Mais c'est ici qu'éclate votre inconséquence; vous êtes cath

DIALOGUE AUX ENFERS ENTRE MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

OU

LA POLITIQUE DE MACHIAVEL AU XIXe SIÈCLE,

PAR UN CONTEMPORAIN.

«Bientôt on verrait un calme affreux, pendant lequel tout se

réunirait contre la puissance violatrice des lois.»

«Quand Sylla voulut rendre la liberté à Rome, elle ne put plus

la recevoir»

(MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_.)

BRUXELLES,

IMPRIMERIE DE A. MERTENS ET FILS,

RUE DE L'ESCALIER, 22

1864

SIMPLE AVERTISSEMENT.

Ce livre a des traits qui peuvent s'appliquer à tous les

gouvernements, mais il a un but plus précis: il personnifie en

particulier un système politique qui n'a pas varié un seul jour

dans ses applications, depuis la date néfaste et déjà trop

lointaine, hélas! de son _intronisation_.

Il ne s'agit ici ni d'un libelle, ni d'un pamphlet; le sens des

peuples modernes est trop _policé_ pour accepter des vérités

violentes sur la politique contemporaine. La durée surnaturelle

de certains succès est d'ailleurs faite pour corrompre

l'honnêteté elle-même; mais la conscience publique vit encore et

le ciel finira bien quelque jour par se mêler de la partie qui

se joue contre lui.

On juge mieux de certains faits et de certains principes quand

on les voit en dehors du cadre où ils se meuvent habituellement

sous nos yeux; le changement du point d'optique terrifie parfois

le regard!

Ici, tout se présente sous la forme d'une fiction; il serait

superflu d'en donner, par anticipation, la clef. Si ce livre a

une portée, s'il renferme un enseignement, il faut que le

lecteur le comprenne et non qu'on le lui commente. Cette

lecture, d'ailleurs, ne manquera pas d'assez vives distractions;

il faut y procéder lentement toutefois, comme il convient aux

écrits qui ne sont pas des choses frivoles.

On ne demandera pas quelle est la main qui a tracé ces pages:

une oeuvre comme celle-ci est en quelque sorte impersonnelle.

Elle répond à un appel de la conscience; tout le monde l'a

conçue, elle est exécutée, l'auteur s'efface, car il n'est que

le rédacteur d'une pensée qui est dans le sens général, il n'est

qu'un complice plus ou moins obscur de la coalition du bien.

GENÈVE, le 15 octobre 1864.

1re PARTIE.

PREMIER DIALOGUE.

MACHIAVEL.

Sur les bords de cette plage déserte, on m'a dit que je rencontrerais

l'ombre du grand Montesquieu. Est-ce elle-même qui est devant moi?

MONTESQUIEU.

Le nom de Grand n'appartient ici à personne, ô Machiavel! Mais je suis

celui que vous cherchez.

MACHIAVEL.

Parmi les personnages illustres dont les ombres peuplent le séjour des

ténèbres, il n'en est point que j'aie plus souhaité de rencontrer que

Montesquieu. Refoulé dans ces espaces inconnus par la migration des

âmes, je rends grâces au hasard qui me met enfin en présence de l'auteur

de l'_Esprit des lois_.

MONTESQUIEU.

L'ancien secrétaire d'État de la République florentine n'a point encore

oublié le langage des cours. Mais que peuvent avoir à échanger ceux qui

ont franchi ces sombres rivages, si ce n'est des angoisses et des

regrets?

MACHIAVEL.

Est-ce le philosophe, est-ce l'homme d'État qui parle ainsi? Qu'importe

la mort pour ceux qui ont vécu par la pensée, puisque la pensée ne meurt

pas? Je ne connais pas, quant à moi, de condition plus tolérable que

celle qui nous est faite ici jusqu'au jour du jugement dernier. Être

délivré des soins et des soucis de la vie matérielle, vivre dans le

domaine de la raison pure, pouvoir s'entretenir avec les grands hommes

qui ont rempli l'univers du bruit de leur nom; suivre de loin les

révolutions des États, la chute et la transformation des empires,

méditer sur leurs constitutions nouvelles, sur les changements apportés

dans les moeurs et dans les idées des peuples de l'Europe, sur les

progrès de leur civilisation, dans la politique, dans les arts, dans

l'industrie, comme dans la sphère des idées philosophiques, quel théâtre

pour la pensée! Que de sujets d'étonnement! que de points de vue

nouveaux! Que de révélations inouïes! Que de merveilles, s'il faut en

croire les ombres qui descendent ici! La mort est pour nous comme une

retraite profonde où nous achevons de recueillir les leçons de

l'histoire et les titres de l'humanité. Le néant lui-même n'a pu briser

tous les liens qui nous rattachent à la terre, car la postérité

s'entretient encore de ceux qui, comme vous, ont imprimé de grands

mouvements à l'esprit humain. Vos principes politiques règnent, à

l'heure qu'il est, sur près de la moitié de l'Europe; et si quelqu'un

peut être affranchi de la crainte en effectuant le sombre passage qui

conduit à l'enfer ou au ciel, qui le peut mieux que celui qui se

présente avec des titres de gloire si purs devant la justice éternelle?

MONTESQUIEU.

Vous ne parlez point de vous, Machiavel; c'est trop de modestie, quand

on laisse après soi l'immense renommée de l'auteur du _Traité du

Prince_.

MACHIAVEL.

Je crois comprendre l'ironie qui se cache sous vos paroles. Le grand

publiciste français me jugerait-il donc comme la foule qui ne connaît de

moi que mon nom et un aveugle préjugé? Ce livre m'a fait une renommée

fatale, je le sais: il m'a rendu responsable de toutes les tyrannies; il

m'a attiré la malédiction des peuples qui ont personnifié en moi leur

haine pour le despotisme; il a empoisonné mes derniers jours, et la

réprobation de la postérité semble m'avoir suivi jusqu'ici. Qu'ai-je

fait pourtant? Pendant quinze ans j'ai servi ma patrie qui était une

République; j'ai conspiré pour son indépendance, et je l'ai défendue

sans relâche contre Louis XII, contre les Espagnols, contre Jules II,

contre Borgia lui-même qui, sans moi, l'eût étouffée. Je l'ai protégée

contre les intrigues sanglantes qui se croisaient dans tous les sens

autour d'elle, combattant par la diplomatie comme un autre eût combattu

par l'épée; traitant, négociant, nouant ou rompant les fils suivant les

intérêts de la République, qui se trouvait alors écrasée entre les

grandes puissances, et que la guerre ballottait comme un esquif. Et ce

n'était pas un gouvernement oppresseur ou autocratique que nous

soutenions à Florence; c'étaient des institutions populaires. Étais-je

de ceux que l'on a vus changer avec la fortune? Les bourreaux des

Médicis ont su me trouver après la chute de Soderini. Élevé avec la

liberté, j'ai succombé avec elle; j'ai vécu dans la proscription sans

que le regard d'un prince daignât se tourner vers moi. Je suis mort

pauvre et oublié. Voilà ma vie, et voilà les crimes qui m'ont valu

l'ingratitude de ma patrie, la haine de la postérité. Le ciel,

peut-être, sera plus juste envers moi.

MONTESQUIEU.

Je savais tout cela, Machiavel, et c'est pour cette raison que je n'ai

jamais pu comprendre comment le patriote florentin, comment le serviteur

d'une République s'était fait le fondateur de cette sombre école qui

vous a donné pour disciples toutes les têtes couronnées, mais qui est

propre à justifier les plus grands forfaits de la tyrannie.

MACHIAVEL.

Et si je vous disais que ce livre n'a été qu'une fantaisie de diplomate;

qu'il n'était point destiné à l'impression; qu'il a reçu une publicité à

laquelle l'auteur est resté étranger; qu'il a été conçu sous l'influence

d'idées qui étaient alors communes à toutes les principautés italiennes

avides de s'agrandir aux dépens l'une de l'autre, et dirigées par une

politique astucieuse dans laquelle le plus perfide était réputé le plus

habile ...

MONTESQUIEU.

Est-ce vraiment là votre pensée? Puisque vous me parlez avec cette

franchise, je puis vous avouer que c'était la mienne, et que je

partageais à cet égard l'opinion de plusieurs de ceux qui connaissaient

votre vie et avaient lu attentivement vos ouvrages. Oui, oui, Machiavel,

et cet aveu vous honore, vous n'avez pas dit alors ce que vous pensiez,

ou vous ne l'avez dit que sous l'empire de sentiments personnels qui ont

troublé pour un moment votre haute raison.

MACHIAVEL.

C'est ce qui vous trompe, Montesquieu, à l'exemple de ceux qui en ont

jugé comme vous. Mon seul crime a été de dire la vérité aux peuples

comme aux rois; non pas la vérité morale, mais la vérité politique; non

pas la vérité telle qu'elle devrait être, mais telle qu'elle est, telle

qu'elle sera toujours. Ce n'est pas moi qui suis le fondateur de la

doctrine dont on m'attribue la paternité; c'est le coeur humain. _Le

Machiavélisme est antérieur à Machiavel_.

Moïse, Sésostris, Salomon, Lysandre, Philippe et Alexandre de Macédoine,

Agathocle, Romulus, Tarquin, Jules César, Auguste et même Néron,

Charlemagne, Théodoric, Clovis, Hugues Capet, Louis XI, Gonzalve de

Cordoue, César Borgia, voilà les ancêtres de mes doctrines. J'en passe,

et des meilleurs, sans parler, bien entendu, de ceux qui sont venus

après moi, dont la liste serait longue, et auxquels le _Traité du

Prince_ n'a rien appris que ce qu'ils savaient déjà, par la pratique du

pouvoir. Qui m'a rendu dans votre temps un plus éclatant hommage que

Frédéric II? Il me réfutait la plume à la main dans l'intérêt de sa

popularité et en politique il appliquait rigoureusement mes doctrines.

Par quel inexplicable travers de l'esprit humain m'a-t-on fait un grief

de ce que j'ai écrit dans cet ouvrage? Autant vaudrait reprocher au

savant de rechercher les causes physiques qui amènent la chute des corps

qui nous blessent en tombant; au médecin de décrire les maladies, au

chimiste de faire l'histoire des poisons, au moraliste de peindre les

vices, à l'historien d'écrire l'histoire.

MONTESQUIEU.

Oh! Machiavel, que Socrate n'est-il ici pour démêler le sophisme qui se

cache dans vos paroles! Si peu apte que la nature m'ait fait à la

discussion, il ne m'est guère difficile de vous répondre: vous comparez

au poison et à la maladie les maux engendrés par l'esprit de domination,

d'astuce et de violence; et ce sont ces maladies que vos écrits

enseignent le moyen de communiquer aux États, ce sont ces poisons que

vous apprenez à distiller. Quand le savant, quand le médecin, quand le

moraliste, recherchent le mal, ce n'est pas pour enseigner à le

propager; c'est pour le guérir. Or, c'est ce que votre livre ne fait

pas; mais peu m'importe, et je n'en suis pas moins désarmé. Du moment où

vous n'érigez pas le despotisme en principe, du moment où vous le

considérez vous-même comme un mal, il me semble que par cela seul vous

le condamnez, et sur ce point tout au moins nous pouvons être d'accord.

MACHIAVEL.

Nous ne le sommes point, Montesquieu, car vous n'avez pas compris toute

ma pensée; je vous ai prêté le flanc par une comparaison dont il était

trop facile de triompher. L'ironie de Socrate, elle-même, ne

m'inquiéterait pas, car ce n'était qu'un sophiste qui se servait, plus

habilement que les autres, d'un instrument faux, _la logomachie_. Ce

n'est pas votre école et ce n'est pas la mienne: laissons donc les mots

et les comparaisons pour nous en tenir aux idées. Voici comment je

formule mon système, et je doute que vous l'ébranliez, car il ne se

compose que de déductions de faits moraux et politiques d'une vérité

éternelle: L'instinct mauvais chez l'homme est plus puissant que le bon.

L'homme a plus d'entraînement vers le mal que vers le bien; la crainte

et la force ont sur lui plus d'empire que la raison. Je ne m'arrête

point à démontrer de telles vérités; il n'y a eu chez vous que la

coterie écervelée du baron d'Holbach, dont J.-J. Rousseau fut le

grand-prêtre et Diderot l'apôtre, pour avoir pu les contredire. Les

hommes aspirent tous à la domination, et il n'en est point qui ne fût

oppresseur, s'il le pouvait; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier

les droits d'autrui à leurs intérêts.

Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu'on appelle les hommes? A

l'origine des sociétés, c'est la force brutale et sans frein; plus tard,

c'est la loi, c'est-à-dire encore la force, réglée par des formes. Vous

avez consulté toutes les sources de l'histoire; partout la force

apparaît avant le droit.

La liberté politique n'est qu'une idée relative; la nécessité de vivre

est ce qui domine les États comme les individus.

Sous certaines latitudes de l'Europe, il y a des peuples incapables de

modération dans l'exercice de la liberté. Si la liberté s'y prolonge,

elle se transforme en licence; la guerre civile ou sociale arrive, et

l'État est perdu, soit qu'il se fractionne et se démembre par l'effet de

ses propres convulsions, soit que ses divisions le rendent la proie de

l'étranger. Dans des conditions pareilles, les peuples préfèrent le

despotisme à l'anarchie; ont-ils tort?

Les États une fois constitués ont deux sortes d'ennemis: les ennemis du

dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre

contre les étrangers? Les deux généraux ennemis se communiqueront-ils

réciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en

état de se défendre? S'interdiront-ils les attaques nocturnes, les

pièges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes inégal? Non,

sans doute, n'est-ce pas? et de pareils combattants apprêteraient à

rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette stratégie indispensable

à la guerre, vous ne voulez pas qu'on l'emploie contre les ennemis du

dedans, contre les factieux? Sans doute, on y mettra moins de rigueur;

mais, au fond, les règles seront les mêmes. Est-il possible de conduire

par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des

sentiments, des passions et des préjugés?

Que la direction des affaires soit confiée à un autocrate, à une

oligarchie ou au peuple lui-même, aucune guerre, aucune négociation,

aucune réforme intérieure, ne pourra réussir, sans le secours de ces

combinaisons que vous paraissez réprouver, mais que vous auriez été

obligé d'employer vous-même si le roi de France vous eût chargé de la

moindre affaire d'État.

Réprobation puérile que celle qui a frappé le _Traité du Prince_! Est-ce

que la politique a rien à démêler avec la morale? Avez-vous jamais vu un

seul État se conduire d'après les principes qui régissent la morale

privée? Mais toute guerre serait un crime, même quand elle aurait une

cause juste; toute conquête n'ayant d'autre mobile que la gloire, serait

un forfait; tout traité dans lequel une puissance aurait fait pencher la

balance de son côté, serait une indigne tromperie; toute usurpation du

pouvoir souverain serait un acte qui mériterait la mort. Rien ne serait

légitime que ce qui serait fondé sur le droit! mais, je vous l'ai dit

tout à l'heure, et je le maintiens, même en présence de l'histoire

contemporaine: tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour

origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit. Est-ce à

dire que je le proscris? Non; mais je le regarde comme d'une application

extrêmement limitée, tant dans les rapports des nations entre elles que

dans les rapports des gouvernants avec les gouvernés.

Ce mot de droit lui-même, d'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il est d'un

vague infini? Où commence-t-il, où finit-il? Quand le droit

existera-t-il, et quand n'existera-t-il pas? Je prends des exemples.

Voici un État: la mauvaise organisation des pouvoirs publics, la

turbulence de la démocratie, l'impuissance des lois contre les factieux,

le désordre qui règne partout, vont le précipiter dans la ruine. Un

homme hardi s'élance des rangs de l'aristocratie ou du sein du peuple;

il brise tous les pouvoirs constitués; il met la main sur les lois, il

remanie toutes les institutions, et il donne vingt ans de paix à son

pays. Avait-il le droit de faire ce qu'il a fait?

Pisistrate s'empare de la citadelle par un coup de main, et prépare le

siècle de Périclès. Brutus viole la Constitution monarchique de Rome,

expulse les Tarquins, et fonde à coups de poignard une république dont

la grandeur est le plus imposant spectacle qui ait été donné à

l'univers. Mais la lutte entre le patriciat et la plèbe, qui, tant

qu'elle a été contenue, a fait la vitalité de la République, en amène la

dissolution, et tout va périr. César et Auguste apparaissent; ce sont

encore des violateurs; mais l'empire romain qui a succédé à la

République, grâce à eux, dure autant qu'elle, et ne succombe qu'en

couvrant le monde entier de ses débris. Eh bien, le droit était-il avec

ces hommes audacieux? Non, selon vous. Et cependant la postérité les a

couverts de gloire; en réalité, ils ont servi et sauvé leur pays; ils en

ont prolongé l'existence à travers les siècles. Vous voyez bien que dans

les États le principe du droit est dominé par celui de l'intérêt, et ce

qui se dégage de ces considérations, c'est que _le bien peut sortir du

mal; qu'on arrive au bien par le mal_, comme on guérit par le poison,

comme on sauve la vie par le tranchant du fer. Je me suis moins

préoccupé de ce qui est bon et moral que de ce qui est utile et

nécessaire; j'ai pris les sociétés telles qu'elles sont, et j'ai donné

des règles en conséquence.

Abstraitement parlant, la violence et l'astuce sont-elles un mal? Oui;

mais il faudra bien les employer pour gouverner les hommes, tant que les

hommes ne seront pas des anges.

Tout est bon ou mauvais, suivant l'usage qu'on en fait et le fruit que

l'on en tire; la fin justifie les moyens: et maintenant si vous me

demandez pourquoi, moi républicain, je donne partout la préférence au

gouvernement absolu, je vous dirai que, témoin dans ma patrie de

l'inconstance et de la lâcheté de la populace, de son goût inné pour la

servitude, de son incapacité à concevoir et à respecter les conditions

de la vie libre; c'est à mes yeux une force aveugle qui se dissout tôt

ou tard, si elle n'est dans la main d'un seul homme; je réponds que le

peuple, livré à lui-même, ne saura que se détruire; qu'il ne saura

jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre. Je vous dirai que la

Grèce n'a brillé que dans les éclipses de la liberté; que sans le

despotisme de l'aristocratie romaine, et que, plus tard, sans le

despotisme des empereurs, l'éclatante civilisation de l'Europe ne se fût

jamais développée.

Chercherai-je mes exemples dans les États modernes? Ils sont si

frappants et si nombreux que je prendrai les premiers venus.

Sous quelles institutions et sous quels hommes les républiques

italiennes ont-elles brillé? Avec quels souverains l'Espagne, la France,

l'Allemagne, ont-elles constitué leur puissance? Sous les Léon X, les

Jules II, les Philippe II, les Barberousse, les Louis XIV, les Napoléon,

tous hommes à la main terrible, et posée plus souvent sur la garde de

leurs épées que sur la charte de leurs États.

Mais je m'étonne d'avoir parlé si longtemps pour convaincre l'illustre

écrivain qui m'écoute. Une partie de ces idées n'est-elle pas, si je

suis bien informé, dans l'_Esprit des lois_? Ce discours a-t-il blessé

l'homme grave et froid qui a médité, sans passion, sur les problèmes de

la politique? Les _encyclopédistes_ n'étaient pas des Catons: l'auteur

des _Lettres Persanes_ n'était pas un saint, ni même un dévot bien

fervent. Notre école, qu'on dit immorale, était peut-être plus attachée

au vrai Dieu que les philosophes du XVIIIe siècle.

MONTESQUIEU.

Vos dernières paroles me trouvent sans colère, Machiavel, et je vous ai

écouté avec attention. Voulez-vous m'entendre, et me laisserez-vous en

user à votre égard avec la même liberté?

MACHIAVEL.

Je me tiens pour muet, et j'écoute dans un respectueux silence celui que

l'on a appelé _le législateur des nations_.

DEUXIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

Vos doctrines n'ont rien de nouveau pour moi, Machiavel; et, si

j'éprouve quelque embarras à les réfuter, c'est bien moins parce

qu'elles inquiètent ma raison que parce que, fausses ou vraies, elles

n'ont point de base philosophique. J'entends bien que vous êtes, avant

tout, un homme politique, et que les faits vous touchent de plus près

que les idées. Mais vous conviendrez cependant que, quand il s'agit de

gouvernement, il faut aboutir à des principes. Vous ne faites aucune

place, dans votre politique, ni à la morale, ni à la religion, ni au

droit; vous n'avez à la bouche que deux mots: _la force et l'astuce_. Si

votre système se réduit à dire que la force joue un grand rôle dans les

affaires humaines, que l'habileté est une qualité nécessaire à l'homme

d'État, vous comprenez bien que c'est là une vérité qui n'a pas besoin

de démonstration; mais; si vous érigez la violence en principe,

l'astuce en maxime de gouvernement; si vous ne tenez compte dans vos

calculs d'aucune des lois de l'humanité, le code de la tyrannie n'est

plus que le code de la brute, car les animaux aussi sont adroits et

forts, et il n'y a, en effet, parmi eux d'autre droit que celui de la

force brutale. Mais je ne crois pas que votre fatalisme lui-même aille

jusque-là, car vous reconnaissez l'existence du bien et du mal.

Votre principe, c'est que _le bien peut sortir du mal_, et qu'il est

permis de faire le mal quand il en peut résulter un bien. Ainsi, vous ne

dites pas: Il est bien en soi de trahir sa parole; il est bien d'user de

la corruption, de la violence et du meurtre. Mais vous dites: On peut

trahir quand cela est utile, tuer quand cela est nécessaire, prendre le

bien d'autrui quand cela est avantageux. Je me hâte d'ajouter que, dans

votre système, ces maximes ne s'appliquent qu'aux princes, et quand il

s'agit de leurs intérêts ou de ceux de l'État. En conséquence, le prince

a le droit de violer ses serments; il peut verser le sang à flots pour

s'emparer du pouvoir ou pour s'y maintenir; il peut dépouiller ceux

qu'il a proscrits, renverser toutes les lois, en donner de nouvelles et

les violer encore; dilapider les finances, corrompre, comprimer, punir

et frapper sans cesse.

MACHIAVEL.

Mais n'est-ce pas vous-même qui avez dit que, dans les États

despotiques la crainte était nécessaire, la vertu inutile, l'honneur

dangereux; qu'il fallait une obéissance aveugle, et que le prince était

perdu s'il cessait de lever le bras un instant[1].

[1] _Esp. des lois_, p. 24 et 25, chap. IX, livre III.

MONTESQUIEU.

Oui, je l'ai dit; mais quand je constatais, comme vous, les conditions

affreuses auxquelles se maintient le pouvoir tyrannique, c'était pour le

flétrir et non pour lui élever des autels; c'était pour en inspirer

l'horreur à ma patrie qui jamais, heureusement pour elle, n'a courbé la

tête sous un pareil joug. Comment ne voyez-vous pas que la force n'est

qu'un accident dans la marche des sociétés régulières, et que les

pouvoirs les plus arbitraires sont obligés de chercher leur sanction

dans des considérations étrangères aux théories de la force. Ce n'est

pas seulement au nom de l'intérêt, c'est au nom du devoir qu'agissent

tous les oppresseurs. Ils le violent, mais ils l'invoquent; la doctrine

de l'intérêt est donc aussi impuissante à elle seule que les moyens

qu'elle emploie.

MACHIAVEL.

Ici, je vous arrête; vous faites une part à l'intérêt, cela suffit pour

justifier toutes les nécessités politiques qui ne sont pas d'accord avec

le droit.

MONTESQUIEU.

C'est la raison d'État que vous invoquez. Remarquez donc que je ne puis

pas donner pour base aux sociétés précisément ce qui les détruit. Au nom

de l'intérêt, les princes et les peuples, comme les citoyens, ne

commettront que des crimes. L'intérêt de l'État, dites-vous! Mais

comment reconnaîtrai-je s'il lui est réellement profitable de commettre

telle ou telle iniquité? Ne savons-nous pas que l'intérêt de l'État,

c'est le plus souvent l'intérêt du prince en particulier, ou celui des

favoris corrompus qui l'entourent? Je ne suis pas exposé à des

conséquences pareilles en donnant le droit pour base à l'existence des

sociétés, parce que la notion du droit trace des limites que l'intérêt

ne doit pas franchir.

Que si vous me demandez quel est le fondement du droit, je vous dirai

que c'est la morale dont les préceptes n'ont rien de douteux ni

d'obscur; parce qu'ils sont écrits dans toutes les religions, et qu'ils

sont imprimés en caractères lumineux dans la conscience de l'homme.

C'est de cette source pure que doivent découler toutes les lois civiles,

politiques, économiques, internationales.

_Ex eodem jure, sive ex eodem fonte, sive ex eodem, principio_.

Mais c'est ici qu'éclate votre inconséquence; vous êtes catholique, vous

êtes chrétien; nous adorons le même Dieu, vous admettez ses

commandements, vous admettez la morale, vous admettez le droit dans les

rapports des hommes entre eux, et vous foulez aux pieds toutes ces

règles quand il s'agit de l'État ou du prince. En un mot, _la politique

n'a rien à démêler, selon vous, avec la morale_. Vous permettez au

monarque ce que vous défendez au sujet. Suivant que les mêmes actions

sont accomplies par le faible ou par le fort, vous les glorifiez ou vous

les blâmez; elles sont des crimes ou des vertus, suivant le rang de

celui qui les accomplit. Vous louez le prince de les avoir faites, _et

vous envoyez le sujet aux galères_. Vous ne songez donc pas qu'avec des

maximes pareilles, il n'y a pas de société qui puisse vivre; vous croyez

que le sujet tiendra longtemps ses serments quand il verra le souverain

les trahir; qu'il respectera les lois quand il saura que celui qui les

lui a données les a violées, et qu'il les viole tous les jours; vous

croyez qu'il hésitera dans la voie de la violence, de la corruption et

de la fraude, quand il y verra marcher sans cesse ceux qui sont chargés

de le conduire? Détrompez-vous; sachez que chaque usurpation du prince

dans le domaine de la chose publique autorise une infraction semblable

dans la sphère du sujet; que chaque perfidie politique engendre une

perfidie sociale; que chaque violence en haut légitime une violence en

bas. Voilà pour ce qui regarde les citoyens entre eux.

Pour ce qui les regarde dans leurs rapports avec les gouvernants, je

n'ai pas besoin de vous dire que c'est la guerre civile introduite à

l'état de ferment, au sein de la société. Le silence du peuple n'est que

la trêve du vaincu, pour qui la plainte est un crime. Attendez qu'il se

réveille: vous avez inventé la théorie de la force; soyez sûr qu'il l'a

retenue. Au premier jour, il rompra ses chaînes; il les rompra sous le

prétexte le plus futile peut-être, et il reprendra par la force ce que

la force lui a arraché.

La maxime du despotisme, c'est le _perinde ac cadaver_ des jésuites;

tuer ou être tué: voilà sa loi; c'est l'abrutissement aujourd'hui, la

guerre civile demain. C'est ainsi, du moins, que les choses se passent

sous les climats d'Europe: dans l'Orient, les peuples sommeillent en

paix dans l'avilissement de la servitude.

Les princes ne peuvent donc pas se permettre ce que la morale privée ne

permet pas: c'est là ma conclusion; elle est formelle. Vous avez cru

m'embarrasser en me proposant l'exemple de beaucoup de grands hommes

qui, par des actes hardis accomplis en violation des lois, avaient donné

la paix à leur pays, quelquefois la gloire; et c'est de là que vous

tirez votre grand argument: _le bien sort du mal_. J'en suis peu touché;

il ne m'est pas démontré que ces hommes audacieux ont fait plus de bien

que de mal; il n'est nullement établi pour moi que les sociétés ne se

fussent pas sauvées et soutenues sans eux. Les moyens de salut qu'ils

apportent ne compensent pas les germes de dissolution qu'ils

introduisent dans les États. Quelques années d'anarchie sont souvent

bien moins funestes pour un royaume que plusieurs années de despotisme

silencieux.

Vous admirez les grands hommes; je n'admire que les grandes

institutions. Je crois que, pour être heureux, les peuples ont moins

besoin d'hommes de génie que d'hommes intègres; mais je vous accorde, si

vous le voulez, que quelques-unes des entreprises violentes dont vous

faites l'apologie, ont pu tourner à l'avantage de certains États. Ces

actes pouvaient se justifier dans les sociétés antiques où régnaient

l'esclavage et le dogme de la fatalité. On les retrouve dans le

moyen-âge et même dans les temps modernes; mais au fur et à mesure que

les moeurs se sont adoucies, que les lumières se sont propagées chez les

divers peuples de l'Europe; à mesure, surtout, que les principes de la

science politique ont été mieux connus, le droit s'est trouvé substitué

à la force dans les principes comme dans les faits. Sans doute, les

orages de la liberté existeront toujours, et il se commettra encore bien

des crimes en son nom: mais le fatalisme politique n'existe plus. Si

vous avez pu dire, dans votre temps, que le despotisme était un mal

nécessaire, vous ne le pourriez pas aujourd'hui, car, dans l'état

actuel des moeurs et des institutions politiques chez les principaux

peuples de l'Europe, le despotisme est devenu impossible.

MACHIAVEL.

Impossible?... Si vous parvenez à me prouver cela, je consens à faire un

pas dans le sens de vos idées.

MONTESQUIEU.

Je vais vous le prouver très-facilement, si vous voulez bien me suivre

encore.

MACHIAVEL.

Très-volontiers, mais prenez garde; je crois que vous vous engagez

beaucoup.

TROISIÈME DIALOGUE.

MONTESQUIEU.

Une masse épaisse d'ombres se dirige vers cette plage; la région où nous

sommes sera bientôt envahie. Venez de ce côté; sans cela, nous ne

tarderions pas à être séparés.

MACHIAVEL.

Je n'ai point trouvé dans vos dernières paroles la précision qui

caractérisait votre langage au commencement de notre entretien. Je

trouve que vous avez exagéré les conséquences des principes qui sont

renfermés dans l'_Esprit des lois_.

MONTESQUIEU.

J'ai évité à dessein, dans cet ouvrage, de faire de longues théories. Si

vous le connaissiez autrement que par ce qui vous en a été rapporté,

vous verriez que les développements particuliers que je vous donne ici

découlent sans effort des principes que j'ai posés. Au surplus, je ne

fais pas difficulté d'avouer que la connaissance que j'ai acquise des

temps nouveaux n'ait modifié ou complété quelques-unes de mes idées.

MACHIAVEL.

Comptez-vous sérieusement soutenir que le despotisme est incompatible

avec l'état politique des peuples de l'Europe?

MONTESQUIEU.

Je n'ai pas dit tous les peuples; mais je vous citerai, si vous voulez,

ceux chez qui le développement de la science politique a amené ce grand

résultat.

MACHIAVEL.

Quels sont ces peuples?

MONTESQUIEU.

L'Angleterre, la France, la Belgique, une portion de l'Italie, la

Prusse, la Suisse, la Confédération germanique, la Hollande, l'Autriche

même, c'est-à-dire, comme vous le voyez, presque toute la partie de

l'Europe sur laquelle s'étendait autrefois le monde romain.

MACHIAVEL.

Je connais un peu ce qui s'est passé en Europe depuis 1527 jusqu'au

temps actuel, et je vous avoue que je suis fort curieux de vous entendre

justifier votre proposition.

MONTESQUIEU.

Eh bien, écoutez-moi, et je parviendrai peut-être à vous convaincre. Ce

ne sont pas les hommes, ce sont les institutions qui assurent le règne

de la liberté et des bonnes moeurs dans les États. De la perfection ou

de l'imperfection des institutions dépend tout le bien, mais dépendra

nécessairement aussi tout le mal qui peut résulter pour les hommes de

leur réunion en société; et, quand je demande les meilleures

institutions, vous comprenez bien que, suivant le mot si beau de Solon,

j'entends _les institutions les plus parfaites que les peuples puissent

supporter_. C'est vous dire que je ne conçois pas pour eux des

conditions d'existence impossibles, et que par là je me sépare de ces

déplorables réformateurs qui prétendent construire les sociétés sur de

pures hypothèses rationnelles sans tenir compte du climat, des

habitudes, des moeurs et même des préjugés.

A l'origine des nations, les institutions sont ce qu'elles peuvent.

L'antiquité nous a montré des civilisations merveilleuses, des États

dans lesquels les conditions du gouvernement libre étaient admirablement

comprises. Les peuples de l'ère chrétienne ont eu plus de difficulté à

mettre leurs constitutions en harmonie avec le mouvement de la vie

politique; mais ils ont profité des enseignements de l'antiquité, et

avec des civilisations infiniment plus compliquées, ils sont cependant

arrivés à des résultats plus parfaits.

Une des causes premières de l'anarchie, comme du despotisme, a été

l'ignorance théorique et pratique dans laquelle les États de l'Europe

ont été pendant si longtemps sur les principes qui président à

l'organisation des pouvoirs. Comment, lorsque le principe de la

souveraineté résidait uniquement dans la personne du prince, le droit de

la nation pouvait-il être affirmé? Comment, lorsque celui qui était

chargé de faire exécuter les lois, était en même temps le législateur,

sa puissance n'eût-elle pas été tyrannique? Comment les citoyens

pouvaient-ils être garantis contre l'arbitraire, lorsque, le pouvoir

législatif et le pouvoir exécutif étant déjà confondus, le pouvoir

judiciaire venait encore se réunir dans la même main[2]?

Je sais bien que certaines libertés, que certains droits publics qui

s'introduisent tôt ou tard dans les moeurs politiques les moins

avancées, ne laissaient pas que d'apporter des obstacles à l'exercice

illimité de la royauté absolue; que, d'un autre côté, la crainte de

faire crier le peuple, l'esprit de douceur de certains rois, les

portaient à user avec modération des pouvoirs excessifs dont ils étaient

investis; mais il n'en est pas moins vrai que ces garanties si précaires

étaient à la merci du monarque qui possédait en principe les biens, les

droits et la personne des sujets. La division des pouvoirs a réalisé en

Europe le problème des sociétés libres, et si quelque chose peut adoucir

pour moi l'anxiété des heures qui précèdent le jugement dernier, c'est

la pensée que mon passage sur la terre n'a point été étranger à cette

grande émancipation.

Vous êtes né, Machiavel, sur les limites du moyen-âge, et vous avez vu,

avec la renaissance des arts, s'ouvrir l'aurore des temps modernes; mais

la société au milieu de laquelle vous avez vécu, était, permettez-moi de

le dire, encore tout empreinte des errements de la barbarie; l'Europe

était un tournoi. Les idées de guerre, de domination et de conquête

remplissaient la tête des hommes d'État et des princes. La force était

tout alors, le droit fort peu de chose, j'en conviens; les royaumes

étaient comme la proie des conquérants; à l'intérieur des États, les

souverains luttaient contre les grands vassaux; les grands vassaux

écrasaient les cités. Au milieu de l'anarchie féodale qui mettait toute

l'Europe en armes, les peuples foulés aux pieds s'étaient habitués à

regarder les princes et les grands comme des divinités fatales,

auxquelles le genre humain était livré. Vous êtes venu dans ces temps

pleins de tumulte, mais aussi pleins de grandeur. Vous avez vu des

capitaines intrépides, des hommes de fer, des génies audacieux; et ce

monde, rempli de sombres beautés dans son désordre, vous est apparu

comme il apparaîtrait à un artiste dont l'imagination serait plus

frappée que le sens moral; c'est là ce qui, à mes yeux, explique le

_Traité du Prince_, et vous n'étiez pas si loin de la vérité que vous

voulez bien le dire, lorsque tout à l'heure, par une feinte italienne,

il vous plaisait, pour me sonder, de l'attribuer à un caprice de

diplomate. Mais, depuis vous, le monde a marché; les peuples se

regardent aujourd'hui comme les arbitres de leurs destinées: ils ont, en

fait comme en droit, détruit les priviléges, détruit l'aristocratie; ils

ont établi un principe qui serait bien nouveau pour vous, descendant du

marquis Hugo: ils ont établi le principe de l'égalité; ils ne voient

plus dans ceux qui les gouvernent que des mandataires; ils ont réalisé

le principe de l'égalité par des lois civiles que rien ne pourrait leur

arracher. Ils tiennent à ces lois comme à leur sang, parce qu'elles ont

coûté, en effet, bien du sang à leurs ancêtres.

Je vous parlais des guerres tout à l'heure: elles sévissent toujours, je

le sais; mais, le premier progrès, c'est qu'elles ne donnent plus

aujourd'hui aux vainqueurs la propriété des États vaincus. Un droit que

vous avez à peine connu, le droit international, régit aujourd'hui les

rapports des nations entre elles, comme le droit civil régit les

rapports des sujets dans chaque nation.

Après avoir assuré leurs droits privés par des lois civiles, leurs

droits publics par des _traités_, les peuples ont voulu se mettre en

règle avec leurs princes, et ils ont assuré leurs droits politiques par

_des constitutions_. Longtemps livrés à l'arbitraire par la confusion

des pouvoirs, qui permettait aux princes _de faire des lois tyranniques

pour les exercer tyranniquement_, ils ont séparé les trois pouvoirs,

législatif, exécutif et judiciaire, par des lignes constitutionnelles

qui ne peuvent être franchies sans que l'alarme soit donnée à tout le

corps politique.

Par cette seule réforme, qui est un fait immense, le droit public

intérieur a été créé, et les principes supérieurs qui le constituent se

trouvent dégagés. La personne du prince cesse d'être confondue avec

celle de l'État; la souveraineté apparaît comme ayant en partie sa

source au sein même de la nation, qui fait la distribution des pouvoirs

entre le prince et des corps politiques indépendants les uns des autres.

Je ne veux point faire, devant l'illustre homme d'État qui m'entend, une

théorie développée du régime qui s'appelle, en Angleterre et en France,

_le régime constitutionnel_; il est passé aujourd'hui dans les moeurs

des principaux États de l'Europe, non-seulement parce qu'il est

l'expression de la plus haute science politique, mais surtout parce

qu'il est le seul mode pratique de gouvernement en présence des idées de

la civilisation moderne.

Dans tous les temps, sous le règne de la liberté comme sous celui de la

tyrannie, on n'a pu gouverner que par des _lois_. C'est donc sur _la

manière dont les lois sont faites_, que sont fondées toutes les

garanties des citoyens. Si c'est le prince qui est le législateur

unique, il ne fera que des lois tyranniques, heureux s'il ne bouleverse

pas la constitution de l'État en quelques années; mais, en tout cas, on

est en plein absolutisme; si c'est un sénat, on a constitué

l'oligarchie, régime odieux au peuple, parce qu'il lui donne autant de

tyrans que de maîtres; si c'est le peuple, on court à l'anarchie, ce qui

est une autre manière d'aboutir au despotisme; si c'est une assemblée

élue par le peuple, la première partie du problème se trouve déjà

résolue; car c'est là la base même du gouvernement représentatif,

aujourd'hui en vigueur dans toute la partie méridionale de l'Europe.

Mais une assemblée de représentants du peuple qui posséderait à elle

seule toute la souveraineté législative, ne tarderait pas à abuser de sa

puissance, et à faire courir à l'État les plus grands périls. Le régime

qui s'est définitivement constitué, heureuse transaction entre

l'aristocratie, la démocratie et l'établissement monarchique, participe

à la fois de ces trois formes de gouvernement, au moyen d'une

pondération de pouvoirs qui semble être le chef-d'oeuvre de l'esprit

humain. La personne du souverain reste sacrée, inviolable; mais, tout en

conservant une masse d'attributions capitales qui, pour le bien de

l'État, doivent demeurer en sa puissance, son rôle essentiel n'est plus

que d'être _le procurateur de l'exécution des lois_. N'ayant plus dans

sa main la plénitude des pouvoirs, sa responsabilité s'efface et passe

sur la tête des ministres qu'il associe à son gouvernement. La loi, dont

il a la proposition exclusive, ou concurremment avec un autre corps de

l'État, est préparée par un conseil composé d'hommes mûris dans

l'expérience des affaires, soumise à une Chambre haute, héréditaire ou

viagère, qui examine si ses dispositions n'ont rien de contraire à la

constitution, votée par un Corps législatif émané du suffrage de la

nation, appliquée par une magistrature indépendante. Si la loi est

vicieuse, elle est rejetée ou amendée par le Corps législatif: la

Chambre haute s'oppose à son adoption, si elle est contraire aux

principes sur lesquels repose la constitution.

Le triomphe de ce système si profondément conçu, et dont le mécanisme,

vous le comprenez, peut se combiner de mille manières, suivant le

tempérament des peuples auxquels il s'applique, a été de concilier

l'ordre avec la liberté, la stabilité avec le mouvement, de faire

participer l'universalité des citoyens à la vie politique, en supprimant

les agitations de la place publique. C'est le pays se gouvernant

lui-même, par le déplacement alternatif des majorités, qui influent dans

les chambres sur la nomination des ministres dirigeants.

Les rapports entre le prince et les sujets reposent, comme vous le

voyez, sur un vaste système de garanties dont les bases inébranlables

sont dans l'ordre civil. Nul ne peut être atteint dans sa personne ou

dans ses biens par un acte de l'autorité administrative; la liberté

individuelle est sous la protection des magistrats; en matière

criminelle, les accusés sont jugés par leurs pairs; au-dessus de toutes

les juridictions, il y a une juridiction suprême chargée de casser les

arrêts qui seraient rendus en violation des lois. Les citoyens eux-mêmes

sont armés, pour la défense de leurs droits, par l'institution de

milices bourgeoises qui concourent à la police des cités; le plus simple

particulier peut, par voie de pétition, faire monter sa plainte

jusqu'aux pieds des assemblées souveraines qui représentent la nation.

Les communes sont administrées par des officiers publics nommés à

l'élection. Chaque année, de grandes assemblées provinciales, également

issues du suffrage, se réunissent pour exprimer les besoins et les voeux

des populations qui les entourent.

Telle est l'image trop affaiblie, ô Machiavel, de quelques-unes des

institutions qui fleurissent aujourd'hui dans les États modernes, et

notamment dans ma belle patrie; mais comme la publicité est de l'essence

des pays libres, toutes ces institutions ne pourraient vivre longtemps

si elles ne fonctionnaient au grand jour. Une puissance encore inconnue

dans votre siècle, et qui ne faisait que naître de mon temps, est venu

leur donner le dernier souffle de la vie. C'est la _presse_ longtemps

proscrite, encore décriée par l'ignorance, mais à laquelle on pourrait

le beau mot qu'a dit Adam Smith, en parlant du crédit: _C'est une voie

publique_. C'est par cette voie, en effet, que se manifeste tout le

mouvement des idées chez les peuples modernes. La presse exerce dans

l'État comme des fonctions de police: elle exprime les besoins, traduit

les plaintes, dénonce les abus, les actes arbitraires; elle contraint à

la moralité tous les dépositaires du pouvoir; il lui suffit, pour cela,

de les mettre en face de l'opinion.

Dans des sociétés ainsi réglées, ô Machiavel, quelle part pourriez-vous

faire à l'ambition des princes et aux entreprises de la tyrannie? Je

n'ignore point par quelles convulsions douloureuses ces progrès ont

triomphé. En France, la liberté noyée dans le sang pendant la période

révolutionnaire, ne s'est relevée qu'avec la Restauration. Là, de

nouvelles commotions se préparaient encore; mais déjà tous les

principes, toutes les institutions dont je vous ai parlé, étaient passés

dans les moeurs de la France et des peuples qui gravitent dans la sphère

de sa civilisation. J'en ai fini, Machiavel. Les États, comme les

souverains, ne se gouvernent plus aujourd'hui que par les règles de la

justice. Le ministre moderne qui s'inspirerait de vos leçons ne

resterait pas un an au pouvoir; le monarque qui mettrait en pratique les

maximes du _Traité du Prince_ soulèverait contre lui la réprobation de

ses sujets; il serait mis au ban de l'Europe.

[2] _Esp. des lois_, p. 129, liv. XI, ch. VI.

MACHIAVEL.

Vous croyez?

MONTESQUIEU.

Me pardonnerez-vous ma franchise?

MACHIAVEL.

Pourquoi non?

MONTESQUIEU.

Dois-je penser que vos idées se sont quelque peu modifiées?

MACHIAVEL.

Je me propose de démolir, pièce à pièce, toutes les belles choses que

vous venez de dire, et de vous démontrer que ce sont mes doctrines

seules qui l'emportent même aujourd'hui, malgré les nouvelles idées,

malgré les nouvelles moeurs, malgré vos prétendus principes de droit

public, malgré toutes les institutions dont vous venez de me parler;

mais permettez-moi, auparavant, de vous adresser une question: Où en

êtes-vous resté de l'histoire contemporaine?

MONTESQUIEU.

Les notions que j'ai acquises sur les divers États de l'Europe vont

jusqu'aux derniers jours de l'année 1847. Les hasards de ma marche

errante à travers ces espaces infinis et la multitude confuse des âmes

qui les remplissent, ne m'en ont fait rencontrer aucune qui ait pu me

renseigner au delà de l'époque que je viens de vous dire. Depuis que je

suis descendu dans le séjour des ténèbres, j'ai passé un demi-siècle

environ parmi les peuples de l'ancien monde, et ce n'est guère que

depuis un quart de siècle que j'ai rencontré les légions des peuples

modernes; encore faut-il dire que la plupart arrivaient des coins les

plus reculés de l'univers. Je ne sais pas même au juste à quelle année

du monde nous en sommes.

MACHIAVEL.

Ici, les derniers sont donc les premiers, ô Montesquieu! L'homme d'État

du moyen-âge, le politique des temps barbares, se trouve en savoir plus

que le philosophe du dix-huitième siècle sur l'histoire des temps

modernes. Les peuples sont en l'an de grâce 1864.

MONTESQUIEU.

Veuillez donc me faire savoir, Machiavel, je vous en prie instamment, ce

qui s'est passé en Europe depuis l'année 1847.

MACHIAVEL.

Non pas, si vous le permettez, avant que je me sois donné le plaisir de

porter la déroute au sein de vos théories.

MONTESQUIEU.

Comme il vous plaira; mais croyez bien que je ne conçois nulle

inquiétude à cet égard. Il faut des siècles pour changer les principes

et la forme des gouvernements sous lesquels les peuples ont pris

l'habitude de vivre. Nul enseignement politique nouveau ne saurait

résulter des quinze années qui viennent de s'écouler; et, dans tous les

cas, s'il en était ainsi, ce ne seraient pas les doctrines de Machiavel

qui jamais auraient triomphé.

MACHIAVEL.

Vous le pensez ainsi: écoutez-moi donc à votre tour.

QUATRIÈME DIALOGUE.

MACHIAVEL.

En écoutant vos théories sur la division des pouvoirs et sur les

bienfaits que lui doivent les peuples de l'Europe, je ne pouvais

m'empêcher d'admirer, Montesquieu, à quel point l'illusion des systèmes

peut s'emparer des plus grands esprits.

Séduit par les institutions de l'Angleterre, vous avez cru pouvoir faire

du régime constitutionnel la panacée universelle des États; mais vous

avez compté sans le mouvement irrésistible qui arrache aujourd'hui les

sociétés à leurs traditions de la veille. Il ne se passera pas deux

siècles avant que cette forme de gouvernement, que vous admirez, ne soit

plus en Europe qu'un souvenir historique, quelque chose de suranné et de

caduc comme la règle des trois unités d'Aristote.

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la politique de Machiavel au XIXe Siècle par un contemporain · 第 1 / 15 段