d'en accumuler. Si vous demandez à quoi elle peut servir, c'est autre
chose. Elle empêche tout simplement l'arbitraire dans l'exercice du
pouvoir; elle force à gouverner constitutionnellement; elle contraint; à
l'honnêteté, à la pudeur, au respect d'eux-mêmes et d'autrui les
dépositaires de l'autorité publique. Enfin, pour tout dire en un mot,
elle donne à quiconque est opprimé le moyen de se plaindre et d'être
entendu. On peut pardonner beaucoup à une institution qui, à travers
tant d'abus, rend nécessairement tant de services.
MACHIAVEL.
Oui, je connais ce plaidoyer, mais faites-le comprendre, si vous le
pouvez, au plus grand nombre; comptez ceux qui s'intéresseront au sort
de la presse, et vous verrez.
MONTESQUIEU.
C'est pour cela qu'il vaut mieux que vous passiez de suite aux moyens
pratiques de la _museler_; je crois que c'est le mot.
MACHIAVEL.
C'est le mot, en effet; au surplus, ce n'est pas seulement le
journalisme que j'entends refréner.
MONTESQUIEU.
C'est l'imprimerie elle-même.
MACHIAVEL.
Vous commencez à user de l'ironie.
MONTESQUIEU.
Dans un moment vous allez me l'ôter puisque sous toutes les formes vous
allez enchaîner la presse.
MACHIAVEL.
On ne trouve point d'armes contre un enjouement dont le trait est si
spirituel; mais vous comprendrez à merveille que ce ne serait pas la
peine d'échapper aux attaques du journalisme s'il fallait rester en
butte à celles du livre.
MONTESQUIEU.
Eh bien, commençons par le journalisme.
MACHIAVEL.
Si je m'avisais de supprimer purement et simplement les journaux, je
heurterais très-imprudemment la susceptibilité publique, qu'il est
toujours dangereux de braver ouvertement; je vais procéder par une série
de dispositions qui paraîtront de simples mesures de prévoyance et de
police.
Je décrète qu'à l'avenir aucun journal ne pourra se fonder qu'avec
l'autorisation du gouvernement; voilà déjà le mal arrêté dans son
développement; car vous vous imaginez sans peine que les journaux qui
seront autorisés à l'avenir ne pourront être que des organes dévoués au
gouvernement.
MONTESQUIEU.
Mais, puisque vous entrez dans tous ces détails, permettez: l'esprit
d'un journal change avec le personnel de sa rédaction; comment
pourrez-vous écarter une rédaction hostile à votre pouvoir?
MACHIAVEL.
L'objection est bien faible, car, en fin de compte, je n'autoriserai, si
je le veux, la publication d'aucune feuille nouvelle; mais j'ai d'autres
plans, comme vous le verrez. Vous me demandez comment je neutraliserai
une rédaction hostile? De la façon la plus simple, en vérité;
j'ajouterai que l'autorisation du gouvernement est nécessaire à raison
de tous changements opérés dans le personnel des rédacteurs en chef ou
gérants du journal.
MONTESQUIEU.
Mais les anciens journaux, restés ennemis de votre gouvernement et dont
la rédaction n'aura pas changé, parleront.
MACHIAVEL.
Oh! attendez: j'atteins tous les journaux présents ou futurs par des
mesures fiscales qui enrayeront comme il convient les entreprises de
publicité; je soumettrai les feuilles politiques à ce que vous appelez
aujourd'hui le timbre et le cautionnement. L'industrie de la presse sera
bientôt si peu lucrative, grâce à l'élévation de ces impôts, que l'on ne
s'y livrera qu'à bon escient.
MONTESQUIEU.
Le remède est insuffisant, car les partis politiques ne regardent pas à
l'argent.
MACHIAVEL.
Soyez tranquille, j'ai de quoi leur fermer la bouche, car voici venir
les mesures répressives. Il y a des États en Europe où l'on a déféré au
jury la connaissance des délits de presse. Je ne connais pas de mesure
plus déplorable que celle-là, car c'est agiter l'opinion à propos de la
moindre billevesée de journaliste. Les délits de presse ont un
caractère tellement élastique, l'écrivain peut déguiser ses attaques
sous des formes si variées et si subtiles, qu'il n'est même pas possible
de déférer aux tribunaux la connaissance de ces délits. Les tribunaux
resteront toujours armés, cela va sans dire, mais l'arme répressive de
tous les jours doit être aux mains de l'administration.
MONTESQUIEU.
Il y aura donc des délits qui ne seront pas justiciables des tribunaux,
ou plutôt vous frapperez donc de deux mains: de la main de la justice et
de celle de l'administration?
MACHIAVEL.
Le grand mal! Voilà bien de la sollicitude pour quelques mauvais et
méchants journalistes qui font état de tout attaquer, de tout dénigrer;
qui se comportent avec les gouvernements comme ces bandits que les
voyageurs rencontrent l'escopette au poing sur leur route. Ils se
mettent constamment hors la loi; quand bien même on les y mettrait un
peu!
MONTESQUIEU.
C'est donc sur eux seuls que vont tomber vos rigueurs?
MACHIAVEL.
Je ne puis pas m'engager à cela, car ces gens-là sont comme les têtes de
l'hydre de Lerne; quand on en coupe dix, il en repousse cinquante.
C'est principalement aux journaux, en tant qu'entreprises de publicité,
que je m'en prendrais. Je leur tiendrais simplement le langage que
voici: J'ai pu vous supprimer tous, je ne l'ai pas fait; je le puis
encore, je vous laisse vivre, mais il va de soi que c'est à une
condition, c'est que vous ne viendrez pas embarrasser ma marche et
déconsidérer mon pouvoir. Je ne veux pas avoir tous les jours à vous
faire des procès, ni avoir sans cesse à commenter la loi pour réprimer
vos infractions; je ne puis pas davantage avoir une armée de censeurs
chargés d'examiner la veille ce que vous éditerez le lendemain. Vous
avez des plumes, écrivez; mais retenez bien ceci; je me réserve, pour
moi-même et pour mes agents, le droit de juger quand je serai attaqué.
Point de subtilités. Quand vous m'attaquerez, je le sentirai bien et
vous le sentirez bien vous-mêmes; dans ce cas-là, je me ferai justice de
mes propres mains, non pas de suite, car je veux y mettre des
ménagements; je vous avertirai une fois, deux fois; à la troisième fois
je vous supprimerai.
MONTESQUIEU.
Je vois avec étonnement que ce n'est pas précisément le journaliste qui
est frappé dans ce système, c'est le journal, dont la ruine entraîne
celle des intérêts qui se sont groupés autour de lui.
MACHIAVEL.
Qu'ils aillent se grouper ailleurs; on ne fait pas de commerce sur ces
choses-là. Mon administration frapperait donc, ainsi que je viens de
vous le dire, sans préjudice bien entendu des condamnations prononcées
par les tribunaux. Deux condamnations dans l'année entraîneraient de
plein droit la suppression du journal. Je ne m'en tiendrais pas là, je
dirais encore aux journaux, dans un décret ou dans une loi s'entend:
Réduits à la plus étroite circonspection en ce qui vous concerne,
n'espérez pas agiter l'opinion par des commentaires sur les débats de
mes chambres; je vous en défends le compte rendu, je vous défends même
le compte rendu des débats judiciaires en matière de presse. Ne comptez
pas davantage impressionner l'esprit public par de prétendues nouvelles
venues du dehors; je punirais les fausses nouvelles de peines
corporelles, qu'elles soient publiées de bonne ou de mauvaise foi.
MONTESQUIEU.
Cela me paraît un peu dur, car enfin les journaux ne pouvant plus, sans
les plus grands périls, se livrer à des appréciations politiques, ne
vivront plus guère que par des nouvelles. Or, quand un journal publie
une nouvelle, il me paraît bien difficile de lui en imposer la véracité,
car, le plus souvent, il n'en pourra répondre d'une manière certaine, et
quand il sera moralement sûr de la vérité, la preuve matérielle lui
manquera.
MACHIAVEL.
On y regardera à deux fois avant de troubler l'opinion, c'est ce qu'il
faut.
MONTESQUIEU.
Mais je vois autre chose. Si l'on ne peut plus vous combattre par les
journaux du dedans, on vous combattra par les journaux du dehors. Tous
les mécontentements, toutes les haines écriront aux portes de votre
Royaume; on jettera par-dessus la frontière des journaux et des écrits
enflammés.
MACHIAVEL.
Oh! vous touchez ici à un point que je compte réglementer de la manière
la plus rigoureuse, parce que la presse du dehors est en effet
très-dangereuse. D'abord toute introduction ou circulation dans le
Royaume, de journaux ou d'écrits non autorisés, sera punie d'un
emprisonnement, et la peine sera suffisamment sévère pour en ôter
l'envie. Ensuite ceux de mes sujets convaincus d'avoir écrit, à
l'étranger, contre le gouvernement, seront, à leur retour dans le
royaume, recherchés et punis. C'est une indignité véritable que
d'écrire, à l'étranger, contre son gouvernement.
MONTESQUIEU.
Cela dépend. Mais la presse étrangère des États frontières parlera.
MACHIAVEL.
Vous croyez? Nous supposons que je règne dans un grand royaume. Les
petits États qui borderont ma frontière seront bien tremblants, je vous
le jure. Je leur ferai rendre des lois qui poursuivront leurs propres
nationaux, en cas d'attaque contre mon gouvernement, par la voie de la
presse ou autrement.
MONTESQUIEU.
Je vois que j'ai eu raison de dire, dans l'_Esprit des lois_, que les
frontières d'un despote devaient être ravagées. Il faut que la
civilisation n'y pénètre pas. Vos sujets, j'en suis sûr, ne connaîtront
pas leur histoire. Selon le mot de Benjamin Constant, vous ferez du
Royaume une île où l'on ignorera ce qui se passe en Europe, et de la
capitale une autre île où l'on ignorera ce qui se passe dans les
provinces.
MACHIAVEL.
Je ne veux pas que mon royaume puisse être agité par les bruits venus du
dehors. Comment les nouvelles extérieures arrivent-elles? Par un petit
nombre d'agences qui centralisent les renseignements qui leur sont
transmis des quatre parties du monde. Eh bien, on doit pouvoir soudoyer
ces agences, et dès lors elles ne donneront de nouvelles que sous le
contrôle du gouvernement.
MONTESQUIEU.
Voilà qui est bien; vous pouvez passer maintenant à la police des
livres.
MACHIAVEL.
Ceci me préoccupe moins, car dans un temps où le journalisme a pris une
si prodigieuse extension, on ne lit presque plus de livres. Je n'entends
nullement toutefois leur laisser la porte ouverte. En premier lieu,
j'obligerai ceux qui voudront exercer la profession d'imprimeur,
d'éditeur ou de libraire à se munir d'un brevet, c'est-à-dire d'une
autorisation que le gouvernement pourra toujours leur retirer, soit
directement, soit par des décisions de justice.
MONTESQUIEU.
Mais alors, ces industriels seront des espèces de fonctionnaires
publics. Les instruments de la pensée deviendront les instruments du
pouvoir!
MACHIAVEL.
Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine, car les choses étaient ainsi
de votre temps, sous les parlements; il faut conserver les anciens
usages quand ils sont bons. Je retournerai aux mesures fiscales;
j'étendrai aux livres, le timbre qui frappe les journaux, ou plutôt
j'imposerai le poids du timbre aux livres qui n'auront pas un certain
nombre de pages. Un livre, par exemple, qui n'aura pas deux cents pages,
trois cents pages, ne sera pas un livre, ce ne sera qu'une brochure. Je
crois que vous saisissez parfaitement l'avantage de cette combinaison;
d'un côté je raréfie par l'impôt cette nuée de petits écrits qui sont
comme des annexes du journalisme; de l'autre, je force ceux qui veulent
échapper au timbre à se jeter dans des compositions longues et
dispendieuses qui ne se vendront presque pas ou se liront à peine sous
cette forme. Il n'y a plus guère que les pauvres diables, aujourd'hui,
qui ont la conscience de faire des livres; ils y renonceront. Le fisc
découragera la vanité littéraire et la loi pénale désarmera l'imprimerie
elle-même, car je rends l'éditeur et l'imprimeur responsables,
criminellement, de ce que les livres renferment. Il faut que, s'il est
des écrivains assez osés pour écrire des ouvrages contre le
gouvernement, ils ne puissent trouver personne pour les éditer. Les
effets de cette intimidation salutaire rétabliront indirectement une
censure que le gouvernement ne pourrait exercer lui-même, à cause du
discrédit dans lequel cette mesure préventive est tombée. Avant de
donner le jour à des ouvrages nouveaux, les imprimeurs, les éditeurs
consulteront, ils viendront s'informer, ils produiront les livres dont
on leur demande l'impression, et de cette manière le gouvernement sera
toujours informé utilement des publications qui se préparent contre lui;
il en fera opérer la saisie préalable quand il le jugera à propos et en
déférera les auteurs aux tribunaux.
MONTESQUIEU.
Vous m'aviez dit que vous ne toucheriez pas aux droits civils. Vous ne
paraissez par vous douter que c'est la liberté de l'industrie que vous
venez de frapper par cette législation; le droit de propriété s'y trouve
lui-même engagé, il y passera à son tour.
MACHIAVEL.
Ce sont des mots.
MONTESQUIEU.
Alors vous en avez, je pense, fini avec la presse.
MACHIAVEL.
Oh! que non pas.
MONTESQUIEU.
Que reste-t-il donc?
MACHIAVEL.
L'autre moitié de la tâche.
DOUZIÈME DIALOGUE.
MACHIAVEL.
Je ne vous ai montré encore que la partie en quelque sorte défensive du
régime organique que j'imposerais à la presse; j'ai maintenant à vous
faire voir comment je saurais employer cette institution au profit de
mon pouvoir. J'ose dire que nul gouvernement n'a eu, jusqu'à ce jour,
une conception plus hardie que celle dont je vais vous parler. Dans les
pays parlementaires, c'est presque toujours par la presse que périssent
les gouvernements, eh bien, j'entrevois la possibilité de neutraliser la
presse par la presse elle-même. Puisque c'est une si grande force que le
journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement? Il se ferait
journaliste, ce serait le journalisme incarné.
MONTESQUIEU.
Vraiment, vous me faites passer par d'étranges surprises! C'est un
panorama perpétuellement varié que vous déployez devant moi; je suis
assez curieux, je vous l'avoue, de voir comment vous vous y prendrez
pour réaliser ce nouveau programme.
MACHIAVEL.
Il faudra beaucoup moins de frais d'imagination que vous ne le pensez.
Je compterai le nombre de journaux qui représenteront ce que vous
appelez l'opposition. S'il y en a dix pour l'opposition, j'en aurai
vingt pour le gouvernement; s'il y en a vingt, j'en aurai quarante; s'il
y en a quarante, j'en aurai quatre-vingts. Voilà à quoi me servira, vous
le comprenez à merveille maintenant, la faculté que je me suis réservée
d'autoriser la création de nouvelles feuilles politiques.
MONTESQUIEU.
En effet, cela est très-simple.
MACHIAVEL.
Pas tant que vous le croyez cependant, car il ne faut pas que la masse
du public puisse soupçonner cette tactique; la combinaison serait
manquée et l'opinion se détacherait d'elle-même des journaux qui
défendraient ouvertement ma politique.
Je diviserai en trois ou quatre catégories les feuilles dévouées à mon
pouvoir. Au premier rang je mettrai un certain nombre de journaux dont
la nuance sera franchement officielle, et qui, en toutes rencontres,
défendront mes actes à outrance. Ce ne sont pas ceux-là, je commence
par vous le dire, qui auront le plus d'ascendant sur l'opinion. Au
second rang je placerai une autre phalange de journaux dont le caractère
ne sera déjà plus qu'officieux et dont la mission sera de rallier à mon
pouvoir cette masse d'hommes tièdes et indifférents qui acceptent sans
scrupule ce qui est constitué, mais ne vont pas au delà dans leur
religion politique.
C'est dans les catégories de journaux qui vont suivre que se trouveront
les leviers les plus puissants de mon pouvoir. Ici, la nuance officielle
ou officieuse se dégrade complétement, en apparence, bien entendu, car
les journaux dont je vais vous parler seront tous rattachés par la même
chaîne à mon gouvernement, chaîne visible pour les uns, invisible à
l'égard des autres. Je n'entreprends point de vous dire quel en sera le
nombre, car je compterai un organe dévoué dans chaque opinion, dans
chaque parti; j'aurai un organe aristocratique dans le parti
aristocratique, un organe républicain dans le parti républicain, un
organe révolutionnaire dans le parti révolutionnaire, un organe
anarchiste, au besoin, dans le parti anarchiste. Comme le dieu Wishnou,
ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les
nuances d'opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de
mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue
parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le
mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le
mien.
MONTESQUIEU.
Sont-ce là des conceptions réalisables ou des fantasmagories? Cela donne
le vertige.
MACHIAVEL.
Ménagez votre tête, car vous n'êtes pas au bout.
MONTESQUIEU.
Je me demande seulement, comment vous pourrez diriger et rallier toutes
ces milices de publicité clandestinement embauchées par votre
gouvernement.
MACHIAVEL.
Ce n'est là qu'une affaire d'organisation, vous devez le comprendre;
j'instituerai, par exemple, sous le titre de division de l'imprimerie et
de la presse, un centre d'action commun où l'on viendra chercher la
consigne et d'où partira le signal. Alors, pour ceux qui ne seront qu'à
moitié dans le secret de cette combinaison, il se passera un spectacle
bizarre; on verra des feuilles, dévouées à mon gouvernement, qui
m'attaqueront, qui crieront, qui me susciteront une foule de tracas.
MONTESQUIEU.
Ceci est au-dessus de ma portée, je ne comprends plus.
MACHIAVEL.
Ce n'est cependant pas si difficile à concevoir; car, remarquez bien que
jamais les bases ni les principes de mon gouvernement ne seront attaqués
par les journaux dont je vous parle; ils ne feront jamais qu'une
polémique d'escarmouche, qu'une opposition dynastique dans les limites
les plus étroites.
MONTESQUIEU.
Et quel avantage y trouverez-vous?
MACHIAVEL.
Votre question est assez ingénue. Le résultat, vraiment considérable
déjà, sera de faire dire, par le plus grand nombre: Mais vous voyez bien
qu'on est libre, qu'on peut parler sous ce régime, qu'il est injustement
attaqué, qu'au lieu de comprimer, comme il pourrait le faire, il
souffre, il tolère! Un autre résultat, non moins important, sera de
provoquer, par exemple, des observations comme celles-ci: Voyez à quel
point les bases de ce gouvernement, ses principes, s'imposent au respect
de tous; voilà des journaux qui se permettent les plus grandes libertés
de langage, eh bien, jamais ils n'attaquent les institutions établies.
Il faut qu'elles soient au-dessus des injustices des passions, puisque
les ennemis mêmes du gouvernement ne peuvent s'empêcher de leur rendre
hommage.
MONTESQUIEU.
Voilà, je l'avoue, qui est vraiment machiavélique.
MACHIAVEL.
Vous me faites beaucoup d'honneur, mais il y a mieux: A l'aide du
dévouement occulte de ces feuilles publiques, je puis dire que je dirige
à mon gré l'opinion dans toutes les questions de politique intérieure ou
extérieure. J'excite ou j'endors les esprits, je les rassure ou je les
déconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais
annoncer un fait et je le fais démentir suivant les circonstances; je
sonde ainsi la pensée publique, je recueille l'impression produite,
j'essaie des combinaisons, des projets, des déterminations soudaines,
enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d'essai. Je combats à
mon gré mes ennemis sans jamais compromettre mon pouvoir, car, après
avoir fait parler ces feuilles, je puis leur infliger, au besoin, les
désaveux les plus énergiques; je sollicite l'opinion à de certaines
résolutions, je la pousse ou je la retiens, j'ai toujours le doigt sur
ses pulsations, elle reflète, sans le savoir, mes impressions
personnelles, et elle s'émerveille parfois d'être si constamment
d'accord avec son souverain. On dit alors que j'ai la fibre populaire,
qu'il y a une sympathie secrète et mystérieuse qui m'unit aux mouvements
de mon peuple.
MONTESQUIEU.
Ces diverses combinaisons me paraissent d'une perfection idéale. Je vous
soumets cependant encore une observation, mais très-timide cette fois:
Si vous sortez du silence de la Chine, si vous permettez à la milice de
vos journaux de faire, au profit de vos desseins, l'opposition postiche
dont vous venez de me parler, je ne vois pas trop, en vérité, comment
vous pourrez empêcher les journaux non affiliés de répondre, par de
véritables coups, aux agaceries dont ils devineront le manége. Ne
pensez-vous pas qu'ils finiront par lever quelques-uns des voiles qui
couvrent tant de ressorts mystérieux? Quand ils connaîtront le secret de
cette comédie, pourrez-vous les empêcher d'en rire? Le jeu me paraît
bien scabreux.
MACHIAVEL.
Pas du tout; je vous dirai que j'ai employé, ici, une grande partie de
mon temps à examiner le fort et le faible de ces combinaisons, je me
suis beaucoup renseigné sur ce qui touche aux conditions d'existence de
la presse dans les pays parlementaires. Vous devez savoir que le
journalisme est une sorte de franc-maçonnerie: ceux qui en vivent sont
tous plus ou moins rattachés les uns aux autres par les liens de la
discrétion professionnelle; pareils aux anciens augures, ils ne
divulguent pas aisément le secret de leurs oracles. Ils ne gagneraient
rien à se trahir, car ils ont pour la plupart des plaies plus ou moins
honteuses. Il est assez probable, j'en conviens, qu'au centre de la
capitale, dans un certain rayon de personnes, ces choses ne seront pas
un mystère; mais, partout ailleurs, on ne s'en doutera pas, et la grande
majorité de la nation marchera avec la confiance la plus entière sur la
trace des guides que je lui aurai donnés.
Que m'importe que, dans la capitale, un certain monde puisse être au
courant des artifices de mon journalisme? C'est à la province qu'est
réservée la plus grande partie de son influence. Là j'aurai toujours la
température d'opinion qui me sera nécessaire, et chacune de mes
atteintes y portera sûrement. La presse de province m'appartiendra en
entier, car là, point de contradiction ni de discussion possible; du
centre d'administration où je siégerai, on transmettra régulièrement au
gouverneur de chaque province l'ordre de faire parler les journaux dans
tel ou tel sens, si bien qu'à la même heure, sur toute la surface du
pays, telle influence sera produite, telle impulsion sera donnée, bien
souvent même avant que la capitale s'en doute. Vous voyez par là que
l'opinion de la capitale n'est pas faite pour me préoccuper. Elle sera
en retard, quand il le faudra, sur le mouvement extérieur qui
l'envelopperait, au besoin, à son insu.
MONTESQUIEU.
L'enchaînement de vos idées entraîne tout avec tant de force, que vous
me faites perdre le sentiment d'une dernière objection que je voulais
vous soumettre. Il demeure constant, malgré ce que vous venez de dire,
qu'il reste encore, dans la capitale, un certain nombre de journaux
indépendants. Il leur sera à peu près impossible de parler politique,
cela est certain, mais ils pourront vous faire une guerre de détails.
Votre administration ne sera pas parfaite; le développement du pouvoir
absolu comporte une quantité d'abus dont le souverain même n'est pas
cause; sur tous les actes de vos agents qui toucheront à l'intérêt
privé, on vous trouvera vulnérable; on se plaindra, on attaquera vos
agents, vous en serez nécessairement responsable, et votre considération
succombera en détail.
MACHIAVEL.
Je ne crains pas cela.
MONTESQUIEU.
Il est vrai que vous avez tellement multiplié les moyens de répression,
que vous n'avez que le choix des coups.
MACHIAVEL.
Ce n'est pas ce que je pensais dire; je ne veux même pas être obligé
d'avoir à faire sans cesse de la répression, je veux, sur une simple
injonction, avoir la possibilité d'arrêter toute discussion sur un sujet
qui touche à l'administration.
MONTESQUIEU.
Et comment vous y prendrez-vous?
MACHIAVEL.