Vous venez d'ajouter, en vous jouant, un chapitre au traité du Prince.

Quelles que soient vos doctrines, je ne les discute pas; je ne vous fais

qu'une observation. Il est évident que vous n'avez nullement tenu

l'engagement que vous aviez pris; l'emploi de tous ces moyens suppose

l'existence du pouvoir absolu, et je vous ai demandé précisément comment

vous pourriez l'établir dans des sociétés politiques qui reposent sur

des institutions libérales.

MACHIAVEL.

Votre observation est parfaitement juste et je n'entends pas y

échapper. Ce début n'était qu'une préface.

MONTESQUIEU.

Je vous mets en présence d'un État fondé sur des institutions

représentatives, monarchie ou république; je vous parle d'une nation

familiarisée de longue main avec la liberté, et je vous demande,

comment, de là, vous pourrez retourner au pouvoir absolu.

MACHIAVEL.

Rien n'est plus facile.

MONTESQUIEU.

Voyons?

IIe PARTIE.

HUITIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Je prends l'hypothèse qui m'est le plus contraire, je prends un État

constitué en république. Avec une monarchie, le rôle que je me propose

de jouer serait trop facile. Je prends une République, parce qu'avec une

semblable forme de gouvernement, je vais rencontrer une résistance,

presque insurmontable en apparence, dans les idées, dans les moeurs,

dans les lois. Cette hypothèse vous contrarie t-elle? J'accepte de vos

mains un État quelle que soit sa forme, grand ou petit, je le suppose

doté de toutes les institutions qui garantissent la liberté, et je vous

adresse cette seule question: Croyez-vous le pouvoir à l'abri d'un coup

de main ou de ce que l'on appelle aujourd'hui un coup d'État?

MONTESQUIEU.

Non, cela est vrai; mais vous m'accorderez du moins qu'une telle

entreprise sera singulièrement difficile dans les sociétés politiques

contemporaines, telles qu'elles sont organisées.

MACHIAVEL.

Et pourquoi? Ces sociétés ne sont-elles pas, comme de tout temps, en

proie à des factions? N'y a-t-il pas partout des éléments de guerre

civile, des partis, des prétendants?

MONTESQUIEU.

C'est possible; mais je crois pouvoir vous faire sentir d'un mot où est

votre erreur. Ces usurpations, nécessairement très-rares parce qu'elles

sont pleines de périls et qu'elles répugnent aux moeurs modernes, en

supposant qu'elles réussissent, n'auraient nullement l'importance que

vous paraissez leur attribuer. Un changement de pouvoir n'amènerait par

un changement d'institutions. Un prétendant troublera l'État, soit; son

parti triomphera, je l'admets; le pouvoir est en d'autres mains, voilà

tout; mais le droit public et le fond même des institutions restent

d'aplomb. C'est là ce qui me touche.

MACHIAVEL.

Est-il vrai que vous ayez une telle illusion?

MONTESQUIEU.

Établissez le contraire.

MACHIAVEL.

Vous m'accordez donc, pour un moment, le succès d'une entreprise armée

contre le pouvoir établi?

MONTESQUIEU.

Oui.

MACHIAVEL.

Remarquez bien alors dans quelle situation je me trouve placé. J'ai

supprimé momentanément tout pouvoir autre que le mien. Si les

institutions encore debout peuvent élever devant moi quelque obstacle,

c'est de pure forme; en fait, les actes de ma volonté ne peuvent

rencontrer aucune résistance réelle; enfin je suis dans cette condition

extra-légale, que les Romains appelaient d'un mot si beau et si

puissamment énergique: _la dictature_. C'est-à-dire que je puis tout ce

que je veux à l'heure présente, que je suis législateur, exécuteur,

justicier, et à cheval comme chef d'armée.

Retenez ceci. Maintenant j'ai triomphé par l'appui d'une faction,

c'est-à-dire que cet événement n'a pu s'accomplir qu'au milieu d'une

profonde dissension intérieure. On peut dire au hasard, mais sans se

tromper, quelles en sont les causes. Ce sera un antagonisme entre

l'aristocratie et le peuple ou entre le peuple et la bourgeoisie. Pour

le fond des choses, ce ne peut être que cela; à la surface, ce sera un

pêle-mêle d'idées, d'opinions, d'influences et de courants contraires,

comme dans tous les États où la liberté aura été un moment déchaînée. Il

y aura là des éléments politiques de toute espèce, des tronçons de

partis autrefois victorieux, aujourd'hui vaincus, des ambitions

effrénées, des convoitises ardentes, des haines implacables, des

terreurs partout, des hommes de toute opinion et de toute doctrine, des

restaurateurs d'anciens régimes, des démagogues, des anarchistes, des

utopistes, tous à l'oeuvre, tous travaillant également de leur côté au

renversement de l'ordre établi. Que faut-il conclure d'une telle

situation? Deux choses: la première, c'est que le pays a un grand besoin

de repos et qu'il ne refusera rien à qui pourra le lui donner; la

seconde, c'est qu'au milieu de cette division des partis, il n'y a point

de force réelle ou plutôt qu'il n'y en a qu'une, le peuple.

Je suis, moi, un prétendant victorieux; je porte, je suppose, un grand

nom historique propre à agir sur l'imagination des masses. Comme

Pisistrate, comme César, comme Néron même; je m'appuierai sur le peuple;

c'est _l'a b c_ de tout usurpateur. C'est là la puissance aveugle qui

donnera le moyen de tout faire impunément, c'est là l'autorité, c'est là

le nom qui couvrira tout. Le peuple en effet se soucie bien de vos

fictions légales et de vos garanties constitutionnelles!

J'ai fait le silence au milieu des factions, et maintenant vous allez

voir comme je vais marcher.

Peut-être vous rappelez-vous les règles que j'ai établies dans le traité

du Prince pour conserver les provinces conquises. L'usurpateur d'un

État est dans une situation analogue à celle d'un conquérant. Il est

condamné à tout renouveler, à dissoudre l'État, à détruire la cité, à

changer la face des moeurs.

C'est là le but, mais dans les temps actuels il n'y faut tendre que par

des voies obliques, des moyens détournés, des combinaisons habiles, et,

autant que possible, exemptes de violence. Je ne détruirai donc pas

directement les institutions, mais je les toucherai une à une par un

trait de main inaperçu qui en dérangera le mécanisme. Ainsi je toucherai

tour à tour à l'organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la

liberté individuelle, à l'enseignement.

Par-dessus les lois primitives je ferai passer toute une législation

nouvelle qui, sans abroger expressément l'ancienne, la masquera d'abord,

puis bientôt l'effacera complétement. Telles sont mes conceptions

générales, maintenant vous allez voir les détails d'exécution.

MONTESQUIEU.

Que n'êtes-vous encore dans les jardins de Ruccellaï, ô Machiavel, pour

professer ces belles leçons, et combien il est regrettable que la

postérité ne puisse pas vous entendre!

MACHIAVEL.

Rassurez-vous; pour qui sait lire, tout cela est dans le traité du

Prince.

MONTESQUIEU.

Eh bien, vous êtes au lendemain de votre coup d'État, qu'allez-vous

faire?

MACHIAVEL.

Une grande chose, puis une très-petite.

MONTESQUIEU.

Voyons d'abord la grande?

MACHIAVEL.

Après le succès d'un coup de force contre le pouvoir établi, tout n'est

pas fini, et les partis ne se tiennent généralement pas pour battus. On

ne sait pas encore au juste ce que vaut l'énergie de l'usurpateur, on va

l'essayer, on va se lever contre lui les armes à la main. Le moment est

venu d'imprimer une terreur qui frappe la cité entière et fasse

défaillir les âmes les plus intrépides.

MONTESQUIEU.

Qu'allez-vous faire? Vous m'aviez dit que vous aviez répudié le sang.

MACHIAVEL.

Il ne s'agit pas ici de fausse humanité. La société est menacée, elle

est en état de légitime défense; l'excès des rigueurs et même de la

cruauté préviendra pour l'avenir de nouvelles effusions de sang. Ne me

demandez pas ce que l'on fera; il faut que les âmes soient terrifiées

une fois pour toutes et que la peur les détrempe.

MONTESQUIEU.

Oui, je me rappelle; c'est là ce que vous enseignez dans le traité du

Prince en racontant la sinistre exécution de Borgia dans Césène[7]. Vous

êtes bien le même.

[7] Traité du Prince, p. 47, ch. VII.

MACHIAVEL.

Non, non, vous le verrez plus tard; je n'agis ainsi que par nécessité,

et j'en souffre.

MONTESQUIEU.

Mais qui donc le versera, ce sang?

MACHIAVEL.

L'armée! cette grande justicière des États; elle dont la main ne

déshonore jamais ses victimes. Deux résultats de la plus grande

importance seront atteints par l'intervention de l'armée dans la

répression. A partir de ce moment, d'une part elle se trouvera pour

toujours en hostilité avec la population civile qu'elle aura châtiée

sans ménagement, de l'autre elle se rattachera d'une manière

indissoluble au sort de son chef.

MONTESQUIEU.

Et vous croyez que ce sang ne retombera pas sur vous?

MACHIAVEL.

Non, car aux yeux du peuple, le souverain, en définitive, est étranger

aux excès d'une soldatesque qu'il n'est pas toujours facile de contenir.

Ceux qui pourront en être responsables, ce seront les généraux, les

ministres qui auront exécuté mes ordres. Ceux-là, je vous l'affirme, me

seront dévoués jusqu'à leur dernier soupir, car ils savent bien ce qui

les attendrait après moi.

MONTESQUIEU.

C'est donc là votre premier acte de souveraineté! Voyons maintenant le

second?

MACHIAVEL.

Je ne sais si vous avez remarqué quelle est, en politique, la puissance

des petits moyens. Après ce que je viens de vous dire, je ferai frapper

à mon effigie toute la nouvelle monnaie, dont j'émettrai une quantité

considérable.

MONTESQUIEU.

Mais au milieu des premiers soucis de l'État, ce serait une mesure

puérile.

MACHIAVEL.

Vous croyez cela? Vous n'avez pas pratiqué le pouvoir. L'effigie humaine

imprimée sur la monnaie, c'est le signe même de la puissance. Au premier

abord il y aura des esprits orgueilleux qui en tressailliront de colère,

mais on s'y habituera; les ennemis mêmes de mon pouvoir seront obligés

d'avoir mon portrait dans leur escarcelle. Il est bien certain que l'on

s'habitue peu à peu à regarder avec des yeux plus doux les traits qui

sont partout imprimés sur le signe matériel de nos jouissances. Du jour

où mon effigie est sur la monnaie, je suis roi.

MONTESQUIEU.

J'avoue que cet aperçu est nouveau pour moi; mais passons. Vous n'avez

pas oublié que les peuples nouveaux ont la faiblesse de se donner des

constitutions qui sont les garanties de leurs droits? Avec votre pouvoir

issu de la force, avec les projets que vous me révélez, vous allez

peut-être vous trouver embarrassé en présence d'une charte fondamentale

dont tous les principes, toutes les règles, toutes les dispositions sont

contraires à vos maximes de gouvernement.

MACHIAVEL.

Je ferai une autre constitution, voilà tout.

MONTESQUIEU.

Et vous pensez que cela ne sera pas autrement difficile?

MACHIAVEL.

Où serait la difficulté? Il n'y a pas, pour le moment, d'autre volonté,

d'autre force que la mienne et j'ai pour base d'action l'élément

populaire.

MONTESQUIEU.

C'est vrai. J'ai pourtant un scrupule: d'après ce que vous venez de me

dire, j'imagine que votre constitution ne sera pas un monument de

liberté. Vous pensez qu'il suffira d'une seule crise de la force, d'une

seule violence heureuse pour ravir à une nation tous ses droits, toutes

ses conquêtes, toutes ses institutions, tous les principes avec lesquels

elle a pris l'habitude de vivre?

MACHIAVEL.

Permettez! Je ne vais pas si vite. Je vous disais, il y a peu

d'instants, que les peuples étaient comme les hommes, qu'ils tenaient

plus aux apparences qu'à la réalité des choses; c'est là, en politique,

une règle dont je suivrais scrupuleusement les indications; veuillez me

rappeler les principes auxquels vous tenez le plus et vous verrez que je

n'en suis pas aussi embarrassé que vous paraissez le croire.

MONTESQUIEU.

Qu'allez-vous en faire, ô Machiavel?

MACHIAVEL.

Ne craignez rien, nommez-les-moi.

MONTESQUIEU.

Je ne m'y fie point, je vous l'avoue.

MACHIAVEL.

Eh bien, je vous les rappellerai moi-même. Vous ne manqueriez sans doute

pas de me parler du principe de la séparation des pouvoirs, de la

liberté de la parole et de la presse, de la liberté religieuse, de la

liberté individuelle, du droit d'association, de l'égalité devant la

loi, de l'inviolabilité de la propriété et du domicile, du droit de

pétition, du libre consentement de l'impôt, de la proportionnalité des

peines, de la non rétroactivité des lois; en est-ce assez et en

souhaitez-vous encore?

MONTESQUIEU.

Je crois que c'est beaucoup plus qu'il n'en faut, Machiavel, pour

mettre votre gouvernement mal à l'aise.

MACHIAVEL.

C'est là ce qui vous trompe, et cela est si vrai, que je ne vois nul

inconvénient à proclamer ces principes; j'en ferai même, si vous le

voulez, le préambule de ma constitution.

MONTESQUIEU.

Vous m'avez déjà prouvé que vous étiez un grand magicien.

MACHIAVEL.

Il n'y a point de magie là dedans, il n'y a que du savoir-faire

politique.

MONTESQUIEU.

Mais comment, ayant inscrit ces principes en tête de votre constitution,

vous y prendrez-vous pour ne pas les appliquer?

MACHIAVEL.

Ah! prenez garde, je vous ai dit que je proclamerais ces principes, mais

je ne vous ai pas dit que je les inscrirais ni même que je les

désignerais expressément.

MONTESQUIEU.

Comment l'entendez-vous?

MACHIAVEL.

Je n'entrerais dans aucune récapitulation; je me bornerais à déclarer au

peuple que je reconnais et que je confirme les grands principes du droit

moderne.

MONTESQUIEU.

La portée de cette réticence m'échappe.

MACHIAVEL.

Vous allez reconnaître combien elle est importante. Si j'énumérais

expressément ces droits, ma liberté d'action serait enchaînée vis-à-vis

de ceux que j'aurais déclarés; c'est ce que je ne veux pas. En ne les

nommant point, je parais les accorder tous et je n'en accorde

spécialement aucun; cela me permettra plus tard d'écarter, par voie

d'exception, ceux que je jugerai dangereux.

MONTESQUIEU.

Je comprends.

MACHIAVEL.

Parmi ces principes, d'ailleurs, les uns appartiennent au droit

politique et constitutionnel proprement dit, les autres au droit civil.

C'est là une distinction qui doit toujours servir de règle dans

l'exercice du pouvoir absolu. C'est à leurs droits civils que les

peuples tiennent le plus; je n'y toucherai pas, si je puis, et, de cette

manière, une partie de mon programme au moins se trouvera remplie.

MONTESQUIEU.

Et quant aux droits politiques ...?

MACHIAVEL.

J'ai écrit dans le traité du Prince la maxime que voici, et qui n'a pas

cessé d'être vraie: «Les gouvernés seront toujours contents du prince,

lorsqu'il ne touchera ni à leurs biens, ni à leur honneur, et dès lors

il n'a plus à combattre que les prétentions d'un petit nombre de

mécontents, dont il vient facilement à bout.» Ma réponse à votre

question est là.

MONTESQUIEU.

On pourrait, à la rigueur, ne pas la trouver suffisante; on pourrait

vous répondre que les droits politiques aussi sont des biens; qu'il

importe aussi à l'honneur des peuples de les maintenir, et qu'en y

touchant vous portez en réalité atteinte à leurs biens comme à leur

honneur. On pourrait ajouter encore que le maintien des droits civils

est lié au maintien des droits politiques par une étroite solidarité.

Qui garantira les citoyens que si vous les dépouillez aujourd'hui de la

liberté politique, vous ne les dépouillerez pas demain de la liberté

individuelle; que si vous attentez aujourd'hui à leur liberté, vous

n'attenterez pas demain à leur fortune?

MACHIAVEL.

Il est certain que l'argument est présenté avec beaucoup de vivacité,

mais je crois que vous en comprenez parfaitement aussi l'exagération.

Vous semblez toujours croire que les peuples modernes sont affamés de

liberté. Avez-vous prévu le cas où ils n'en veulent plus, et pouvez-vous

demander aux princes d'avoir pour elle plus de passion que n'en ont les

peuples? Or, dans vos sociétés si profondément relâchées, où l'individu

ne vit plus que dans la sphère de son égoïsme et de ses intérêts

matériels, interrogez le plus grand nombre, et vous verrez si, de tous

côtés, on ne vous répond pas: Que me fait la politique? que m'importe la

liberté? Est-ce que tous les gouvernements ne sont pas les mêmes? est-ce

qu'un gouvernement ne doit pas se défendre?

Remarquez-le bien, d'ailleurs, ce n'est même pas le peuple qui tiendra

ce langage; ce seront les bourgeois, les industriels, les gens

instruits, les riches, les lettrés, tous ceux qui sont en état

d'apprécier vos belles doctrines de droit public. Ils me béniront, ils

s'écrieront que je les ai sauvés, qu'ils sont en état de minorité,

qu'ils sont incapables de se conduire. Tenez, les nations ont je ne sais

quel secret amour pour les vigoureux génies de la force. A tous les

actes violents marqués du talent de l'artifice, vous entendrez dire avec

une admiration qui surmontera le blâme: Ce n'est pas bien, soit, mais

c'est habile, c'est bien joué, c'est fort!

MONTESQUIEU.

Vous allez donc rentrer dans la partie professionnelle de vos doctrines?

MACHIAVEL.

Non pas, nous en sommes à l'exécution. J'aurais certainement fait

quelques pas de plus si vous ne m'aviez obligé à une digression.

Reprenons.

NEUVIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

Vous en étiez au lendemain d'une constitution faite par vous sans

l'assentiment de la nation.

MACHIAVEL.

Ici je vous arrête; je n'ai jamais prétendu froisser à ce point des

idées reçues dont je connais l'empire.

MONTESQUIEU.

Vraiment!

MACHIAVEL.

Je parle très-sérieusement.

MONTESQUIEU.

Vous comptez donc associer la nation _au nouvel oeuvre fondamental_ que

vous préparez?

MACHIAVEL.

Oui, sans doute. Cela vous étonne? Je ferai bien mieux: je ferai d'abord

ratifier par le vote populaire le coup de force que j'ai accompli contre

l'État; je dirai au peuple, dans les termes qui conviendront: Tout

marchait mal; j'ai tout brisé, je vous ai sauvé, voulez-vous de moi?

vous êtes libre de me condamner ou de m'absoudre par votre vote.

MONTESQUIEU.

Libre sous le poids de la terreur et de la force armée.

MACHIAVEL.

On m'acclamera.

MONTESQUIEU.

Je le crois.

MACHIAVEL.

Et le vote populaire, dont j'ai fait l'instrument de mon pouvoir,

deviendra la base même de mon gouvernement. J'établirai un suffrage sans

distinction de classe ni de cens, avec lequel l'absolutisme sera

organisé d'un seul coup.

MONTESQUIEU.

Oui, car d'un seul coup vous brisez en même temps l'unité de la famille,

vous dépréciez le suffrage, vous annulez la prépondérance des lumières

et vous faites du nombre une puissance aveugle qui se dirige à votre

gré.

MACHIAVEL.

Je réalise un progrès auquel aspirent ardemment aujourd'hui tous les

peuples de l'Europe: J'organise le suffrage universel comme Washington

aux États-Unis, et le premier usage que j'en fais est de lui soumettre

ma constitution.

MONTESQUIEU.

Quoi! vous allez la faire discuter dans des assemblées primaires ou

secondaires?

MACHIAVEL.

Oh! laissons là, je vous prie, vos idées du XVIIIe siècle; elles ne sont

déjà plus du temps présent.

MONTESQUIEU.

Eh bien, de quelle manière alors ferez-vous délibérer sur l'acceptation

de votre constitution? comment les articles organiques en seront-ils

discutés?

MACHIAVEL.

Mais je n'entends pas qu'ils soient discutés du tout, je croyais vous

l'avoir dit.

MONTESQUIEU.

Je n'ai fait que vous suivre sur le terrain des principes qu'il vous a

plu de choisir. Vous m'avez parlé des États-Unis d'Amérique; je ne sais

pas si vous êtes un nouveau Washington, mais ce qu'il y a de certain,

c'est que la constitution actuelle des États-Unis a été discutée,

délibérée et votée par les représentants de la nation.

MACHIAVEL.

De grâce, ne confondons pas les temps, les lieux et les peuples: nous

sommes en Europe; ma constitution est présentée en bloc, elle est

acceptée en bloc.

MONTESQUIEU.

Mais en agissant ainsi vous ne déguisez rien pour personne. Comment, en

votant dans ces conditions, le peuple peut-il savoir ce qu'il fait et

jusqu'à quel point il s'engage?

MACHIAVEL.

Et où avez-vous jamais vu qu'une constitution vraiment digne de ce nom,

vraiment durable, ait jamais été le résultat d'une délibération

populaire? Une constitution doit sortir tout armée de la tête d'un seul

homme ou ce n'est qu'une oeuvre condamnée au néant. Sans homogénéité,

sans liaison dans ses parties, sans force pratique, elle portera

nécessairement l'empreinte de toutes les faiblesses de vues qui ont

présidé à sa rédaction.

Une constitution, encore une fois, ne peut être que l'oeuvre d'un seul;

jamais les choses ne se sont passées autrement, j'en atteste l'histoire

de tous les fondateurs d'empire, l'exemple des Sésostris, des Solon, des

Lycurgue, des Charlemagne, des Frédéric II, des Pierre Ier.

MONTESQUIEU.

C'est un chapitre d'un de vos disciples que vous allez me développer là.

MACHIAVEL.

Et de qui donc?

MONTESQUIEU.

De Joseph de Maistre. Il y a là des considérations générales qui ne sont

pas sans vérité, mais que je trouve sans application. On dirait, à vous

entendre, que vous allez tirer un peuple du chaos ou de la nuit profonde

de ses premières origines. Vous ne paraissez pas vous souvenir que, dans

l'hypothèse où nous nous plaçons, la nation a atteint l'apogée de sa

civilisation, que son droit public est fondé, et qu'elle est en

possession d'institutions régulières.

MACHIAVEL.

Je ne dis pas non; aussi vous allez voir que je n'ai pas besoin de

détruire de fond en comble vos institutions pour arriver à mon but. Il

me suffira d'en modifier l'économie et d'en changer les combinaisons.

MONTESQUIEU.

Expliquez-vous?

MACHIAVEL.

Vous m'avez fait tout à l'heure un cours de politique constitutionnelle,

je compte le mettre à profit. Je ne suis, d'ailleurs, pas aussi étranger

qu'on le croit généralement en Europe, à toutes ces idées de bascule

politique; vous avez pu vous en apercevoir par mes discours sur

Tite-Live. Mais revenons au fait. Vous remarquiez avec raison, il y a un

instant, que dans les États parlementaires de l'Europe les pouvoirs

publics étaient distribués à peu près partout de la même manière entre

un certain nombre de corps politiques dont le jeu régulier constituait

le gouvernement.

Ainsi on retrouve partout, sous des noms divers, mais avec des

attributions à peu près uniformes, une organisation ministérielle, un

sénat, un corps législatif, un conseil d'État, une cour de cassation; je

dois vous faire grâce de tout développement inutile sur le mécanisme

respectif de ces pouvoirs, dont vous connaissez mieux que moi le secret;

il est évident que chacun d'eux répond à une fonction essentielle du

gouvernement. Vous remarquerez bien que c'est la fonction que j'appelle

essentielle, ce n'est pas l'institution. Ainsi il faut qu'il y ait un

pouvoir dirigeant, un pouvoir modérateur, un pouvoir législatif, un

pouvoir règlementaire, cela ne fait pas de doute.

MONTESQUIEU.

Mais, si je vous comprends bien, ces divers pouvoirs n'en font qu'un à

vos yeux et vous allez donner tout cela à un seul homme en supprimant

les institutions.

MACHIAVEL.

Encore une fois, c'est ce qui vous trompe. On ne pourrait pas agir ainsi

sans danger. On ne le pourrait pas chez vous surtout, avec le fanatisme

qui y règne pour ce que vous appelez les principes de 89; mais veuillez

bien m'écouter: En statique le déplacement d'un point d'appui fait

changer la direction de la force, en mécanique le déplacement d'un

ressort fait changer le mouvement. En apparence pourtant c'est le même

appareil, c'est le même mécanisme. De même encore en physiologie le

tempérament dépend de l'état des organes. Si les organes sont modifiés,

le tempérament change. Eh bien, les diverses institutions dont nous

venons de parler fonctionnent dans l'économie gouvernementale comme de

véritables organes dans le corps humain. Je toucherai aux organes, les

organes resteront, mais la complexion politique de l'État sera changée.

Concevez-vous?

MONTESQUIEU.

Ce n'est pas difficile, et il ne fallait point de périphrases. Vous

gardez les noms, vous ôtez les choses. C'est ce qu'Auguste fit à Rome

quand il détruisit la République. Il y avait toujours un consulat, une

préture, une censure, un tribunat; mais il n'y avait plus ni consuls, ni

préteurs, ni censeurs, ni tribuns.

MACHIAVEL.

Avouez qu'on peut choisir de plus mauvais modèles. Tout se peut faire en

politique, à la condition de flatter les préjugés publics et de garder

du respect pour les apparences.

MONTESQUIEU.

Ne rentrez pas dans les généralités; vous voilà à l'oeuvre, je vous

suis.

MACHIAVEL.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 4 / 15 段