LA CHASSE AU MÉTÉORE

[Illustration]

I

DANS LEQUEL LE JUGE JOHN PROTH REMPLIT UN DES PLUS AGRÉABLES DEVOIRS DE

SA CHARGE AVANT DE RETOURNER A SON JARDIN.

Il n'y a aucun motif pour cacher aux lecteurs que la ville dans

laquelle commence cette histoire singulière est située en Virginie,

États-Unis d'Amérique. S'ils le veulent bien, nous appellerons cette

ville Whaston, et nous la placerons dans le district oriental, sur

la rive droite du Potomac; mais il nous paraît inutile de préciser

davantage les coordonnées de cette cité, que l'on chercherait

inutilement, même sur les meilleures cartes de l'Union.

Cette année-là, le 12 mars, dans la matinée, ceux des habitants de

Whaston qui traversèrent Exeter street au moment convenable purent

apercevoir un élégant cavalier monter et descendre la rue, qui est en

forte pente, au petit pas de son cheval, puis finalement s'arrêter sur

la place de la Constitution, à peu près au centre de la ville.

Ce cavalier, de pur type yankee, type qui n'est point exempt d'une

originale distinction, ne devait pas avoir plus de trente ans. Il était

d'une taille au-dessus de la moyenne, de belle et robuste complexion,

de figure régulière, brun par les cheveux et châtain par la barbe dont

la pointe allongeait son visage aux lèvres soigneusement rasées. Un

ample manteau le recouvrait jusqu'aux jambes et s'arrondissait sur la

croupe du cheval. Il maniait sa monture assez fringante avec autant

d'adresse que de fermeté. Tout, dans son attitude, indiquait l'homme

d'action, l'homme résolu et aussi l'homme de premier mouvement. Il ne

devait jamais osciller entre le désir et la crainte, ce qui est le

fait d'un caractère hésitant. Enfin, un observateur eût constaté que

son impatience naturelle ne se dissimulait qu'imparfaitement sous une

apparence de froideur.

Pourquoi ce cavalier était-il céans dans une ville où nul ne le

connaissait, où nul ne l'avait jamais vu?.. Se bornait-il à la

traverser, ou comptait-il y rester quelque temps?.. Pour trouver un

hôtel, il n'aurait eu, dans ce dernier cas, que l'embarras du choix.

On peut citer Whaston sous ce rapport. En aucun autre centre des

États-Unis ou d'ailleurs, voyageur ne rencontrerait meilleur accueil,

meilleur service, meilleure table, confort aussi complet à des prix

aussi modérés. Il est vraiment déplorable que les cartes indiquent avec

tant d'imprécision une ville pourvue de tels avantages.

Non, cet étranger ne semblait point en disposition de séjourner à

Whaston, et les engageants sourires des hôteliers n'auraient sans doute

aucune prise sur lui. L'air absorbé, indifférent à ce qui l'entourait,

il suivait la chaussée qui dessine la périphérie de la place de la

Constitution, dont un vaste terre-plein occupe le centre, sans même

soupçonner qu'il excitât la curiosité publique.

Et Dieu sait pourtant si elle était excitée, la curiosité publique!

Depuis que le cavalier était apparu, patrons et gens de service

échangeaient, sur le pas des portes, ces propos ou d'autres analogues:

«Par où est-il arrivé?

--Par Exeter street.

--Et d'où venait-il?

--Il est entré, à ce qu'on dit, par le faubourg de Wilcox.

--Voilà bien une demi-heure que son cheval fait le tour de la place.

--C'est qu'il attend quelqu'un.

--Probable. Et même avec une certaine impatience.

--Il ne cesse de regarder du côté d'Exeter street.

--C'est par là qu'on arrivera.

--Qui ça, «on»?.. Il ou elle?

--Eh! eh!.. il a ma foi bonne tournure!..

--Un rendez-vous alors?

--Oui, un rendez-vous... mais non dans le sens où vous l'entendez.

--Qu'en savez-vous?

--Voilà trois fois que cet étranger s'arrête devant la porte de Mr John

Proth...

--Or, comme Mr John Proth est juge à Whaston...

--C'est que ce personnage a quelque procès...

--Et que son adversaire est en retard.

--Vous avez raison.

--Bon! le juge Proth les aura conciliés et réconciliés en un tour de

main!

--C'est un habile homme.

--Et un brave homme aussi.»

En vérité, il était possible que ce fût là le vrai motif de la présence

de ce cavalier à Whaston. En effet, à plusieurs reprises, il avait

fait halte, sans mettre pied à terre, devant la maison de Mr John

Proth. Il en regardait la porte, il en regardait les fenêtres, puis il

restait immobile, comme s'il eût attendu que quelqu'un parût sur le

seuil, jusqu'au moment où son cheval, qui piaffait d'impatience, le

contraignait à repartir.

Or, comme il s'arrêtait là une fois de plus, voici que la porte

s'ouvrit toute grande, et qu'un homme se montra sur le palier du petit

perron donnant accès au trottoir.

A peine l'étranger eut-il aperçu cet homme:

«Mr John Proth, je suppose?.. dit-il en soulevant son chapeau.

--Lui-même, répondit le juge.

--Une simple question qui n'exigera qu'un oui ou un non de votre part.

--Faites, Monsieur.

--Quelqu'un serait-il déjà venu, ce matin, vous demander Mr Seth

Stanfort?

--Pas que je sache.

--Merci.»

Ce mot prononcé, son chapeau soulevé une seconde fois, le cavalier

rendit la main et remonta au petit trot Exeter street.

Maintenant--ce fut l'avis général--il n'y avait plus à douter que

cet inconnu eût affaire à Mr John Proth. A la manière dont il venait

de formuler sa question, il était lui-même Seth Stanfort, présent le

premier à un rendez-vous convenu. Mais un autre problème tout aussi

palpitant se posait. L'heure dudit rendez-vous était-elle passée, et le

cavalier inconnu allait-il quitter la ville pour n'y plus revenir?

On le croira sans difficulté, puisque nous sommes en Amérique,

c'est-à-dire chez le peuple le plus parieur qui soit en ce bas monde,

des paris s'établirent touchant le retour prochain ou le départ

définitif de l'étranger. Quelques enjeux d'un demi-dollar, ou même

de cinq ou six _cents_, entre le personnel des hôtels et les curieux

arrêtés sur la place, pas davantage, mais enfin enjeux qui seraient bel

et bien payés par les perdants, et encaissés par les gagnants, tous

gens des plus honorables.

Quant au juge John Proth, il s'était borné à suivre des yeux le

cavalier qui remontait vers le faubourg de Wilcox. C'était un

philosophe, le juge John Proth, un sage magistrat, qui ne comptait pas

moins de cinquante ans de sagesse et de philosophie, bien qu'il ne fût

âgé que d'un demi-siècle,--façon de dire qu'en venant au monde, il

était déjà philosophe et sage. Ajoutez à cela que, en sa qualité de

célibataire,--preuve incontestable de sagesse,--il n'avait jamais eu

sa vie troublée par aucun souci, ce qui, on en conviendra, facilite

grandement la pratique de la philosophie. Né à Whaston, il n'avait,

même en sa première jeunesse, que peu ou pas quitté Whaston, et il

était aussi considéré qu'aimé de ses justiciables qui le savaient

dépourvu de toute ambition.

[Illustration: LA MAISON DU JUGE JOHN PROTH.]

Un sens droit le guidait. Il se montrait toujours indulgent aux

faiblesses et parfois aux fautes d'autrui. Arranger les affaires

évoquées devant lui, renvoyer réconciliés les adversaires qui se

présentaient à son modeste tribunal, arrondir les angles, huiler

les rouages, adoucir les heurts inhérents à tout ordre social, si

perfectionné qu'il puisse être, c'est ainsi qu'il comprenait sa mission.

John Proth jouissait d'une certaine aisance. S'il remplissait ces

fonctions de juge, c'était par goût, et il ne songeait point à monter à

de plus hautes juridictions. Il aimait la tranquillité pour lui et pour

les autres. Il considérait les hommes comme des voisins d'existence

avec lesquels on a tout intérêt à vivre en bons termes. Il se levait

tôt et se couchait tôt. S'il lisait quelques auteurs favoris de

l'Ancien et du Nouveau Monde, il se contentait d'un brave et honnête

journal de la ville, le _Whaston News_, où les annonces tenaient plus

de place que la politique. Chaque jour, une promenade d'une heure ou

deux, pendant laquelle les chapeaux s'usaient à le saluer, ce qui

l'obligeait pour son compte à renouveler le sien tous les trois mois.

En dehors de ces promenades, sauf le temps consacré à l'exercice de

sa profession, il restait dans sa demeure paisible et confortable, et

cultivait les fleurs de son jardin, qui le récompensaient de ses soins

en le charmant par leurs fraîches couleurs, en lui prodiguant leurs

suaves parfums.

Ce caractère tracé en quelques lignes, le portrait de Mr John Proth

étant placé dans son vrai cadre, on comprendra que ledit juge ne

fût pas autrement préoccupé de la question posée par l'étranger. Si

celui-ci, au lieu de s'adresser au maître de la maison, eût interrogé

sa vieille servante Kate, peut-être bien que Kate eût voulu en savoir

davantage. Elle aurait insisté sur ce Seth Stanfort, demandé ce qu'il

faudrait dire dans le cas où l'on viendrait s'enquérir de sa personne.

Et sans doute même il n'aurait pas déplu à la digne Kate d'apprendre si

l'étranger devait ou non, soit dans la matinée, soit dans l'après-midi

revenir à la maison de Mr John Proth.

Mr John Proth, lui, ne se fût pas pardonné ces curiosités, ces

indiscrétions, excusables chez sa servante, puis parce qu'elle

appartenait au sexe féminin. Non, Mr John Proth ne s'aperçut même pas

que l'arrivée, la présence, puis le départ de l'étranger avaient été

remarqués par les badauds de la place, et, après avoir refermé sa

porte, il retourna donner à boire aux roses, aux iris, aux géraniums,

aux résédas de son jardin.

Les curieux ne l'imitèrent point et restèrent en observation.

Cependant, le cavalier s'était avancé jusqu'à l'extrémité d'Exeter

street, qui dominait le côté ouest de la ville. Parvenu au faubourg

de Wilcox, que cette rue réunit au centre de Whaston, il arrêta son

cheval, et, sans quitter la selle, regarda tout autour de lui. De ce

point, son regard pouvait s'étendre à un bon mille aux environs, et

suivre la route sinueuse descendant pendant trois milles jusqu'à la

bourgade de Steel, qui, au delà du Potomac, profilait ses clochers

sur l'horizon. En vain son regard parcourait-il cette route. Il n'y

découvrait sans doute pas ce qu'il cherchait. De là de vifs mouvements

d'impatience qui se transmirent au cheval, dont il fallut réprimer les

piaffements.

Dix minutes s'écoulèrent, puis le cavalier, reprenant au petit pas

Exeter street, se dirigea pour la cinquième fois vers la place.

«Après tout, se répétait-il, non sans consulter sa montre, il n'y

a pas encore de retard... Ce n'est que pour dix heures sept, et il

est à peine neuf heures et demie... La distance qui sépare Whaston

de Steel, d'où elle doit venir, est égale à celle qui sépare Whaston

de Brial, d'où je suis venu, et peut être franchie en moins de vingt

minutes... La route est belle, le temps est sec, et je ne sache pas

que le pont ait été emporté par une crue du fleuve... Il n'y aura donc

ni empêchement, ni obstacle... Dans ces conditions, si elle manque au

rendez-vous, c'est qu'elle le voudra bien... D'ailleurs, l'exactitude

consiste à être là juste à l'heure, et non à faire trop tôt acte de

présence... En réalité, c'est moi qui suis inexact, puisque je l'aurai

devancée plus qu'il ne convient à un homme méthodique... Il est vrai,

même à défaut de tout autre sentiment, la politesse me commandait

d'arriver le premier au rendez-vous!»

Ce monologue se poursuivit tout le temps que l'étranger redescendit

Exeter street, et il ne prit fin qu'au moment où les sabots du cheval

frappèrent de nouveau le macadam de la place.

Décidément, ceux qui avaient parié pour le retour de l'étranger

gagnaient leur pari. Aussi, lorsque celui-ci passa le long des hôtels,

lui firent-ils bon visage, tandis que les perdants ne le saluaient que

par des haussements d'épaules.

Dix heures sonnèrent enfin à l'horloge municipale. Son cheval arrêté,

l'étranger compta les dix coups et s'assura que l'horloge marchait en

parfait accord avec la montre qu'il tira de son gousset.

Il ne s'en fallait plus que de sept minutes pour que l'heure du

rendez-vous fût atteinte, puis aussitôt dépassée.

Seth Stanfort revint à l'entrée d'Exeter street. Visiblement, ni sa

monture ni lui ne pouvaient se tenir au repos.

Un public assez nombreux animait alors cette rue. De ceux qui la

montaient, Seth Stanfort ne se préoccupait en aucune façon. Toute

son attention allait à ceux qui la descendaient, et son regard les

saisissait dès qu'ils se montraient au sommet de la pente. Exeter

street est assez longue pour qu'un piéton mette une dizaine de minutes

à la parcourir, mais il n'en faut que trois ou quatre pour une voiture

marchant rapidement ou pour un cheval au trot.

Or, ce n'était point aux piétons que notre cavalier avait affaire. Il

ne les voyait même pas. Son plus intime ami eût passé à pied près de

lui, qu'il ne l'aurait pas aperçu. La personne attendue ne pouvait

arriver qu'à cheval ou en voiture.

Mais arriverait-elle à l'heure dite?.. Il ne s'en fallait plus que de

trois minutes, juste le temps nécessaire pour descendre Exeter street,

et aucun véhicule ne se montrait en haut de la rue, ni motocycle, ni

bicyclette, non plus qu'une automobile qui, en faisant du quatre-vingts

à l'heure, eût devancé encore l'instant du rendez-vous.

Seth Stanfort lança un dernier coup d'œil dans Exeter street. Ce fut un

vif éclair qui jaillit de sa prunelle, tandis qu'il murmurait sur un

ton d'inébranlable résolution:

«Si elle n'est point ici à dix heures sept, je n'épouse pas.»

Comme une réponse à cette déclaration, le galop d'un cheval se fit

entendre à ce moment vers le haut de la rue. L'animal, une bête

superbe, était monté par une jeune femme qui le maniait avec autant

de grâce que de sûreté. Les passants s'écartaient devant lui, et bien

certainement il ne trouverait aucun obstacle jusqu'à la place.

Seth Stanfort reconnut celle qu'il attendait. Son visage redevint

impassible. Il ne prononça pas une seule parole, ne fit pas un geste.

Après avoir rassemblé son cheval, il se rendit d'un pas tranquille

devant la maison du juge.

Cela fut bien pour intriguer derechef les curieux, qui se rapprochèrent,

sans que l'étranger leur prêtât la moindre attention.

Quelques secondes plus tard, la cavalière débouchait sur la place, et

son cheval blanc d'écume s'arrêtait à deux pas de la porte.

L'étranger se découvrit et dit:

«Je salue miss Arcadia Walker...

--Et moi Mr Seth Stanfort,» répondit Arcadia Walker, en s'inclinant

d'un mouvement gracieux.

[Illustration: «AU NOM DE LA LOI, JE VOUS DÉCLARE UNIS.» (Page 14.)]

On peut nous en croire, les indigènes ne perdaient pas de vue ce couple

qui leur était absolument inconnu. Et ils disaient entre eux:

«S'ils sont venus pour un procès, il est à désirer que ce procès

s'arrange au profit de tous deux.

--Il s'arrangera, ou Mr Proth ne serait pas l'habile homme qu'il est!

--Et si ni l'un ni l'autre ne sont mariés, le mieux serait que «cela

finît par un mariage!»

Ainsi allaient les langues, ainsi s'échangeaient les propos.

Mais ni Seth Stanfort ni miss Arcadia Walker ne semblaient se

préoccuper de la curiosité plutôt gênante dont ils étaient l'objet.

Seth Stanfort se préparait à descendre de cheval pour frapper à la

porte de Mr John Proth, lorsque cette porte s'ouvrit.

Mr John Proth apparut sur le seuil, et la vieille servante Kate, cette

fois, se montra derrière lui.

Ils avaient entendu un piétinement de chevaux devant la maison et,

celui-là quittant son jardin, celle-ci quittant sa cuisine, voulut

savoir ce qui se passait.

Seth Stanfort resta donc en selle, et, s'adressant au magistrat:

«Monsieur le juge John Proth, dit-il, je suis Mr Seth Stanfort, de

Boston, Massachusetts.

--Très heureux de faire votre connaissance, Mr Seth Stanfort!

--Et voici miss Arcadia Walker, de Trenton, New-Jersey.

--Très honoré de me trouver en présence de miss Arcadia Walker!

Et Mr John Proth, après avoir observé l'étranger, reporta toute son

attention sur l'étrangère.

Miss Arcadia Walker étant une charmante personne, on nous saura gré

d'en donner un rapide crayon. Son âge, vingt-quatre ans; ses yeux,

d'un bleu pâle; ses cheveux, d'un châtain foncé; son teint, d'une

fraîcheur que le hâle du grand air altérait à peine; ses dents, d'une

blancheur et d'une régularité parfaites; sa taille, un peu supérieure à

la moyenne; sa tournure, ravissante; sa démarche, d'une rare élégance,

souple et nerveuse à la fois. Sous l'amazone dont elle était revêtue,

elle se prêtait gracieusement aux mouvements de son cheval, qui

piaffait à l'exemple de celui de Seth Stanfort. Ses mains finement

gantées jouaient avec les rênes, et un connaisseur eût deviné en elle

une habile écuyère. Toute sa personne était empreinte d'une extrême

distinction, avec un «je ne sais quoi» de particulier à la haute classe

de l'Union, ce que l'on pourrait appeler l'aristocratie américaine,

si ce mot ne jurait pas avec les instincts démocratiques des natifs du

Nouveau Monde.

Miss Arcadia Walker, originaire du New-Jersey, n'ayant plus que des

parents éloignés, libre de ses actions, indépendante par sa fortune,

douée de l'esprit aventureux des jeunes Américaines, menait une

existence conforme à ses goûts. Voyageant depuis plusieurs années

déjà, ayant visité les principales contrées de l'Europe, elle était au

courant de ce qui se faisait et se disait à Paris, à Londres, à Berlin,

à Vienne ou à Rome. Et, ce qu'elle avait entendu ou vu au cours de ses

incessantes pérégrinations, elle pouvait en parler avec des Français,

des Anglais, des Allemands, des Italiens dans leur propre langue.

C'était une personne instruite, dont l'éducation, dirigée par un tuteur

aujourd'hui disparu de ce monde, avait été particulièrement soignée. La

pratique des affaires ne lui manquait même pas, et elle faisait preuve

dans l'administration de sa fortune d'une remarquable entente de ses

intérêts.

Ce qui vient d'être dit de miss Arcadia Walker se fût appliqué

symétriquement--c'est le mot juste--à Mr Seth Stanfort. Libre aussi,

riche aussi, aimant aussi les voyages, ayant couru le monde entier, il

ne résidait guère à Boston, sa ville natale. L'hiver, il était l'hôte

de l'Ancien Continent et des grandes capitales, où il avait souvent

rencontré son aventureuse compatriote. L'été, il revenait dans son pays

d'origine, vers les plages où se réunissent en famille les Yankees

opulents. Là, miss Arcadia Walker et lui s'étaient encore retrouvés.

Les mêmes goûts avaient peu à peu rapproché ces deux êtres jeunes

et vaillants, que les curieux et surtout les curieuses de la place

estimaient si bien faits l'un pour l'autre. Et, en vérité, tous deux

avides de voyages, tous deux ayant hâte de se transporter là où

quelque incident de la vie politique ou militaire excitait l'attention

publique, comment ne se seraient-ils pas convenus? On ne saurait donc

s'étonner que Mr Seth Stanfort et miss Arcadia Walker en fussent peu

à peu venus à l'idée d'unir leurs existences, ce qui ne changerait

rien à leurs habitudes. Ce ne seraient plus deux bâtiments marchant de

conserve, mais un seul et, on peut le croire, supérieurement construit,

gréé, aménagé pour courir toutes les mers du globe.

Non! ce n'était point un procès, une discussion, le règlement de

quelque affaire, qui amenait Seth Stanfort et miss Arcadia Walker

devant le juge de cette ville. Non! après avoir rempli toutes les

formalités légales devant les autorités compétentes du Massachusetts et

du New-Jersey, ils s'étaient donné rendez-vous à Whaston, ce jour même,

12 mars, à cette heure même, dix heures sept, pour accomplir un acte

qui, au dire des amateurs, est le plus important de la vie humaine.

La présentation de Mr Seth Stanfort et de miss Arcadia Walker au juge

ayant été faite ainsi qu'il vient d'être rapporté, Mr John Proth n'eut

plus qu'à demander au voyageur et à la voyageuse pour quel motif ils

comparaissaient devant lui.

--Seth Stanfort désire devenir le mari de miss Arcadia Walker, répondit

l'un.

--Et miss Arcadia Walker désire devenir la femme de Mr Seth Stanfort,

ajouta l'autre.

Le magistrat s'inclina en disant:

--Je suis à votre disposition, Mr Stanfort, et à la vôtre, miss Arcadia

Walker.

Les deux jeunes gens s'inclinèrent à leur tour.

--Quand vous conviendra-t-il qu'il soit procédé à ce mariage? reprit Mr

John Proth.

--Immédiatement... si vous êtes libre, répondit Seth Stanfort.

--Car nous quitterons Whaston dès que je serai Mrs Stanfort, déclara

miss Arcadia Walker.

Mr John Proth indiqua, par son attitude, combien lui, et toute la cité

avec lui, regrettaient de ne pouvoir garder plus longtemps dans les

murs de Whaston ce couple charmant, qui honorait en ce moment la ville

de sa présence.

Puis il ajouta:

--Je suis entièrement à vos ordres, en reculant de quelques pas, afin

de dégager la porte.

Mais Mr Seth Stanfort l'arrêta du geste.

--Est-il bien nécessaire, demanda-t-il, que miss Arcadia et moi nous

descendions de cheval?

Mr John Proth réfléchit un instant.

--Aucunement, affirma-t-il. On peut se marier à cheval aussi bien qu'à

pied.

Il eût été difficile de rencontrer un magistrat plus accommodant, même

en cet original pays d'Amérique.

--Une seule question, reprit Mr John Proth. Toutes les formalités

imposées par la loi sont-elles remplies?

--Elles le sont, répondit Seth Stanfort.

Et il tendit au juge un double permis en bonne et due forme, qui avait

été rédigé par les greffes de Boston et de Trenton, après acquittement

des droits de licence.

Mr John Proth prit les papiers, mit sur son nez des lunettes à monture

d'or, et lut attentivement ces pièces régulièrement légalisées et

revêtues du timbre officiel.

--Ces papiers sont en règle, dit-il, et je suis prêt à vous délivrer le

certificat de mariage.

Qu'on ne soit pas étonné si les curieux, dont le nombre s'était accru,

se pressaient autour du couple, comme autant de témoins d'une union

célébrée dans des conditions qui paraîtraient un peu extraordinaires

en tout autre pays. Mais ce n'était ni pour gêner les deux fiancés, ni

pour leur déplaire.

Mr John Proth remonta alors les premières marches de son perron, et,

d'une voix qui fut entendue de tous, il dit:

--Mr Seth Stanfort, vous consentez à prendre pour femme miss Arcadia

Walker?

--Oui.

--Miss Arcadia Walker, vous consentez à prendre pour mari Mr Seth

Stanfort?

--Oui.

Le magistrat se recueillit pendant quelques secondes, et, sérieux comme

un photographe au moment du sacramentel: «ne bougeons plus!» prononça:

--Au nom de la loi, Mr Seth Stanfort, de Boston, et miss Arcadia

Walker, de Trenton, je vous déclare unis par le mariage.

Les deux époux se rapprochèrent et se prirent la main, comme pour

sceller l'acte qu'ils venaient d'accomplir.

Puis chacun d'eux présenta au juge un billet de cinq cents dollars.

--Pour honoraires, dit Mr Seth Stanfort.

--Pour les pauvres,» dit Mrs Arcadia Stanfort.

Et tous deux, après s'être inclinés devant le juge, rendirent les

rênes à leurs chevaux, qui s'élancèrent dans la direction du faubourg

de Wilcox.

«Ah bien!... Ah bien!... fit Kate, paralysée à ce point par la

surprise, qu'elle en était exceptionnellement restée dix minutes sans

parler.

--Qu'est-ce à dire, Kate? interrogea Mr John Proth.

La vieille Kate lâcha le coin de son tablier qu'elle tordait depuis un

instant comme un cordier de profession.

--M'est avis, dit-elle, qu'ils sont fous, ces gens-là, monsieur le juge.

--Sans doute, vénérable Kate, sans doute, approuva Mr John Proth en

saisissant de nouveau son pacifique arrosoir. Mais quoi d'étonnant à

cela?.. Ceux qui se marient ne sont-ils pas toujours un peu fous?»

La chasse au météore · 第 11 / 37 题