_Esprit des lois_,
vous m'avez appelé grand homme[12].
[12] _Esp. des lois_, p. 68, livre VI, chap. V.
MONTESQUIEU.
Vous me le faites expier chèrement; c'est pour ma punition que je vous
écoute. Passez le plus vite que vous pourrez sur tant de détails
sinistres.
MACHIAVEL.
A l'intérieur, je suis obligé de rétablir le cabinet noir.
MONTESQUIEU.
Rétablissez.
MACHIAVEL.
Vos meilleurs rois en faisaient usage. Il ne faut pas que le secret des
lettres puisse servir à couvrir des complots.
MONTESQUIEU.
C'est là ce qui vous fait trembler, je le comprends.
MACHIAVEL.
Vous vous trompez, car il y aura des complots sous mon règne: il faut
qu'il y en ait.
MONTESQUIEU.
Qu'est-ce encore?
MACHIAVEL.
Il y aura peut-être des complots vrais, je n'en réponds pas; mais à coup
sûr il y aura des complots simulés. A de certains moments, ce peut être
un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du
prince, lorsque sa popularité décroît. En intimidant l'esprit public on
obtient, au besoin, par là, les mesures de rigueur que l'on veut, ou
l'on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont,
bien entendu, il ne faut user qu'avec la plus grande mesure, ont encore
un autre avantage: c'est qu'elles permettent de découvrir les complots
réels, en donnant lieu à des perquisitions qui conduisent à rechercher
partout la trace de ce qu'on soupçonne.
Rien n'est plus précieux que la vie du souverain: il faut qu'elle soit
environnée d'innombrables garanties, c'est-à-dire d'innombrables agents,
mais il est nécessaire en même temps que cette milice secrète soit assez
habilement dissimulée pour que le souverain n'ait pas l'air d'avoir peur
quand il se montre en public. On m'a dit qu'en Europe les précautions à
cet égard étaient tellement perfectionnées, qu'un prince qui sort dans
les rues, pouvait avoir l'air d'un simple particulier, qui se promène,
sans garde, dans la foule, alors qu'il est environné de deux ou trois
mille protecteurs.
J'entends, du reste, que ma police soit parsemée dans tous les rangs de
la société. Il n'y aura pas de conciliabule, pas de comité, pas de
salon, pas de foyer intime où il ne se trouve une oreille pour
recueillir ce qui se dit en tout lieu, à toute heure. Hélas, pour ceux
qui ont manié le pouvoir, c'est un phénomène étonnant que la facilité
avec laquelle les hommes se font les délateurs les uns des autres. Ce
qui est plus étonnant encore, c'est la faculté d'observation et
d'analyse qui se développe chez ceux qui font état de la police
politique; vous n'avez aucune idée de leurs ruses, de leurs
déguisements, de leurs instincts, de la passion qu'ils apportent dans
leurs recherches, de leur patience, de leur impénétrabilité; il y a des
hommes de tous les rangs qui font ce métier, comment vous dirai-je? par
une sorte d'amour de l'art.
MONTESQUIEU.
Ah! tirez le rideau!
MACHIAVEL.
Oui, car il y a là, dans les bas-fonds, du pouvoir, des secrets qui
terrifient le regard. Je vous épargne de plus sombres choses que vous
n'en avez entendues. Avec le système que j'organiserai, je serai si
complétement renseigné, que je pourrai tolérer même des agissements
coupables, parce qu'à chaque minute du jour j'aurai le pouvoir de les
arrêter.
MONTESQUIEU.
Les tolérer, et pourquoi?
MACHIAVEL.