Permettez-moi d'abord d'examiner en elle-même votre mécanique politique:

vous balancez les trois pouvoirs, et vous les confinez chacun dans leur

département; celui-ci fera les lois, cet autre les appliquera, un

troisième les exécutera: le prince régnera, les ministres gouverneront.

Merveilleuse chose que cette bascule constitutionnelle! Vous avez tout

prévu, tout réglé, sauf le mouvement: le triomphe d'un tel système, ce

ne serait pas l'action; ce serait l'immobilité si le mécanisme

fonctionnait avec précision; mais, en réalité, les choses ne se

passeront pas ainsi. A la première occasion, le mouvement se produira

par la rupture d'un des ressorts que vous avez si soigneusement forgés.

Croyez-vous que les pouvoirs resteront longtemps dans les limites

constitutionnelles que vous leur avez assignées, et qu'ils ne

parviendront pas à les franchir? Quelle est l'assemblée législative

indépendante qui n'aspirera pas à la souveraineté? Quelle est la

magistrature qui ne fléchira pas au gré de l'opinion? Quel est le

prince, surtout, souverain d'un royaume ou chef d'une république, qui

acceptera sans réserve le rôle passif auquel vous l'aurez condamné; qui,

dans le secret de sa pensée, ne méditera pas le renversement des

pouvoirs rivaux qui gênent son action? En réalité, vous aurez mis aux

prises toutes les forces contraires, suscité toutes les entreprises,

donné des armes à tous les partis. Vous aurez livré le pouvoir à

l'assaut de toutes les ambitions, et fait de l'État une arène où se

déchaîneront les factions. Dans peu de temps, ce sera le désordre

partout; d'intarissables rhéteurs transformeront en joutes oratoires les

assemblées délibérantes; d'audacieux journalistes, d'effrénés

pamphlétaires attaqueront tous les jours la personne du souverain,

discréditeront le gouvernement, les ministres, les hommes en place....

MONTESQUIEU.

Je connais depuis longtemps ces reproches adressés aux gouvernements

libres. Ils n'ont pas de valeur à mes yeux: les abus ne condamnent point

les institutions. Je sais de nombreux États qui vivent en paix, et

depuis longtemps sous de telles lois: je plains ceux qui ne peuvent y

vivre.

MACHIAVEL.

Attendez: Dans vos calculs, vous n'avez compté qu'avec des minorités

sociales. Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la

pauvreté, comme elles l'étaient autrefois par l'esclavage. Qu'importent,

je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires?

Votre grand mouvement politique n'a abouti, en définitive, qu'au

triomphe d'une minorité privilégiée par le hasard comme l'ancienne

noblesse l'était par la naissance. Qu'importe au prolétaire courbé sur

son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs

aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit

d'écrire? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la

masse du peuple à l'état de pure faculté, puisqu'il ne saurait s'en

servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et

dont la nécessité lui refuse l'exercice réel, ne sont pour lui qu'une

ironie amère de sa destinée. Je vous réponds qu'un jour il les prendra

en haine, et qu'il les détruira de sa main pour se confier au

despotisme.

MONTESQUIEU.

Quel mépris Machiavel a-t-il donc pour l'humanité, et quelle idée se

fait-il de la bassesse des peuples modernes? Dieu puissant, je ne

croirai pas que tu les aies créés si vils. Machiavel, quoi qu'il en

dise, ignore les principes et les conditions d'existence de la

civilisation actuelle. Le travail aujourd'hui est la loi commune, comme

il est la loi divine; et, loin qu'il soit un signe de servitude parmi

les hommes, il est le lien de leur association, l'instrument de leur

égalité.

Les droits politiques n'ont rien d'illusoire pour le peuple dans les

États où la loi ne reconnaît point de priviléges et où toutes les

carrières sont ouvertes à l'activité individuelle. Sans doute, et dans

aucune société il n'en saurait être autrement, l'inégalité des

intelligences et des fortunes entraîne pour les individus d'inévitables

inégalités dans l'exercice de leurs droits; mais ne suffit-il pas que

ces droits existent pour que le voeu d'une philosophie éclairée soit

rempli, pour que l'émancipation des hommes soit assurée dans la mesure

où elle peut l'être? Pour ceux-là mêmes que le hasard a fait naître dans

les conditions les plus humbles, n'est-ce rien que de vivre dans le

sentiment de leur indépendance et dans leur dignité de citoyens? Mais ce

n'est là qu'un côté de la question; car si la grandeur morale des

peuples est liée à la liberté, ils n'y sont pas rattachés moins

étroitement par leurs intérêts matériels.

MACHIAVEL.

C'est ici que je vous attendais. L'école à laquelle vous appartenez a

posé des principes dont elle ne paraît pas apercevoir les dernières

conséquences: vous croyez qu'ils conduisent au règne de la raison; je

vais vous montrer qu'ils ramènent au règne de la force. Votre système

politique, pris dans sa pureté originelle, consiste à donner une part

d'action à peu près égale aux divers groupes de forces dont les sociétés

se composent, à faire concourir dans une juste proportion les activités

sociales; vous ne voulez pas que l'élément aristocratique prime

l'élément démocratique. Cependant, le tempérament de vos institutions

est de donner plus de force à l'aristocratie qu'au peuple, plus de force

au prince qu'à l'aristocratie, proportionnant ainsi les pouvoirs à la

capacité politique de ceux qui doivent les exercer.

MONTESQUIEU.

Vous dites vrai.

MACHIAVEL.

Vous faites participer les différentes classes de la société aux

fonctions publiques suivant le degré de leur aptitude et de leurs

lumières; vous émancipez la bourgeoisie par le vote, vous contenez le

peuple par le cens; les libertés populaires créent la puissance de

l'opinion, l'aristocratie donne le prestige des grandes manières, le

trône jette sur la nation l'éclat du rang suprême; vous gardez toutes

les traditions, tous les grands souvenirs, le culte de toutes les

grandes choses. A la surface on voit une société monarchique, mais tout

est démocratique au fond; car, en réalité, il n'y a point de barrières

entre les classes, et le travail est l'instrument de toutes les

fortunes. N'est-ce pas à peu près cela?

MONTESQUIEU.

Oui, Machiavel; et vous savez du moins comprendre les opinions que vous

ne partagez pas.

MACHIAVEL.

Eh bien, toutes ces belles choses sont passées ou passeront comme un

rêve; car vous avez un nouveau principe avec lequel toutes les

institutions se décomposent avec une rapidité foudroyante.

MONTESQUIEU.

Quel est donc ce principe?

MACHIAVEL.

C'est celui de la souveraineté populaire. On trouvera, n'en doutez pas,

la quadrature du cercle avant d'arriver à concilier l'équilibre des

pouvoirs avec l'existence d'un pareil principe chez les nations où il

est admis. Le peuple, par une conséquence absolument inévitable,

s'emparera, un jour ou l'autre, de tous les pouvoirs dont on a reconnu

que le principe était en lui. Sera-ce pour les garder? Non. Après

quelques jours de folie, il les jettera, par lassitude, au premier

soldat de fortune qui se trouvera sur son chemin. Dans votre pays, vous

avez vu, en 1793, comment les coupe-têtes français ont traité la

monarchie représentative: le peuple souverain s'est affirmé par le

supplice de son roi, puis il a fait litière de tous ses droits; il s'est

donné à Robespierre, à Barras, à Bonaparte.

Vous êtes un grand penseur, mais vous ne connaissez pas l'inépuisable

lâcheté des peuples; je ne dis pas de ceux de mon temps, mais de ceux du

vôtre; rampants devant la force, sans pitié devant la faiblesse,

implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de

supporter les contrariétés d'un régime libre, et patients jusqu'au

martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les

trônes dans des moments de colère, et se donnant des maîtres à qui ils

pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient décapité

vingt rois constitutionnels.

Cherchez donc la justice; cherchez le droit, la stabilité, l'ordre, le

respect des formes si compliquées de votre mécanisme parlementaire avec

des masses violentes, indisciplinées, incultes, auxquelles vous avez

dit: Vous êtes le droit, vous êtes les maîtres, vous êtes les arbitres

de l'État! Oh! je sais bien que le prudent Montesquieu, le politique

circonspect, qui posait les principes et réservait les conséquences, n'a

point écrit dans l'_Esprit des lois_ le dogme de la souveraineté

populaire; mais, comme vous le disiez tout à l'heure, les conséquences

découlent d'elles-mêmes des principes que vous avez posés. L'affinité de

vos doctrines avec celles du _Contrat social_ se fait assez sentir.

Aussi, depuis le jour où les révolutionnaires français, jurant _in verba

magistri_, ont écrit: «Une constitution ne peut être que l'ouvrage libre

d'une convention entre associés,» le gouvernement monarchique et

parlementaire a été condamné à mort dans votre patrie. Vainement on a

essayé de restaurer les principes, vainement votre roi, Louis XVIII, en

rentrant en France, a-t-il tenté de faire remonter les pouvoirs à leur

source en promulguant les déclarations de 89 comme procédant de l'octroi

royal, cette pieuse fiction de la monarchie aristocratique était en

contradiction trop flagrante avec le passé: elle devait s'évanouir au

bruit de la révolution de 1830, comme le gouvernement de 1830, à son

tour....

MONTESQUIEU.

Achevez.

MACHIAVEL.

N'anticipons pas. Ce que vous savez, ainsi que moi, du passé,

m'autorise, dès à présent, à dire que le principe de la souveraineté

populaire est destructif de toute stabilité, qu'il consacre indéfiniment

le droit des révolutions. Il met les sociétés en guerre ouverte contre

tous les pouvoirs humains et même contre Dieu; il est l'incarnation même

de la force. Il fait du peuple une brute féroce qui s'endort quand elle

est repue de sang, et qu'on enchaîne; et voici la marche invariable que

suivent alors les sociétés dont le mouvement est réglé sur ce principe:

la souveraineté populaire engendre la démagogie, la démagogie engendre

l'anarchie, l'anarchie ramène au despotisme. Le despotisme, pour vous,

c'est la barbarie. Eh bien, vous voyez que les peuples retournent à la

barbarie par le chemin de la civilisation.

Mais ce n'est pas tout, et je prétends qu'à d'autres points de vue

encore le despotisme est la seule forme de gouvernement qui soit

réellement appropriée à l'état social des peuples modernes. Vous m'avez

dit que leurs intérêts matériels les rattachaient à la liberté; ici,

vous me faites trop beau jeu. Quels sont, en général, les États qui ont

besoin de la liberté? Ce sont ceux qui vivent par de grands sentiments,

par de grandes passions, par l'héroïsme, par la foi, même par

l'honneur, ainsi que vous le disiez de votre temps en parlant de la

monarchie française. Le stoïcisme peut faire un peuple libre; le

christianisme, dans de certaines conditions, pourrait avoir le même

privilége. Je comprends les nécessités de la liberté à Athènes, à Rome,

chez des nations qui ne respiraient que par la gloire des armes, dont la

guerre satisfaisait toutes les expansions, qui avaient besoin d'ailleurs

de toutes les énergies du patriotisme, de tous les enthousiasmes

civiques pour triompher de leurs ennemis.

Les libertés publiques étaient le patrimoine naturel des États dans

lesquels les fonctions serviles et industrielles étaient délaissées aux

esclaves, où l'homme était inutile s'il n'était un citoyen. Je conçois

encore la liberté à certaines époques de l'ère chrétienne, et notamment

dans les petits États reliés entre eux par des systèmes de confédération

analogues à ceux des républiques helléniques, comme en Italie et en

Allemagne. Je retrouve là une partie des causes naturelles qui rendaient

la liberté nécessaire. Elle eût été presque inoffensive dans des temps

où le principe de l'autorité n'était pas mis en question, où la religion

avait un empire absolu sur les esprits, où le peuple, placé sous le

régime tutélaire des corporations, marchait docilement sous la main de

ses pasteurs. Si son émancipation politique eût été entreprise alors,

elle eût pu l'être sans danger; car elle se fût accomplie en conformité

des principes sur lesquels repose l'existence de toutes les sociétés.

Mais, avec vos grands États, qui ne vivent plus que par l'industrie;

avec vos populations sans Dieu et sans foi, dans des temps où les

peuples ne se satisfont plus par la guerre, et où leur activité violente

se reporte nécessairement au dedans, la liberté, avec les principes qui

lui servent de fondement, ne peut être qu'une cause de dissolution et de

ruine. J'ajoute qu'elle n'est pas plus nécessaire aux besoins moraux des

individus qu'elle ne l'est aux États.

De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des

sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l'indifférence en

politique comme en religion, qui n'ont plus d'autre stimulant que les

jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l'intérêt, qui n'ont

d'autre culte que l'or, dont les moeurs mercantiles le disputent à

celles des juifs qu'ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit

par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures

essayent de monter à l'assaut du pouvoir? C'est par haine de ceux qui

possèdent; au fond, c'est pour leur arracher leurs richesses, instrument

des jouissances qu'ils envient.

Ceux qui possèdent implorent de tous les côtés un bras énergique, un

pouvoir fort; ils ne lui demandent qu'une chose, c'est de protéger

l'État contre des agitations auxquelles sa constitution débile ne

pourrait résister, de leur donner à eux-mêmes la sécurité nécessaire

pour qu'ils puissent jouir et faire leurs affaires. Quelles formes de

gouvernement voulez vous appliquer à des sociétés où la corruption s'est

glissée partout, où la fortune ne s'acquiert que par les surprises de la

fraude, où la morale n'a plus de garantie que dans les lois répressives,

où le sentiment de la patrie lui-même s'est éteint dans je ne sais quel

cosmopolitisme universel?

Je ne vois de salut pour ces sociétés, véritables colosses aux pieds

d'argile, que dans l'institution d'une centralisation à outrance, qui

mette toute la force publique à la disposition de ceux qui gouvernent;

dans une administration hiérarchique semblable à celle de l'empire

romain, qui règle mécaniquement tous les mouvements des individus; dans

un vaste système de législation qui reprenne en détail toutes les

libertés qui ont été imprudemment données; dans un despotisme

gigantesque, enfin, qui puisse frapper immédiatement et à toute heure,

tout ce qui résiste, tout ce qui se plaint. Le Césarisme du Bas-Empire

me paraît réaliser assez bien ce que je souhaite pour le bien-être des

sociétés modernes. Grâce à ces vastes appareils qui fonctionnent déjà,

m'a-t-on dit, en plus d'un pays de l'Europe, elles peuvent vivre en

paix, comme en Chine, comme au Japon, comme dans l'Inde. Il ne faut pas

qu'un vulgaire préjugé nous fasse mépriser ces civilisations orientales,

dont on apprend chaque jour à mieux apprécier les institutions. Le

peuple chinois, par exemple, est très-commerçant et très-bien

administré.

CINQUIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

J'hésite à vous répondre, Machiavel, car il y a dans vos dernières

paroles je ne sais quelle raillerie satanique, qui me laisse

intérieurement le soupçon que vos discours ne sont pas complétement

d'accord avec vos secrètes pensées. Oui, vous avez la fatale éloquence

qui fait perdre la trace de la vérité, et vous êtes bien le sombre génie

dont le nom est encore l'effroi des générations présentes. Je reconnais

de bonne grâce, toutefois, qu'avec un aussi puissant esprit on perdrait

trop à se taire; je veux vous écouter jusqu'au bout, et je veux même

vous répondre quoique, dès à présent, j'aie peu d'espoir de vous

convaincre. Vous venez de faire de la société moderne un tableau

vraiment sinistre; je ne puis savoir s'il est fidèle, mais il est au

moins incomplet, car en toute chose, à côté du mal il y a le bien, et

vous ne m'avez montré que le mal; vous ne m'avez, d'ailleurs, pas donné

le moyen de vérifier jusqu'à quel point vous êtes dans le vrai, car je

ne sais ni de quels peuples ni de quels États vous avez voulu parler,

quand vous m'avez fait cette noire peinture des moeurs contemporaines.

MACHIAVEL.

Eh bien, admettons que j'aie pris pour exemple celle de toutes les

nations de l'Europe qui est le plus avancée en civilisation, et à qui,

je m'empresse de le dire, pourrait le moins s'appliquer le portrait que

je viens de faire....

MONTESQUIEU.

C'est donc de la France que vous voulez parler?

MACHIAVEL.

Eh bien, oui.

MONTESQUIEU.

Vous avez raison, car c'est là qu'ont le moins pénétré les sombres

doctrines du matérialisme. C'est la France qui est restée le foyer des

grandes idées et des grandes passions dont vous croyez la source tarie,

et c'est de là que sont partis ces grands principes du droit public,

auxquels vous ne faites point de place dans le gouvernement des États.

MACHIAVEL.

Vous pouvez ajouter que c'est le champ d'expérience consacré des

théories politiques.

MONTESQUIEU.

Je ne connais point d'expérience qui ait encore profité, d'une manière

durable, à l'établissement du despotisme, en France pas plus

qu'ailleurs, chez les nations contemporaines; et c'est ce qui tout

d'abord me fait trouver bien peu conformes à la réalité des choses, vos

théories sur la nécessité du pouvoir absolu. Je ne connais, jusqu'à

présent, que deux États en Europe complétement privés des institutions

libérales, qui ont modifié de toutes parts l'élément monarchique pur: ce

sont la Turquie et la Russie, et encore si vous regardiez de près aux

mouvements intérieurs qui s'opèrent au sein de cette dernière puissance,

peut-être y trouveriez-vous les symptômes d'une transformation

prochaine. Vous m'annoncez, il est vrai, que, dans un avenir plus ou

moins rapproché, les peuples, menacés d'une dissolution inévitable,

reviendront au despotisme comme à l'arche de salut; qu'ils se

constitueront sous la forme de grandes monarchies absolues, analogues à

celles de l'Asie; ce n'est là qu'une prédiction: dans combien de temps

s'accomplira-t-elle?

MACHIAVEL.

Avant un siècle.

MONTESQUIEU.

Vous êtes devin; un siècle, c'est toujours autant de gagné; mais

laissez-moi vous dire maintenant pourquoi votre prédiction ne

s'accomplira pas. Les sociétés modernes ne doivent plus être envisagées

aujourd'hui avec les yeux du passé. Leurs moeurs, leurs habitudes,

leurs besoins, tout a changé. Il ne faut donc pas se fier sans réserve

aux inductions de l'analogie historique, quand il s'agit de juger de

leurs destinées. Il faut se garder surtout de prendre pour des lois

universelles des faits qui ne sont que des accidents, et de transformer

en règles générales les nécessités de telles situations ou de tels

temps. De ce que le despotisme est arrivé plusieurs fois dans

l'histoire, comme conséquence des perturbations sociales, s'ensuit-il

qu'il doit être pris pour règle de gouvernement? De ce qu'il a pu servir

de transition dans le passé, en conclurai-je qu'il soit propre à

résoudre les crises des époques modernes? N'est-il pas plus rationnel de

dire que d'autres maux appellent d'autres remèdes, d'autres problèmes

d'autres solutions, d'autres moeurs sociales d'autres moeurs politiques?

Une loi invariable des sociétés, c'est qu'elles tendent au

perfectionnement, au progrès; l'éternelle sagesse les y a, si je puis le

dire, condamnées; elle leur a refusé le mouvement en sens contraire. Ce

progrès, il faut qu'elles l'atteignent.

MACHIAVEL.

Ou qu'elles meurent.

MONTESQUIEU.

Ne nous plaçons pas dans les extrêmes; les sociétés ne meurent jamais

quand elles sont en voie d'enfantement. Lorsqu'elles se sont

constituées sous le mode qui leur convient, leurs institutions peuvent

s'altérer, tomber en décadence et périr; mais elles ont duré plusieurs

siècles. C'est ainsi que les divers peuples de l'Europe ont passé, par

des transformations successives, du système féodal au système

monarchique, et du système monarchique pur au régime constitutionnel. Ce

développement progressif, dont l'unité est si imposante, n'a rien de

fortuit; il est arrivé comme la conséquence nécessaire du mouvement qui

s'est opéré dans les idées avant de se traduire dans les faits.

Les sociétés ne peuvent avoir d'autres formes de gouvernement que celles

qui sont en rapport avec leurs principes, et c'est contre cette loi

absolue que vous vous inscrivez, quand vous croyez le despotisme

compatible avec la civilisation moderne. Tant que les peuples ont

regardé la souveraineté comme une émanation pure de la volonté divine,

ils se sont soumis sans murmure au pouvoir absolu; tant que leurs

institutions ont été insuffisantes pour assurer leur marche, ils ont

accepté l'arbitraire. Mais, du jour où leurs droits ont été reconnus et

solennellement déclarés; du jour où des institutions plus fécondes ont

pu résoudre par la liberté toutes les fonctions du corps social, la

politique à l'usage des princes est tombée de son haut; le pouvoir est

devenu comme une dépendance du domaine public; l'art du gouvernement

s'est changé en une affaire d'administration. Aujourd'hui les choses

sont ordonnées de telle sorte, dans les États, que la puissance

dirigeante n'y paraît plus que comme le moteur des forces organisées.

A coup sûr, si vous supposez ces sociétés infectées de toutes les

corruptions, de tous les vices dont vous me parliez il n'y a qu'un

instant, elles marcheront d'un pas rapide vers la décomposition; mais

comment ne voyez-vous pas que l'argument que vous en tirez est une

véritable pétition de principe? Depuis quand la liberté abaisse-t-elle

les âmes et dégrade-t-elle les caractères? Ce ne sont pas là les

enseignements de l'histoire; car elle atteste partout en traits de feu

que les peuples les plus grands ont été les peuples les plus libres. Si

les moeurs se sont avilies, comme vous le dites, dans quelque partie de

l'Europe que j'ignore, c'est que le despotisme y aurait passé; c'est que

la liberté s'y serait éteinte; il faut donc la maintenir là où elle est,

et la rétablir là où elle n'est plus.

Nous sommes, en ce moment, ne l'oubliez pas, sur le terrain des

principes; et si les vôtres différent des miens, je leur demande d'être

invariables; or, je ne sais plus où j'en suis quand je vous entends

vanter la liberté dans l'antiquité, et la proscrire dans les temps

modernes, la repousser ou l'admettre suivant les temps ou les lieux. Ces

distinctions, en les supposant justifiées, n'en laissent pas moins le

principe intact, et c'est au principe seul que je m'attache.

MACHIAVEL.

Comme un habile pilote, je vois que vous évitez les écueils, en vous

tenant dans la haute mer. Les généralités sont d'un grand secours dans

la discussion; mais j'avoue que je suis très-impatient de savoir comment

le grave Montesquieu s'en tirera avec le principe de la souveraineté

populaire. Je n'ai pu savoir, jusqu'à ce moment, s'il faisait, ou non,

partie de votre système. L'admettez-vous, ou ne l'admettez-vous pas?

MONTESQUIEU.

Je ne puis répondre à une question qui se pose dans ces termes.

MACHIAVEL.

Je savais bien que votre raison elle-même se troublerait devant ce

fantôme.

MONTESQUIEU.

Vous vous trompez, Machiavel; mais, avant de vous répondre, je devais

vous rappeler ce qu'ont été mes écrits et le caractère de la mission

qu'ils ont pu remplir. Vous avez rendu mon nom solidaire des iniquités

de la Révolution française: c'est un jugement bien sévère pour le

philosophe qui a marché d'un pas si prudent dans la recherche de la

vérité. Né dans un siècle d'effervescence intellectuelle, à la veille

d'une révolution qui devait emporter dans ma patrie les anciennes

formes du gouvernement monarchique, je puis dire qu'aucune des

conséquences prochaines du mouvement qui se faisait dans les idées

n'échappa dès lors à ma vue. Je ne pus méconnaître que le système de la

division des pouvoirs déplacerait nécessairement un jour le siége de la

souveraineté.

Ce principe, mal connu, mal défini, mal appliqué surtout, pouvait

engendrer des équivoques terribles, et bouleverser la société française

de fond en comble. Le sentiment de ces périls devint la règle de mes

ouvrages. Aussi tandis que d'imprudents novateurs, s'attaquant

immédiatement à la source du pouvoir, préparaient, à leur insu, une

catastrophe formidable, je m'appliquais uniquement à étudier les formes

des gouvernements libres, à dégager les principes proprement dits qui

président à leur établissement. Homme d'État plutôt que philosophe,

jurisconsulte plus que théologien, législateur pratique, si la hardiesse

d'un tel mot m'est permise, plutôt que théoricien, je croyais faire plus

pour mon pays en lui apprenant à se gouverner, qu'en mettant en question

le principe même de l'autorité. A Dieu ne plaise pourtant que j'essaye

de me faire un mérite plus pur aux dépens de ceux qui, comme moi, ont

cherché de bonne foi la vérité! Nous avons tous commis des fautes, mais

à chacun la responsabilité de ses oeuvres.

Oui, Machiavel, et c'est une concession que je n'hésite point à vous

faire, vous aviez raison tout à l'heure quand vous disiez qu'il eût

fallu que l'émancipation du peuple français se fît en conformité des

principes supérieurs qui président à l'existence des sociétés humaines,

et cette réserve vous laisse prévoir le jugement que je vais porter sur

le principe de la souveraineté populaire.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 2 / 15 段