rectifications que le gouvernement leur communiquera; les agents de
l'administration leur feront passer des notes dans lesquelles on leur
dira catégoriquement: Vous avez avancé tel fait, il n'est pas exact;
vous vous êtes permis telle critique, vous avez été injuste, vous avez
été inconvenant, vous avez eu tort, tenez-vous-le pour dit. Ce sera,
comme vous le voyez, une censure loyale et à ciel ouvert.
MONTESQUIEU.
Dans laquelle, bien entendu, on n'aura pas la réplique.
MACHIAVEL.
Évidemment non; la discussion sera close.
MONTESQUIEU.
De cette manière vous aurez toujours le dernier mot, vous l'aurez sans
user de violence, c'est très-ingénieux. Comme vous me le disiez
très-bien tout à l'heure, votre gouvernement est le journalisme incarné.
MACHIAVEL.
De même que je ne veux pas que le pays puisse être agité par les bruits
du dehors, de même je ne veux pas qu'il puisse l'être par les bruits
venus du dedans, même par les simples nouvelles privées. Quand il y
aura quelque suicide extraordinaire, quelque grosse affaire d'argent
trop véreuse, quelque méfait de fonctionnaire public, j'enverrai
défendre aux journaux d'en parler. Le silence sur ces choses respecte
mieux l'honnêteté publique que le bruit.
MONTESQUIEU.
Et pendant ce temps, vous, vous ferez du journalisme à outrance?
MACHIAVEL.
Il le faut bien. User de la presse, en user sous toutes les formes,
telle est, aujourd'hui, la loi des pouvoirs qui veulent vivre. C'est
fort singulier, mais cela est. Aussi m'engagerais-je dans cette voie
bien au delà de ce que vous pouvez imaginer.
Pour comprendre l'étendue de mon système, il faut voir comment le
langage de ma presse est appelé à concourir avec les actes officiels de
ma politique: Je veux, je suppose, faire sortir une solution de telle
complication extérieure ou intérieure; cette solution, indiquée par mes
journaux, qui, depuis plusieurs mois, pratiquent chacun dans leur sens
l'esprit public, se produit un beau matin, comme un événement officiel:
Vous savez avec quelle discrétion et quels ménagements ingénieux doivent
être rédigés les documents de l'autorité, dans les conjonctures
importantes: le problème à résoudre en pareil cas est de donner une
sorte de satisfaction à tous les partis. Eh bien, chacun de mes
journaux, suivant sa nuance, s'efforcera de persuader à chaque parti que
la résolution que l'on a prise est celle qui le favorise le plus. Ce qui
ne sera pas écrit dans un document officiel, on l'en fera sortir par
voie d'interprétation; ce qui ne sera qu'indiqué, les journaux officieux
le traduiront plus ouvertement, les journaux démocratiques et
révolutionnaires le crieront par dessus les toits; et tandis qu'on se
disputera, qu'on donnera les interprétations les plus diverses à mes
actes, mon gouvernement pourra toujours répondre à tous et à chacun:
Vous vous trompez sur mes intentions, vous avez mal lu mes déclarations;
je n'ai jamais voulu dire que ceci ou que cela. L'essentiel est de ne
jamais se mettre en contradiction avec soi-même.
MONTESQUIEU.
Comment! Après ce que vous venez de me dire, vous avez une pareille
prétention?
MACHIAVEL.
Sans doute, et votre étonnement me prouve que vous ne m'avez pas
compris. Ce sont les paroles bien plus que les actes qu'il s'agit de
faire accorder. Comment voulez-vous que la grande masse d'une nation
puisse juger si c'est la logique qui mène son gouvernement? Il suffit de
le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient
présentées comme le développement d'une pensée unique se rattachant à
un but immuable. Chaque événement prévu ou imprévu sera un résultat
sagement amené, les écarts de direction ne seront que les différentes
faces de la même question, les voies diverses qui conduisent au même
but, les moyens variés d'une solution identique poursuivie sans relâche
à travers les obstacles. Le dernier événement sera donné comme la
conclusion logique de tous les autres.
MONTESQUIEU.
En vérité, il faut qu'on vous admire! Quelle force de tête et quelle
activité!
MACHIAVEL.
Chaque jour, mes journaux seraient remplis de discours officiels, de
comptes rendus, de rapports aux ministres, de rapports au souverain. Je
n'oublierais pas que je vis dans une époque où l'on croit pouvoir
résoudre, par l'industrie, tous les problèmes de la société, où l'on
s'occupe sans cesse de l'amélioration du sort des classes ouvrières. Je
m'attacherais d'autant plus à ces questions, qu'elles sont un dérivatif
très-heureux pour les préoccupations de la politique intérieure. Chez
les peuples méridionaux, il faut que les gouvernements paraissent sans
cesse occupés; les masses consentent à être inactives, mais à une
condition, c'est que ceux qui les gouvernent leur donnent le spectacle
d'une activité incessante, d'une sorte de fièvre; qu'ils attirent
constamment leurs yeux par des nouveautés, par des surprises, par des
coups de théâtre; cela est bizarre peut-être, mais, encore une fois,
cela est.
Je me conformerais de point en point à ces indications; en conséquence,
je ferais, en matière de commerce, d'industrie, d'arts et même
d'administration, étudier toutes sortes de projets, de plans, de
combinaisons, de changements, de remaniements, d'améliorations dont le
retentissement dans la presse couvrirait la voix des publicistes les
plus nombreux et les plus féconds. L'économie politique a, dit-on, fait
fortune chez vous, eh bien, je ne laisserais rien à inventer, rien à
publier, rien à dire même à vos théoriciens, à vos utopistes, aux
déclamateurs les plus passionnés de vos écoles. Le bien-être du peuple
serait l'objet unique, invariable, de mes confidences publiques. Soit
que je parle moi-même, soit que je fasse parler par mes ministres ou mes
écrivains, on ne tarirait jamais sur la grandeur du pays, sur la
prospérité, sur la majesté de sa mission et de ses destinées; on ne
cesserait de l'entretenir des grands principes du droit moderne, des
grands problèmes qui agitent l'humanité. Le libéralisme le plus
enthousiaste, le plus universel, respirerait dans mes écrits. Les
peuples de l'Occident aiment le style oriental, aussi le style de tous
les discours officiels, de tous les manifestes officiels devrait-il être
toujours imagé, constamment pompeux, plein d'élévation et de reflets.
Les peuples n'aiment pas les gouvernements athées, dans mes
communications avec le public, je ne manquerais jamais de mettre mes
actes sous l'invocation de la Divinité, en associant, avec adresse, ma
propre étoile à celle du pays.
Je voudrais que l'on comparât à chaque instant les actes de mon règne à
ceux des gouvernements passés. Ce serait la meilleure manière de faire
ressortir mes bienfaits et d'exciter la reconnaissance qu'ils méritent.
Il serait très-important de mettre en relief les fautes de ceux qui
m'ont précédé, de montrer que j'ai su les éviter toujours. On
entretiendrait ainsi, contre les régimes auxquels mon pouvoir a succédé,
une sorte d'antipathie, d'aversion même, qui finirait par devenir
irréparable comme une expiation.
Non-seulement je donnerais à un certain nombre de journaux la mission
d'exalter sans cesse la gloire de mon règne, de rejeter sur d'autres
gouvernements que le mien la responsabilité des fautes de la politique
européenne, mais je voudrais qu'une grande partie de ces éloges parût
n'être qu'un écho des feuilles étrangères, dont on reproduirait des
articles, vrais ou faux, qui rendraient un hommage éclatant à ma propre
politique. Au surplus j'aurais, à l'étranger, des journaux soldés, dont
l'appui serait d'autant plus efficace que je leur ferais donner une
couleur d'opposition sur quelques points de détail.
Mes principes, mes idées, mes actes seraient représentés avec l'auréole
de la jeunesse, avec le prestige du droit nouveau en opposition avec la
décrépitude et la caducité des anciennes institutions.
Je n'ignore pas qu'il faut des soupapes à l'esprit public, que
l'activité intellectuelle, refoulée sur un point, se reporte
nécessairement sur un autre. C'est pour cela que je ne craindrais pas de
jeter la nation dans toutes les spéculations théoriques et pratiques du
régime industriel.
En dehors de la politique, d'ailleurs, je vous dirai que je serais
très-bon prince, que je laisserais s'agiter en pleine paix les questions
philosophiques ou religieuses. En matière de religion, la doctrine du
libre examen est devenue une sorte de monomanie. Il ne faut pas
contrarier cette tendance, on ne le pourrait pas sans danger. Dans les
pays les plus avancés de l'Europe en civilisation, l'invention de
l'imprimerie a fini par donner naissance à une littérature folle,
furieuse, effrénée, presque immonde, c'est un grand mal. Eh bien, cela
est triste à dire, mais il suffira presque de ne pas la gêner, pour que
cette rage d'écrire, qui possède vos pays parlementaires, soit à peu
près satisfaite.
Cette littérature pestiférée dont on ne peut empêcher le cours, la
platitude des écrivains et des hommes politiques qui seraient en
possession du journalisme, ne manquerait pas de former un contraste
repoussant avec la dignité du langage qui tomberait des marches du
trône, avec la dialectique vivace et colorée dont on aurait soin
d'appuyer toutes les manifestations du pouvoir. Vous comprenez,
maintenant, pourquoi j'ai voulu environner le prince de cet essaim de
publicistes, d'hommes d'administration, d'avocats, d'hommes d'affaires
et de jurisconsultes qui sont essentiels à la rédaction de cette
quantité de communications officielles dont je vous ai parlé, et dont
l'impression serait toujours très-forte sur les esprits.
Telle est, en bref, l'économie générale de mon régime sur la presse.
MONTESQUIEU.
Alors vous en avez fini avec elle?
MACHIAVEL.
Oui, et à regret, car j'ai été beaucoup plus court qu'il ne l'aurait
fallu. Mais nos instants sont comptés, il faut marcher rapidement.
TREIZIÈME DIALOGUE.
MONTESQUIEU.
J'ai besoin de me remettre un peu des émotions que vous venez de me
faire traverser. Quelle fécondité de ressources, quelles conceptions
étranges! Il y a de la poésie dans tout cela et je ne sais quelle beauté
fatale que les modernes Byrons ne désavoueraient pas; on retrouve là le
talent scénique de l'auteur de la Mandragore.
MACHIAVEL.
Vous croyez, Monsieur de Secondat? Quelque chose me dit pourtant que
vous n'êtes pas rassuré dans votre ironie; vous n'êtes pas sûr que ces
choses-là ne sont pas possibles.
MONTESQUIEU.
Si c'est mon opinion qui vous préoccupe, vous l'aurez; j'attends la fin.
MACHIAVEL.
Je n'y suis pas encore.
MONTESQUIEU.
Eh bien, continuez.
MACHIAVEL.
Je suis à vos ordres.
MONTESQUIEU.
Vous venez, à vos débuts, d'édicter sur la presse une législation
formidable. Vous avez éteint toutes les voix, à l'exception de la vôtre.
Voilà les partis muets devant vous, ne craignez-vous rien des complots?
MACHIAVEL.
Non, car je serais bien peu prévoyant si, d'un revers de la main, je ne
les désarmais tous à la fois.
MONTESQUIEU.
Quels sont donc vos moyens?
MACHIAVEL.
Je commencerais par faire déporter par centaines ceux qui ont accueilli,
les armes à la main, l'avénement de mon pouvoir. On m'a dit qu'en
Italie, en Allemagne et en France, c'étaient par les sociétés secrètes
que se recrutaient les hommes de désordre qui conspirent contre les
gouvernements; je briserais chez moi ces fils ténébreux qui se trament
dans les repaires comme les toiles d'araignées.
MONTESQUIEU.
Après?
MACHIAVEL.
Le fait d'organiser une société secrète, ou de s'y affilier, sera puni
rigoureusement.
MONTESQUIEU.
Bien, pour l'avenir; mais les sociétés existantes?
MACHIAVEL.
J'expulserai, par voie de sûreté générale, tous ceux qui seront
notoirement connus pour en avoir fait partie. Ceux que je n'atteindrai
pas resteront sous le coup d'une menace perpétuelle, car je rendrai une
loi qui permettra au gouvernement de déporter, par voie administrative,
quiconque aura été affilié.
MONTESQUIEU.
C'est-à-dire sans jugement.
MACHIAVEL.
Pourquoi dites-vous: sans jugement? La décision d'un gouvernement
n'est-elle pas un jugement? Soyez sûr qu'on aura peu de pitié pour les
factieux. Dans les pays incessamment troublés par les discordes civiles,
il faut ramener la paix par des actes de vigueur implacables; il y a un
compte de victimes à faire pour assurer la tranquillité, on le fait.
Ensuite, l'aspect de celui qui commande devient tellement imposant, que
nul n'ose attenter à sa vie. Après avoir couvert de sang l'Italie, Sylla
put reparaître dans Rome en simple particulier; personne ne toucha un
cheveu de sa tête.
MONTESQUIEU.
Je vois que vous êtes dans une période d'exécution terrible; je n'ose
pas vous faire d'observation. Il me semble cependant que, même en
suivant vos desseins, vous pourriez être moins rigoureux.
MACHIAVEL.
Si l'on s'adressait à ma clémence, je verrais. Je puis même vous confier
qu'une partie des dispositions sévères que j'écrirai dans la loi
deviendront purement comminatoires, à la condition cependant que l'on ne
me pas force à en user autrement.
MONTESQUIEU.
C'est là ce que vous appelez comminatoire! Cependant votre clémence me
rassure un peu; il y a des moments où, si quelque mortel vous entendait,
vous lui glaceriez le sang.
MACHIAVEL.
Pourquoi? J'ai vécu de très près avec le duc de Valentinois qui a laissé
une renommée terrible et qui la méritait bien, car il avait des moments
impitoyables; cependant je vous assure que les nécessités d'exécution
une fois passées, c'était un homme assez débonnaire. On en pourrait dire
autant de presque tous les monarques absolus; au fond ils sont bons: ils
le sont surtout pour les petits.
MONTESQUIEU.
Je ne sais si je ne vous aime pas mieux dans l'éclat de votre colère:
votre douceur m'effraie plus encore. Mais revenons. Vous avez anéanti
les sociétés secrètes.
MACHIAVEL.
N'allez pas si vite; je n'ai pas fait cela, vous allez amener quelque
confusion.
MONTESQUIEU.
Quoi et comment?
MACHIAVEL.
J'ai interdit les sociétés secrètes, dont le caractère et les
agissements échapperaient à la surveillance de mon gouvernement, mais je
n'ai pas entendu me priver d'un moyen d'information, d'une influence
occulte qui peut être considérable si l'on sait s'en servir.
MONTESQUIEU.
Que pouvez vous méditer là-dessus?
MACHIAVEL.
J'entrevois la possibilité de donner, à un certain nombre de ces
sociétés, une sorte d'existence légale ou plutôt de les centraliser
toutes en une seule dont je nommerai le chef suprême. Par là je tiendrai
dans ma main les divers éléments révolutionnaires que le pays renferme.
Les gens qui composent ces sociétés appartiennent à toutes les nations,
à toutes les classes, à tous les rangs; je serai mis au courant des
intrigues les plus obscures de la politique. Ce sera là comme une annexe
de ma police dont j'aurai bientôt à vous parler.
Ce monde souterrain des sociétés secrètes est rempli de cerveaux vides,
dont je ne fais pas le moindre cas, mais il y a là des directions à
donner, des forces à mouvoir. S'il s'y agite quelque chose, c'est ma
main qui remue; s'il s'y prépare un complot, le chef c'est moi: je suis
le chef de la ligue.
MONTESQUIEU.
Et vous croyez que ces cohortes de démocrates, ces républicains, ces
anarchistes, ces terroristes vous laisseront approcher et rompre le pain
avec eux; vous pouvez croire que ceux qui ne veulent point de domination
humaine accepteront un guide qui sera autant dire un maître!
MACHIAVEL.
C'est que vous ne connaissez pas, ô Montesquieu, ce qu'il y a
d'impuissance et même de niaiserie chez la plupart des hommes de la
démagogie européenne. Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes
pleines de vent; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans
leur rang. Leurs idées ont presque toutes, d'ailleurs, des affinités
incroyables avec les doctrines du pouvoir absolu. Leur rêve est
l'absorption des individus, dans une unité symbolique. Ils demandent la
réalisation complète de l'égalité, par la vertu d'un pouvoir qui ne peut
être en définitive que dans la main d'un seul homme. Vous voyez que je
suis encore ici le chef de leur école! Et puis il faut dire qu'ils n'ont
pas le choix. Les sociétés secrètes existeront dans les conditions que
je viens de dire ou elles n'existeront pas.
MONTESQUIEU.
La finale du _sic volo sic jubeo_ ne se fait jamais attendre longtemps
avec vous. Je crois que, décidément, vous voilà bien gardé contre les
conjurations.
MACHIAVEL.
Oui, car il est bon de vous dire encore que la législation ne permettra
pas les réunions, les conciliabules qui dépasseront un certain nombre de
personnes.
MONTESQUIEU.
Combien?
MACHIAVEL.
Tenez-vous à ces détails? On ne permettra pas de réunion de plus de
quinze ou vingt personnes, si vous voulez.
MONTESQUIEU.
Eh quoi! des amis ne pourront dîner ensemble au delà de ce nombre?
MACHIAVEL.
Vous vous alarmez déjà, je le vois bien, au nom de la gaieté gauloise.
Eh bien, oui, on le pourra, car mon règne ne sera pas aussi farouche que
vous le pensez, mais à une condition, c'est qu'on ne parlera pas
politique.
MONTESQUIEU.
On pourra parler littérature?
MACHIAVEL.
Oui, mais à la condition que sous prétexte de littérature on ne se
réunira pas dans un but politique, car on peut encore ne pas parler
politique du tout et donner néanmoins à un festin un caractère de
manifestation qui serait compris du public. Il ne faut pas cela.
MONTESQUIEU.
Hélas! que, dans un pareil système, il est difficile aux citoyens de
vivre sans porter ombrage au gouvernement!
MACHIAVEL.
C'est une erreur, il n'y aura que les factieux qui souffriront de ces
restrictions; personne autre ne les sentira.
Il va de soi que je ne m'occupe point ici des actes de rébellion contre
mon pouvoir, ni des attentats qui auraient pour objet de le renverser,
ni des attaques soit contre la personne du prince, soit contre son
autorité ou ses institutions. Ce sont là de véritables crimes, qui sont
réprimés par le droit commun de toutes les législations. Ils seraient
prévus et punis dans mon royaume d'après une classification et suivant
des définitions qui ne laisseraient pas prise à la moindre atteinte
directe ou indirecte contre l'ordre de choses établi.
MONTESQUIEU.
Permettez-moi de m'en fier à vous, à cet égard, et de ne pas m'enquérir
de vos moyens. Il ne suffit, pas toutefois d'établir une législation
draconienne; il faut encore trouver une magistrature qui veuille
l'appliquer; ce point n'est pas sans difficulté.
MACHIAVEL.
Il n'y en a là aucune.
MONTESQUIEU.
Vous allez donc détruire l'organisation judiciaire?
MACHIAVEL.
Je ne détruis rien: je modifie et j'innove.
MONTESQUIEU.
Alors vous établirez des cours martiales, prévôtales, des tribunaux
d'exception enfin?
MACHIAVEL.
Non.
MONTESQUIEU.
Que ferez-vous donc?
MACHIAVEL.
Il est bon que vous sachiez d'abord que je n'aurai pas besoin de
décréter un grand nombre des lois sévères, dont je poursuivrai
l'application. Beaucoup d'entre elles existeront déjà et seront encore
en vigueur; car tous les gouvernements libres ou absolus, républicains
ou monarchiques, sont aux prises avec les mêmes difficultés; ils sont
obligés, dans les moments de crise, de recourir à des lois de rigueur
dont les unes restent, dont les autres s'affaiblissent après les
nécessités qui les ont vues naître. On doit faire usage des unes et des
autres; à l'égard des dernières, on rappelle qu'elles n'ont pas été
explicitement abrogées, que c'étaient des lois parfaitement sages, que
le retour des abus qu'elles prévenaient rend leur application
nécessaire. De cette manière le gouvernement ne paraît faire, ce qui
sera souvent vrai, qu'un acte de bonne administration.
Vous voyez qu'il ne s'agit que de donner un peu de ressort à l'action
des tribunaux, ce qui est toujours facile dans les pays de
centralisation où la magistrature se trouve en contact direct avec
l'administration, par la voie du ministère dont elle relève.
Quant aux lois nouvelles qui seront faites sous mon règne et qui, pour
la plupart, auront été rendues sous forme de simple décrets,
l'application n'en sera peut-être pas aussi facile, parce que dans les
pays où le magistrat est inamovible il résiste de lui-même, dans
l'interprétation de la loi, à l'action trop directe du pouvoir.
Mais je crois avoir trouvé une combinaison très-ingénieuse, très-simple,
en apparence purement réglementaire, qui, sans porter atteinte à
l'inamovibilité de la magistrature, modifiera ce qu'il y a de trop
absolu dans les conséquences du principe. Je rendrai un décret qui
mettra les magistrats à la retraite, quand ils seront arrivés à un
certain âge. Je ne doute pas qu'ici encore je n'aie l'opinion avec moi,
car c'est un spectacle pénible que de voir, comme cela est si fréquent,
le juge qui est appelé à statuer à chaque instant sur les questions les
plus hautes et les plus difficiles, tomber dans une caducité d'esprit
qui l'en rend incapable.
MONTESQUIEU.
Mais permettez, j'ai quelques notions sur les choses dont vous parlez.
Le fait que vous avancez n'est point du tout conforme à l'expérience.
Chez les hommes qui vivent par l'exercice continuel des travaux de
l'esprit, l'intelligence ne s'affaiblit pas ainsi; c'est là, si je puis
le dire, le privilége de la pensée chez ceux dont elle devient l'élément
principal. Si, chez quelques magistrats, les facultés chancellent avec
l'âge, chez le plus grand nombre elles se conservent, et leurs lumières
vont toujours en augmentant; il n'est pas besoin de les remplacer, car
la mort fait dans leurs rangs les vides naturels qu'elle doit faire;
mais y eût-il en effet parmi eux autant d'exemples de décadence, que
vous le prétendez, qu'il vaudrait mille fois mieux, dans l'intérêt d'une
bonne justice, souffrir ce mal que d'accepter votre remède.
MACHIAVEL.
J'ai des raisons supérieures aux vôtres.
MONTESQUIEU.
La raison d'État?
MACHIAVEL.
Peut-être. Soyez sûr d'une chose, c'est que, dans cette organisation
nouvelle, les magistrats ne dévieront pas plus qu'auparavant, quand il
s'agira d'intérêts purement civils?
MONTESQUIEU.
Qu'en sais-je? car, d'après vos paroles, je vois déjà qu'ils dévieront
quand il s'agira d'intérêts politiques.
MACHIAVEL.
Ils ne dévieront pas; ils feront leur devoir comme ils doivent le faire,
car, en matière politique, il est nécessaire, dans l'intérêt de l'ordre,
que les juges soient toujours du côté du pouvoir. Ce serait la pire des
choses, qu'un souverain pût être atteint par des arrêts factieux dont le
pays entier s'emparerait, à l'instant même, contre le gouvernement. Que
servirait d'avoir imposé silence à la presse, si elle se retrouvait dans
les jugements des tribunaux?
MONTESQUIEU.
Sous des apparences modestes, votre moyen est donc bien puissant, que
vous lui attribuiez une telle portée?
MACHIAVEL.
Oui, car il fait disparaître cet esprit de résistance, cet esprit de
corps toujours si dangereux dans des compagnies judiciaires qui ont
conservé le souvenir, peut-être le culte, des gouvernements passés. Il
introduit dans leur sein une masse d'éléments nouveaux, dont les
influences sont toutes favorables à l'esprit qui anime mon règne. Chaque
année vingt, trente, quarante places de magistrats qui deviennent
vacantes par la mise à la retraite, entraînent un déplacement dans tout
le personnel de la justice qui peut se renouveler ainsi presque de fond
en comble tous les six mois. Une seule vacance, vous le savez, peut
entraîner cinquante nominations par l'effet successif des titulaires de
différents grades, qui se déplacent. Vous jugez de ce qu'il en peut être
quand ce sont trente ou quarante vacances qui se produisent à la fois.
Non-seulement l'esprit collectif disparaît en ce qu'il peut avoir de
politique, mais on se rapproche plus étroitement du gouvernement, qui
dispose d'un plus grand nombre de siéges. On a des hommes jeunes qui ont
le désir de faire leur chemin, qui ne sont plus arrêtés dans leur
carrière par la perpétuité de ceux qui les précèdent. Ils savent que le
gouvernement aime l'ordre, que le pays l'aime aussi, et il ne s'agit que
de les servir tous deux, en faisant bonne justice, quand l'ordre y est
intéressé.
MONTESQUIEU.
Mais à moins d'un aveuglement sans nom, on vous reprochera d'exciter,
dans la magistrature, un esprit de compétition fatal dans les corps
judiciaires; je ne vous montrerai pas quelles en sont les suites, car
je crois que cela ne vous arrêterait pas.
MACHIAVEL.