D'abord, je n'admets point une désignation qui semble exclure de la

souveraineté les classes les plus éclairées de la société. Cette

distinction est fondamentale, parce qu'elle fera d'un État une

démocratie pure ou un État représentatif. Si la souveraineté réside

quelque part, elle réside dans la nation tout entière; je l'appellerai

donc tout d'abord la souveraineté nationale. Mais l'idée de cette

souveraineté n'est pas une vérité absolue, elle n'est que relative. La

souveraineté du pouvoir humain correspond à une idée profondément

subversive, la souveraineté du droit humain; c'est cette doctrine

matérialiste et athée, qui a précipité la Révolution française dans le

sang, et lui a infligé l'opprobre du despotisme après le délire de

l'indépendance. Il n'est pas exact de dire que les nations sont

maîtresses absolues de leurs destinées, car leur souverain maître c'est

Dieu lui-même, et elles ne seront jamais hors de sa puissance. Si elles

possédaient la souveraineté absolue, elles pourraient tout, même contre

la justice éternelle, même contre Dieu; qui oserait aller jusque-là?

Mais le principe du droit divin, avec la signification qui s'y trouve

communément attachée, n'est pas un principe moins funeste, car il voue

les peuples à l'obscurantisme, à l'arbitraire, au néant, il reconstitue

logiquement le régime des castes, il fait des peuples un troupeau

d'esclaves, conduits, comme dans l'Inde, par la main des prêtres, et

tremblant sous la verge du maître. Comment en serait-il autrement? Si le

souverain est l'envoyé de Dieu, s'il est le représentant même de la

Divinité sur la terre, il a tout pouvoir sur les créatures humaines

soumises à son empire, et ce pouvoir n'aura de frein que dans des règles

générales d'équité, dont il sera toujours facile de s'affranchir.

C'est dans le champ qui sépare ces deux opinions extrêmes, que se sont

livrées les furieuses batailles de l'esprit de parti; les uns s'écrient:

Point d'autorité divine! les autres: Point d'autorité humaine! O

Providence suprême, ma raison se refuse à accepter l'une ou l'autre de

ces alternatives; elles me paraissent toutes deux un égal blasphème

contre ta sagesse! Entre le droit divin qui exclut l'homme et le droit

humain qui exclut Dieu, il y a la vérité, Machiavel; les nations comme

les individus sont libres entre les mains de Dieu. Elles ont tous les

droits, tous les pouvoirs, à la charge d'en user suivant les règles de

la justice éternelle. La souveraineté est humaine en ce sens qu'elle

est donnée par les hommes, et que ce sont les hommes qui l'exercent;

elle est divine en ce sens qu'elle est instituée par Dieu, et qu'elle ne

peut s'exercer que suivant les préceptes qu'il a établis.

SIXIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Je désirerais arriver à des conséquences précises. Jusqu'où la main de

Dieu s'étend-elle sur l'humanité? Qui est-ce qui fait les souverains?

MONTESQUIEU.

Ce sont les peuples.

MACHIAVEL.

Il est écrit: _Per me reges regnant_. Ce qui signifie au pied de la

lettre: Dieu fait les rois.

MONTESQUIEU.

C'est une traduction à l'usage du Prince, ô Machiavel, et elle vous a

été empruntée dans ce siècle par un de vos plus illustres partisans[3],

mais ce n'est pas celle de l'Écriture sainte. Dieu a institué la

souveraineté, il n'institue pas les souverains. Sa main toute-puissante

s'est arrêtée là, parce que c'est là que commence le libre arbitre

humain. Les rois règnent selon mes commandements, ils doivent régner

suivant ma loi, tel est le sens du livre divin. S'il en était autrement,

il faudrait dire que les bons comme les mauvais princes sont établis par

la Providence; il faudrait s'incliner devant Néron comme devant Titus,

devant Caligula comme devant Vespasien. Non, Dieu n'a pas voulu que les

dominations les plus sacrilèges pussent invoquer sa protection, que les

tyrannies les plus viles pussent se réclamer de son investiture. Aux

peuples comme aux rois il a laissé la responsabilité de leurs actes.

[3] Machiavel fait évidemment ici allusion à Joseph de Maistre,

dont le nom se retrouve d'ailleurs plus loin.

(_Note de l'Éditeur_.)

MACHIAVEL.

Je doute fort que tout cela soit orthodoxe. Quoi qu'il en soit, suivant

vous, ce sont les peuples qui disposent de l'autorité souveraine?

MONTESQUIEU.

Prenez garde, en le contestant, de vous élever contre une vérité de pur

sens commun. Ce n'est pas là une nouveauté dans l'histoire. Dans les

temps anciens, au moyen âge, partout où la domination s'est établie en

dehors de l'invasion ou de la conquête, le pouvoir souverain a pris

naissance par la volonté libre des peuples, sous la forme originelle de

l'élection. Pour n'en citer qu'un exemple, c'est ainsi qu'en France le

chef de la race carlovingienne a succédé aux descendants de Clovis, et

la dynastie de Hugues Capet à celle de Charlemagne[4]. Sans doute

l'hérédité est venue se substituer à l'élection. L'éclat des services

rendus, la reconnaissance publique, les traditions ont fixé la

souveraineté dans les principales familles de l'Europe, et rien n'était

plus légitime. Mais le principe de la toute-puissance nationale s'est

constamment retrouvé au fond des révolutions, il a toujours été appelé

pour la consécration des pouvoirs nouveaux. C'est un principe antérieur

et préexistant qui n'a fait que se réaliser plus étroitement dans les

diverses constitutions des États modernes.

[4] _Esp. des lois_, p. 543, 544, liv. XXXI, ch. IV.

MACHIAVEL.

Mais si ce sont les peuples qui choisissent leurs maîtres, ils peuvent

donc aussi les renverser? S'ils ont le droit d'établir la forme de

gouvernement qui leur convient, qui les empêchera d'en changer au gré de

leur caprice? Ce ne sera pas le régime de l'ordre et de la liberté qui

sortira de vos doctrines, ce sera l'ère indéfinie des révolutions.

MONTESQUIEU.

Vous confondez le droit avec l'abus qui peut résulter de son exercice,

les principes avec leur application; ce sont là des distinctions

fondamentales, sans lesquelles on ne peut s'entendre.

MACHIAVEL.

N'espérez pas m'échapper, je vous demande des conséquences logiques;

refusez-les-moi si vous le voulez. Je désire savoir si, d'après vos

principes, les peuples ont le droit de renverser leurs souverains?

MONTESQUIEU.

Oui, dans des cas extrêmes et pour des causes justes.

MACHIAVEL.

Qui sera juge de ces cas extrêmes et de la justice de ces extrémités?

MONTESQUIEU.

Et qui voulez-vous qui le soit, sinon les peuples eux-mêmes? Les choses

se sont-elles passées autrement depuis le commencement du monde? C'est

là une sanction redoutable sans doute, mais salutaire, mais inévitable.

Comment ne voyez-vous pas que la doctrine contraire, celle qui

commanderait aux hommes le respect des gouvernements les plus odieux,

les ferait retomber sous le joug du fatalisme monarchique?

MACHIAVEL.

Votre système n'a qu'un inconvénient, c'est qu'il suppose

l'infaillibilité de la raison chez les peuples; mais n'ont-ils pas,

comme les hommes, leurs passions, leurs erreurs, leurs injustices?

MONTESQUIEU.

Quand les peuples feront des fautes, ils en seront punis comme des

hommes qui ont péché contre la loi morale.

MACHIAVEL.

Et comment?

MONTESQUIEU.

Ils en seront punis par les fléaux de la discorde, par l'anarchie, par

le despotisme même. Il n'y a pas d'autre justice sur la terre, en

attendant celle de Dieu.

MACHIAVEL.

Vous venez de prononcer le mot de despotisme, vous voyez qu'on y

revient.

MONTESQUIEU.

Cette objection n'est pas digne de votre grand esprit, Machiavel; je me

suis prêté aux conséquences les plus extrêmes des principes que vous

combattez, cela suffisait pour que la notion du vrai fût faussée. Dieu

n'a accordé aux peuples ni le pouvoir, ni la volonté de changer ainsi

les formes de gouvernement qui sont le mode essentiel de leur existence.

Dans les sociétés politiques comme dans les êtres organisés, la nature

des choses limite d'elle-même l'expansion des forces libres. Il faut que

la portée de votre argument se restreigne à ce qui est acceptable pour

la raison.

Vous croyez que, sous l'influence des idées modernes, les révolutions

seront plus fréquentes; elles ne le seront pas davantage, il est

possible qu'elles le soient moins. Les nations, en effet, comme vous le

disiez tout à l'heure, vivent actuellement par l'industrie, et ce qui

vous paraît une cause de servitude est tout à la fois un principe

d'ordre et de liberté. Les civilisations industrielles ont des plaies

que je n'ignore point, mais il ne faut pas nier leurs bienfaits, ni

dénaturer leurs tendances. Des sociétés qui vivent par le travail, par

l'échange, par le crédit sont des sociétés essentiellement chrétiennes,

quoi qu'on dise, car toutes ces formes si puissantes et si variées de

l'industrie ne sont au fond que l'application de quelques grandes idées

morales empruntées au christianisme, source de toute force comme de

toute vérité.

L'industrie joue un rôle si considérable dans le mouvement des sociétés

modernes, que l'on ne peut faire, au point de vue où vous vous placez,

aucun calcul exact sans tenir compte de son influence; et cette

influence n'est pas du tout celle que vous avez cru pouvoir lui

assigner. La science qui cherche les rapports de la vie industrielle et

les maximes qui s'en dégagent, sont tout ce qu'il y a de plus contraire

au principe de la concentration des pouvoirs. La tendance de l'économie

politique est de ne voir dans l'organisme politique qu'un mécanisme

nécessaire, mais très-coûteux, dont il faut simplifier les ressorts, et

elle réduit le rôle du gouvernement à des fonctions tellement

élémentaires, que son plus grand inconvénient est peut-être d'en

détruire le prestige. L'industrie est l'ennemie-née des révolutions, car

sans l'ordre social elle périt et avec elle s'arrête le mouvement vital

des peuples modernes. Elle ne peut se passer de liberté, car elle ne vit

que par des manifestations de la liberté; et, remarquez-le bien, les

libertés en matière d'industrie engendrent nécessairement les libertés

politiques, si bien que l'on a pu dire que les peuples les plus avancés

en industrie sont aussi les plus avancés en liberté. Laissez là l'Inde

et laissez la Chine qui vivent sous le destin aveugle de la monarchie

absolue, jetez les yeux en Europe, et vous verrez.

Vous venez de prononcer de nouveau le mot de _despotisme_, eh bien,

Machiavel, vous dont le sombre génie s'est si profondément assimilé

toutes les voies souterraines, toutes les combinaisons occultes, tous

les artifices de lois et de gouvernement à l'aide desquels on peut

enchaîner le mouvement des bras et de la pensée chez les peuples; vous

qui méprisez les hommes, vous qui rêvez pour eux les dominations

terribles de l'Orient, vous dont les doctrines politiques sont

empruntées aux théories effrayantes de la mythologie indienne, veuillez

me dire, je vous en conjure, comment vous vous y prendriez pour

organiser le despotisme chez les peuples dont le droit public repose

essentiellement sur la liberté, dont la morale et la religion

développent tous les mouvements dans le même sens, chez des nations

chrétiennes qui vivent par le commerce et par l'industrie, dans des

États dont les corps politiques sont en présence de la publicité de la

presse qui jette des flots de lumière dans les coins les plus obscurs du

pouvoir; faites appel à toutes les ressources de votre puissante

imagination, cherchez, inventez, et si vous résolvez ce problème, je

déclarerai avec vous que l'esprit moderne est vaincu.

MACHIAVEL.

Prenez garde, vous me donnez beau jeu, je pourrais vous prendre au mot.

MONTESQUIEU.

Faites-le, je vous en conjure.

MACHIAVEL.

Je compte bien n'y pas manquer.

MONTESQUIEU.

Dans quelques heures nous serons peut-être séparés. Ces parages ne vous

sont point connus, suivez-moi dans les détours que je vais faire avec

vous le long de ce sombre sentier, nous pourrons éviter encore quelques

heures le reflux des ombres que vous voyez là-bas.

SEPTIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Nous pouvons nous arrêter ici.

MONTESQUIEU.

Je vous écoute.

MACHIAVEL.

Je dois vous dire d'abord que vous vous êtes trompé du tout au tout sur

l'application de mes principes. Le despotisme se présente toujours à vos

yeux avec les formes caduques du monarchisme oriental, mais ce n'est pas

ainsi que je l'entends; avec des sociétés nouvelles, il faut employer

des procédés nouveaux. Il ne s'agit pas aujourd'hui, pour gouverner, de

commettre des iniquités violentes, de décapiter ses ennemis, de

dépouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices; non,

la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu'un

rôle assez secondaire dans la politique intérieure des États modernes.

MONTESQUIEU.

C'est heureux.

MACHIAVEL.

Sans doute j'ai peu d'admiration, je l'avoue, pour vos civilisations _à

cylindres et à tuyaux_; mais je marche, croyez-le bien, avec le siècle;

la puissance des doctrines auxquelles est attaché mon nom, c'est

qu'elles s'accommodent à tous les temps et à toutes les situations.

Machiavel aujourd'hui _a des petits-fils_ qui savent le prix de ses

leçons. On me croit bien vieux, et tous les jours je rajeunis sur la

terre.

MONTESQUIEU.

Vous raillez-vous?

MACHIAVEL.

Écoutez-moi et vous en jugerez. Il s'agit moins aujourd'hui de violenter

les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques

que de _les effacer_, de combattre leurs instincts que de les tromper,

de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les

appropriant.

MONTESQUIEU.

Et comment cela? Car je n'entends pas ce langage.

MACHIAVEL.

Permettez; c'est là la partie morale de la politique, nous arriverons

tout à l'heure aux applications. Le principal secret du gouvernement

consiste à affaiblir l'esprit public, au point de le désintéresser

complétement des idées et des principes avec lesquels on fait

aujourd'hui les révolutions. Dans tous les temps, les peuples comme les

hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque

toujours; ils n'en demandent pas plus. On peut donc établir des

institutions factices qui répondent à un langage et à des idées

également factices; il faut avoir le talent de ravir aux partis _cette

phraséologie libérale_, dont ils s'arment contre le gouvernement. Il

faut en saturer les peuples jusqu'à la lassitude, jusqu'au dégoût. On

parle souvent aujourd'hui de la puissance de l'opinion, je vous

montrerai qu'on lui fait exprimer ce qu'on veut quand on connaît bien

les ressorts cachés du pouvoir. Mais avant de songer à la diriger, il

faut l'étourdir, la frapper d'incertitude par d'étonnantes

contradictions, opérer sur elle d'incessantes diversions, l'éblouir par

toutes sortes de mouvements divers, l'égarer insensiblement dans ses

voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s'emparer des

préjugés et des passions populaires, de manière à introduire une

confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui

parlent la même langue et ont les mêmes intérêts.

MONTESQUIEU.

Où allez vous avec ces paroles dont l'obscurité a quelque chose de

sinistre?

MACHIAVEL.

Si le sage Montesquieu entend mettre du sentiment à la place de la

politique, je dois peut-être m'arrêter ici; je n'ai pas prétendu me

placer sur le terrain de la morale. Vous m'avez défié d'arrêter le

mouvement dans vos sociétés sans cesse tourmentées par l'esprit

d'anarchie et de révolte. Voulez-vous me laisser dire comment je

résoudrais le problème? Vous pouvez mettre à l'abri vos scrupules en

acceptant cette thèse comme une question de curiosité pure.

MONTESQUIEU.

Soit.

MACHIAVEL.

Je conçois d'ailleurs que vous me demandiez des indications plus

précises, j'y arriverai; mais laissez-moi vous dire d'abord à quelles

conditions essentielles le prince peut espérer aujourd'hui de consolider

son pouvoir. Il devra s'attacher avant tout à détruire les partis, à

dissoudre les forces collectives partout où elles existent, à paralyser

dans toutes ses manifestations l'initiative individuelle; ensuite le

niveau des caractères descendra de lui-même, et tous les bras molliront

bientôt contre la servitude. Le pouvoir absolu ne sera plus un accident,

il deviendra un besoin. Ces préceptes politiques ne sont pas entièrement

nouveaux, mais, comme je vous le disais, ce sont les procédés qui

doivent l'être. Un grand nombre de ces résultats peut s'obtenir par de

simples règlements de police et d'administration. Dans vos sociétés si

belles, si bien ordonnées, à la place des monarques absolus, vous avez

mis _un monstre qui s'appelle l'État_, nouveau Briarée dont les bras

s'étendent partout, organisme colossal de tyrannie à l'ombre duquel le

despotisme renaîtra toujours. Eh bien, sous l'invocation de l'État, rien

ne sera plus facile que de consommer l'oeuvre occulte dont je vous

parlais tout à l'heure, et les moyens d'action les plus puissants

peut-être seront précisément ceux que l'on aura le talent d'emprunter à

ce même régime industriel qui fait votre admiration.

A l'aide du seul pouvoir réglementaire, j'instituerais, par exemple,

d'immenses monopoles financiers, réservoirs de la fortune publique, dont

dépendrait si étroitement le sort de toutes les fortunes privées,

qu'elles s'engloutiraient avec le crédit de l'État le lendemain de toute

catastrophe politique. Vous êtes un économiste, Montesquieu, pesez la

valeur de cette combinaison.

Chef du gouvernement, tous mes édits, toutes mes ordonnances tendraient

constamment au même but: annihiler les forces collectives et

individuelles; développer démesurément la prépondérance de l'État, en

faire le souverain protecteur, promoteur et rémunérateur.

Voici une autre combinaison empruntée a l'ordre industriel: Dans le

temps actuel, l'aristocratie, en tant que force politique, a disparu;

mais la bourgeoisie territoriale est encore un élément de résistance

dangereux pour les gouvernements, parce qu'elle est d'elle-même,

indépendante; il peut être nécessaire de l'appauvrir ou même de la

ruiner complétement. Il suffit, pour cela, d'aggraver les charges qui

pèsent sur la propriété foncière, de maintenir l'agriculture dans un

état d'infériorité relative, de favoriser à outrance le commerce et

l'industrie, mais principalement la spéculation; car la trop grande

prospérité de l'industrie peut elle-même devenir un danger, en créant un

nombre trop considérable de fortunes indépendantes.

On réagira utilement contre les grands industriels, contre les

fabricants, par l'excitation à un luxe disproportionné, par l'élévation

du taux des salaires, par des atteintes profondes habilement portées aux

sources de la _production_. Je n'ai pas besoin de développer ces idées,

vous sentez à merveille dans quelles circonstances et sous quels

prétextes tout cela peut se faire. L'intérêt du peuple, et même une

sorte de zèle pour la liberté, pour les grands principes économiques,

couvriront aisément, si on le veut, le véritable but. Il est inutile

d'ajouter que l'entretien perpétuel d'une armée formidable sans cesse

exercée par des guerres extérieures doit être le complément

indispensable de ce système; il faut arriver à ce qu'il n'y ait plus,

dans l'État, que des prolétaires, quelques millionnaires et des soldats.

MONTESQUIEU.

Continuez.

MACHIAVEL.

Voilà pour la politique intérieure de l'État. A l'extérieur il faut

exciter, d'un bout de l'Europe à l'autre, la fermentation

révolutionnaire que l'on comprime chez soi. Il en résulte deux avantages

considérables: l'agitation libérale au dehors fait passer sur la

compression du dedans. De plus, on tient par là en respect Doutes les

puissances, chez lesquelles on peut à son gré faire de l'ordre ou du

désordre. Le grand point est d'enchevêtrer par des intrigues de cabinet

tous les fils de la politique européenne de façon à jouer tour à tour

les puissances avec qui l'on traite. Ne croyez pas que cette duplicité,

si elle est bien soutenue, puisse tourner au détriment d'un souverain.

Alexandre VI ne fit jamais que tromper dans ses négociations

diplomatiques et cependant, il réussit toujours, tant il avait la

science de l'astuce[5]. Mais dans ce que vous appelez aujourd'hui _le

langage officiel_, il faut un contraste frappant, et là on ne saurait

affecter trop d'esprit de loyauté et conciliation; les peuples qui ne

voient que l'apparence des choses, feront une réputation de sagesse au

souverain qui saura se conduire ainsi.

A toute agitation intérieure, il doit pouvoir répondre par une guerre

extérieure; à toute révolution imminente, par une guerre générale; mais

comme, en politique, les paroles ne doivent jamais être d'accord avec

les actes, il faut que, dans ces diverses conjonctures, le prince soit

assez habile pour déguiser ses véritables desseins sous des desseins

contraires; il doit toujours avoir l'air de céder à la pression de

l'opinion quand il exécute ce que sa main a secrètement préparé.

Pour résumer d'un mot tout le système, la révolution se trouve contenue

dans l'État, d'un côté, par la terreur de l'anarchie, de l'autre, par la

banqueroute, et, à tout prendre, par la guerre générale.

Vous avez pu voir déjà, par les indications rapides que je viens de vous

donner, quel rôle important l'art de la parole est appelé à jouer dans

la politique moderne. Je suis loin, comme vous le verrez, de dédaigner

la presse, et je saurais au besoin me servir de la tribune; l'essentiel

est d'employer contre ses adversaires toutes les armes qu'ils pourraient

employer contre vous. Non content de m'appuyer sur la force violente de

la démocratie, je voudrais emprunter aux subtilités du droit leurs

ressources les plus savantes. Quand on prend des décisions qui peuvent

paraître injustes ou téméraires, il est essentiel de savoir les énoncer

en de bons termes, de les appuyer des raisons les plus élevées de la

morale et du droit.

Le pouvoir que je rêve, bien loin, comme vous le voyez, d'avoir des

moeurs barbares, doit attirer à lui toutes les forces et tous les

talents de la civilisation au sein de laquelle il vit. Il devra

s'entourer de publicistes, d'avocats, de jurisconsultes, d'hommes de

pratique et d'administration, de gens qui connaissent à fond tous les

secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les

langages, qui aient étudié l'homme dans tous les milieux. Il faut les

prendre partout, n'importe où, car ces gens-là rendent des services

étonnants par les procédés ingénieux qu'ils appliquent à la politique.

Il faut, avec cela, tout un monde d'économistes, de banquiers,

d'industriels, de capitalistes, d'hommes à projets, d'hommes à millions,

car tout au fond se résoudra par une question de chiffres.

Quant aux principales dignités, aux principaux démembrements du pouvoir,

on doit s'arranger pour les donner à des hommes dont les antécédents et

le caractère mettent un abîme entre eux et les autres hommes, dont

chacun n'ait à attendre que la mort ou l'exil en cas de changement de

gouvernement et soit dans la nécessité de défendre jusqu'au dernier

souffle tout ce qui est.

Supposez pour un instant que j'aie à ma disposition les différentes

ressources morales et matérielles que je viens de vous indiquer, et

donnez-moi maintenant une nation quelconque, entendez-vous! Vous

regardez comme un point capital, dans l'ESPRIT DES LOIS, _de ne pas

changer le caractère d'une nation_[6] quand on veut lui conserver sa

vigueur originelle, eh bien, je ne vous demanderais pas vingt ans pour

transformer de la manière la plus complète le caractère européen le plus

indomptable et pour le rendre aussi docile à la tyrannie que celui du

plus petit peuple de l'Asie.

[5] Traité du Prince, p. 114, ch. XVII.

[6] _Esp. des lois_, p. 252 et s., liv. XIX, ch. V.

MONTESQUIEU.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 3 / 15 段