QUI INTRODUIT LE LECTEUR DANS LA MAISON DE DEAN FORSYTH ET LE MET EN
RAPPORT AVEC SON NEVEU, FRANCIS GORDON, ET SA BONNE, MITZ.
«Mitz!.. Mitz!..
--Mon fieu?..
--Qu'est-ce qu'il a donc, mon oncle Dean?
--Je n'en sais rien.
--Est-ce qu'il est malade?
--Que nenni! mais, si cela continue, il le deviendra pour sûr.»
Ces demandes et ces réponses s'échangeaient entre un jeune homme de
vingt-trois ans et une femme de soixante-cinq, dans la salle à manger
d'une maison d'Elisabeth street, précisément en cette ville de Whaston,
où venait de s'accomplir le plus original des mariages à la mode
américaine.
Cette maison d'Elisabeth street appartenait à Mr Dean Forsyth. Mr Dean
Forsyth avait quarante-cinq ans et paraissait bien les avoir. Grosse
tête ébouriffée, petits yeux à lunettes d'un fort numéro, épaules
légèrement voûtées, cou puissant enveloppé en toutes saisons du double
tour d'une cravate qui montait jusqu'au menton, redingote ample et
chiffonnée, gilet flasque dont les boutons inférieurs n'étaient jamais
utilisés, pantalon trop court recouvrant à peine des souliers trop
larges, calotte à gland posée en arrière sur une chevelure grisonnante
et indisciplinée, figure aux mille plis, se terminant par la barbiche
habituelle aux Américains du Nord, caractère irascible toujours à deux
millimètres de la colère, tel était Mr Dean Forsyth, dont parlaient
Francis Gordon, son neveu, et Mitz, sa vieille servante, dans la
matinée du 21 mars.
[Illustration: LA MAISON DE MR DEAN FORSYTH.]
Francis Gordon, privé de ses parents dès son bas âge, avait été
élevé par Mr Dean Forsyth, frère de sa mère. Bien qu'une certaine
fortune dût lui revenir de son oncle, il ne s'était pas cru pour cela
dispensé de travailler, et Mr Forsyth ne l'avait pas cru davantage. Le
neveu, après l'achèvement de ses études d'humanités dans la célèbre
université d'Harward, les avait complétées par celles du droit, et il
était présentement avocat à Whaston, où la veuve, l'orphelin et les
murs mitoyens n'avaient pas de défenseur plus résolu. Il connaissait
à fond les lois et la jurisprudence et parlait avec facilité d'une
voix chaude et pénétrante. Tous ses confrères, jeunes et vieux,
l'estimaient, et il ne s'était jamais fait un ennemi. Très bien de
sa personne, propriétaire de beaux cheveux châtains et de beaux yeux
noirs, de manières élégantes, spirituel sans méchanceté, serviable sans
ostentation, point maladroit dans les divers genres de sport auxquels
s'adonne avec passion la gentry américaine, comment n'aurait-il pas
pris rang parmi les plus distingués jeunes gens de la ville, et
pourquoi n'eût-il pas aimé cette charmante Jenny Hudelson, fille du
docteur Hudelson et de sa femme née Flora Clarish?..
Mais c'est trop tôt appeler l'attention du lecteur sur cette
demoiselle. Il est plus convenable qu'elle n'entre en scène qu'au
milieu de sa famille, et le moment n'en est pas venu. Cela ne saurait
tarder, d'ailleurs. Toutefois, il convient d'apporter une méthode
rigoureuse dans le développement de cette histoire, qui exige une
extrême précision.
En ce qui concerne Francis Gordon, nous ajouterons qu'il demeurait dans
la maison d'Elisabeth street, et ne la quitterait sans doute que le
jour de son mariage avec miss Jenny... Mais, encore une fois, laissons
miss Jenny Hudelson où elle est, et disons seulement que la bonne Mitz
était la confidente du neveu de son maître et qu'elle le chérissait
comme un fils, ou, mieux encore, un petit-fils, les grand'mères
détenant généralement le record de la tendresse maternelle.
Mitz, servante modèle, dont la pareille serait maintenant introuvable,
descendait de cette espèce perdue, qui procède à la fois du chien
et du chat: du chien, puisqu'elle s'attache à ses maîtres, du chat,
puisqu'elle s'attache à la maison. Comme on l'imagine sans peine, Mitz
avait son franc-parler avec Mr Dean Forsyth. Quand il avait tort, elle
le lui disait nettement, quoique dans un langage extravagant, dont
on ne pourra, en français, rendre qu'approximativement la savoureuse
fantaisie. S'il ne voulait pas en convenir, il n'avait qu'une chose à
faire: quitter la place, regagner son cabinet et s'enfermer à double
verrou.
Du reste, Mr Dean Forsyth n'avait pas à craindre d'y être jamais seul.
Il était sûr d'y rencontrer toujours un autre personnage, qui se
soustrayait de la même manière aux remontrances et aux admonestations
de Mitz.
Ce personnage répondait à l'appellation d'Omicron. Appellation bizarre,
qu'il devait à sa médiocre stature, et, sans doute, aurait-il été
surnommé Oméga, s'il n'eût été de trop petite taille. Haut de quatre
pieds six pouces dès l'âge de quinze ans, il n'avait plus grandi
ensuite. De son vrai nom Tom Wife, il était entré à cet âge dans la
maison de Mr Dean Forsyth, du temps du père de celui-ci, en qualité de
jeune domestique, et il avait dépassé la cinquantaine; on en conclura
que, depuis trente-cinq ans, il était au service de l'oncle de Francis
Gordon.
Il est important de dire à quoi se réduisait ce service. A ceci: aider
Mr Dean Forsyth dans ses travaux, pour lesquels il éprouvait une
passion au moins égale à celle de son maître.
Mr Dean Forsyth travaillait donc?
Oui, en amateur. Mais avec quel emballement et quelle fougue, on en
jugera.
De quoi s'occupait Mr Dean Forsyth? De médecine, de droit, de
littérature, d'art, d'affaires, comme tant de citoyens de la libre
Amérique?
Pas le moins du monde.
De quoi alors? demandez-vous. De sciences?
Vous n'y êtes pas. Non, pas de sciences, au pluriel, mais de science,
au singulier. Uniquement, exclusivement, de cette science sublime qui
s'appelle l'_Astronomie_.
Il ne rêvait que découvertes planétaires ou stellaires. Rien ou presque
rien de ce qui se passait à la surface de notre globe ne paraissait
l'intéresser, et il vivait dans les espaces infinis. Toutefois, comme
il n'y aurait trouvé ni à déjeuner, ni à dîner, il fallait bien qu'il
en redescendît deux fois par jour, à tout le moins. Et justement, ce
matin-là, il n'en redescendait pas à l'heure habituelle, il se faisait
attendre, ce dont maugréait Mitz, en tournant autour de la table.
«Il ne viendra donc pas? répétait-elle.
--Omicron n'est pas là? demanda Francis Gordon.
--Il est toujours où est son maître, répliqua la servante. _Je n'ai
pourtant plus assez de jambes_--oui, c'est ainsi, en vérité, que
s'exprima l'estimable Mitz--pour grimper à son perchoir!»
Le perchoir en question n'était ni plus ni moins qu'une tour, dont la
galerie supérieure dominait d'une vingtaine de pieds le toit de la
maison, un observatoire pour lui donner son véritable nom. Au-dessous
de la galerie, existait une chambre circulaire, percée de quatre
fenêtres orientées vers les quatre points cardinaux. A l'intérieur,
pivotaient sur leurs pieds quelques lunettes et quelques télescopes
d'une portée assez considérable, et, si leurs objectifs ne s'usaient
point, ce n'était pas faute d'être utilisés. Ce qu'il y aurait eu
plutôt lieu de craindre, c'eût été que Mr Dean Forsyth et Omicron
finissent par s'abîmer les yeux à force de les appliquer aux oculaires
de leurs instruments.
C'est dans cette chambre que tous deux passaient la plus grande partie
du jour et de la nuit, en se relayant, il est vrai. Ils regardaient,
observaient, planaient dans les zones interstellaires, entraînés par le
perpétuel espoir de faire quelque découverte à laquelle s'attacherait
le nom de Dean Forsyth. Lorsque le ciel était pur, cela allait encore;
mais il s'en faut qu'il le soit toujours au-dessus de la fraction du
trente-septième parallèle qui traverse l'État de Virginie. Des nuages,
cirrus, nimbus, cumulus, tant qu'on en veut, et assurément plus que
n'en voulaient le maître et le serviteur. Aussi, que de jérémiades,
que de menaces contre ce firmament sur lequel la brise traînait ces
haillons de vapeurs!
Précisément, pendant ces derniers jours de mars la patience de Mr Dean
Forsyth était plus que jamais mise à l'épreuve. Depuis plusieurs jours,
le ciel s'obstinait à rester couvert au grand désespoir de l'astronome.
Ce matin-là, 21 mars, un vent fort d'Ouest continuait à rouler, presque
au ras du sol, toute une mer de nuages d'une désolante opacité.
«Quel dommage! soupira une dixième fois Mr Dean Forsyth, après une
dernière et infructueuse tentative pour vaincre la brume épaisse.
J'ai le pressentiment que nous passons à côté d'une découverte
sensationnelle.
--C'est bien possible, répondit Omicron. C'est même très probable, car,
il y a quelques jours, pendant une éclaircie, j'ai cru apercevoir...
--Et moi, j'ai vu, Omicron.
--Tous deux, alors, tous deux en même temps!
--Omicron!.. protesta Mr Dean Forsyth.
--Oui, vous d'abord, sans aucun doute, accorda Omicron avec un
hochement de tête significatif. Mais, quand j'ai cru apercevoir
la chose en question, il m'a bien semblé que ce devait être... que
c'était...
[Illustration: Que de menaces contre ce firmament... (Page 20.)]
--Et moi, déclara Mr Dean Forsyth, j'affirme qu'il s'agissait d'un
météore se déplaçant du Nord au Sud...
--Oui, Mr Dean, perpendiculairement au sens du soleil.
--A son sens apparent, Omicron.
--Apparent, cela va sans dire.
--Et c'était le 16 de ce mois.
--Le 16.
--A sept heures trente-sept minutes vingt secondes.
--Vingt secondes, répéta Omicron, ainsi que je l'ai constaté à notre
horloge.
--Et il n'a pas reparu depuis! s'écria Mr Dean Forsyth, en tendant vers
le ciel une main menaçante.
--Comment aurait-il fait? Des nuages!.. des nuages!.. des nuages!..
Depuis cinq jours, pas même assez de bleu dans le ciel pour s'y tailler
un mouchoir de poche!
--C'est un fait exprès, s'écria Dean Forsyth en frappant du pied, et je
crois vraiment que ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
--A nous,» rectifia Omicron, qui se regardait comme de moitié dans les
travaux de son maître.
A vrai dire, tous les habitants de la région avaient le même droit de
se plaindre si d'épais nuages attristaient leur ciel. Que le soleil
luise ou ne luise pas, c'est pour tout le monde.
Mais, quelque général que fût ce droit, nul n'aurait pu avoir la folle
prétention d'être d'aussi méchante humeur que Mr Dean Forsyth lorsque
la cité était enveloppée par un de ces brouillards contre lesquels les
télescopes les plus puissants, les lunettes les plus perfectionnées ne
peuvent rien. Et de tels brouillards ne sont pas rares à Whaston, bien
que la ville soit baignée par les eaux claires du Potomac, et non par
les eaux bourbeuses de la Tamise.
Quoi qu'il en soit, le 16 mars, alors que le ciel était pur, qu'avaient
donc aperçu, ou cru apercevoir, le maître et le serviteur?.. Pas moins
qu'un bolide de forme sphérique se déplaçant sensiblement du Nord
au Sud avec une excessive rapidité, et d'un tel éclat qu'il luttait
victorieusement contre la lumière diffuse du soleil. Toutefois, comme
sa distance de la terre devait mesurer un certain nombre de kilomètres,
il eût été possible de le suivre, malgré sa vitesse, pendant un temps
appréciable, si un intempestif brouillard ne fût venu empêcher toute
observation.
Depuis lors se dévidait le fil des regrets que provoquait cette
mauvaise chance. Reviendrait-il, ce bolide, sur l'horizon de Whaston?
Pourrait-on en calculer les éléments, déterminer sa masse, son poids,
sa nature? Ne serait-ce pas quelque autre astronome plus favorisé qui
le retrouverait en un autre point du ciel? Dean Forsyth, l'ayant si peu
tenu au bout de son télescope, serait-il qualifié pour signer de son
nom cette découverte? Tout l'honneur n'en reviendrait-il pas en fin de
compte à un de ces savants de l'Ancien ou du Nouveau Continent, qui
passent leur existence à fouiller l'espace nuit et jour?
«Des accapareurs! protestait Dean Forsyth. Des pirates du ciel!»
Pendant toute cette matinée du 21 mars, ni Dean Forsyth ni Omicron
n'avaient pu se décider, malgré le mauvais temps, à s'éloigner de celle
des fenêtres qui s'ouvrait vers le Nord. Et leur colère avait grandi,
à mesure que les heures s'écoulaient. Maintenant, ils ne parlaient
plus. Dean Forsyth parcourait du regard le vaste horizon que limitait
de ce côté le profil capricieux des collines de Serbor, au-dessus
desquelles une brise assez vive chassait les nues grisâtres. Omicron
se hissait sur la pointe des pieds, pour accroître le rayon de vue que
réduisait sa taille exiguë. L'un avait croisé les bras, et ses poings
fermés s'écrasaient sur sa poitrine. L'autre, de ses doigts crispés,
battait l'appui de la fenêtre. Quelques oiseaux filaient à tire-d'aile,
en jetant de petits cris, avec un air de se moquer du maître et du
serviteur, que leur qualité de bipèdes retenait à la surface de la
terre!.. Ah! s'ils avaient pu suivre ces oiseaux dans leur vol,
en quelques bonds ils auraient traversé la couche des vapeurs, et
peut-être alors eussent-ils aperçu l'astéroïde continuant sa course
dans la lumière éblouissante du soleil!
En cet instant, on frappa à la porte.
Dean Forsyth et Omicron, absorbés, n'entendirent pas.
La porte s'ouvrit, et Francis Gordon parut sur le seuil.
Dean Forsyth et Omicron ne se retournèrent même pas.
Le neveu alla vers l'oncle et lui toucha légèrement le bras.
Mr Dean Forsyth laissa tomber sur son neveu un regard tellement
lointain qu'il devait venir de Sirius, ou, au bas mot, de la lune.
«Qu'est-ce? demanda-t-il.
--Mon oncle, le déjeuner attend.
--Ah! vraiment, fit Dean Forsyth, il attend, le déjeuner? Eh bien! nous
attendons aussi, nous.
--Vous attendez... quoi?
--Le soleil, déclara Omicron, dont la réponse fut approuvée d'un signe
par son maître.
--Mais, mon oncle, vous n'avez pas, je pense, invité le soleil à
déjeuner, et l'on peut se mettre à table sans lui.
Que répliquer à cela? Si l'astre radieux ne se montrait pas de toute la
journée, Mr Dean Forsyth s'entêterait-il à jeûner jusqu'au soir?
Peut-être, après tout, car l'astronome ne semblait pas disposé à obéir
à l'invitation de son neveu.
--Mon oncle, insista celui-ci, Mitz s'impatiente, je vous en préviens.
Du coup, Mr Dean Forsyth reprit conscience de la réalité. Les
impatiences de la bonne Mitz, il les connaissait. Puisqu'elle lui avait
dépêché un exprès, c'est que la situation était grave, et il fallait se
rendre sans plus tarder.
--Quelle heure est-il donc? demanda-t-il.
--Onze heures quarante-six, répondit Francis Gordon.
Telle était l'heure, en effet, marquée par la pendule, alors que,
d'ordinaire, l'oncle et le neveu s'asseyaient en face l'un de l'autre à
onze heures précises.
--Onze heures quarante-six! s'écria Mr Dean Forsyth en simulant un vif
mécontentement afin de cacher son inquiétude. Je ne comprends pas que
Mitz soit d'une telle irrégularité!
--Mais, mon oncle, objecta Francis, c'est la troisième fois que nous
frappons inutilement à la porte.»
Sans répondre, Mr Dean Forsyth s'engagea dans l'escalier, tandis
qu'Omicron, qui servait habituellement le repas, demeurait en
observation, guettant un retour du soleil.
L'oncle et le neveu pénétrèrent dans la salle à manger.
Mitz était là. Elle regarda son maître en face, et celui-ci baissa la
tête.
«_L'ami Krone?_.. interrogea-t-elle, car c'est ainsi que Mitz, dans son
innocence, désignait la cinquième voyelle de l'alphabet grec.
--Il est occupé là-haut, répondit Francis Gordon. Nous nous passerons
de lui ce matin.
--Avec plaisir! déclara Mitz d'un ton bourru. _Ma fine!_ il peut bien
rester dans son _haut servatoire_ (observatoire) tant que ça lui
chantera. Tout n'en ira que mieux ici sans cet _empâté_ de première
classe.
[Illustration: «Le soleil!.. Le soleil!..» (Page 27.)]
Le déjeuner commença. Les bouches ne s'ouvraient que pour manger.
Mitz, qui, d'habitude, causait volontiers en apportant les plats et
en changeant les assiettes, ne desserrait pas les dents. Ce silence
pesait, cette contrainte gênait. Francis Gordon, désireux d'y mettre un
terme, demanda, pour dire quelque chose:
«Êtes-vous content, mon oncle, de votre matinée?
--Non, répondit Dean Forsyth. L'état du ciel n'était pas propice, et
ce contre-temps m'a particulièrement ennuyé aujourd'hui.
--Seriez-vous sur la piste de quelque découverte astronomique?
--Je le crois, Francis. Mais je ne peux rien affirmer, tant qu'une
nouvelle observation...
--Voilà donc, Monsieur, interrompit Mitz d'un ton sec, ce qui vous
travaille depuis une huitaine de jours, au point que vous prenez racine
dans votre tour, et que vous vous relevez la nuit... Oui! trois fois
la nuit dernière, je vous ai bien entendu, car, Dieu merci, _je n'ai
pas la berlue_, peut-être! ajouta-t-elle sous forme de réponse à un
geste de son maître et afin sans doute de bien faire comprendre qu'elle
n'était pas encore sourde.
--En effet, ma bonne Mitz, reconnut Mr Dean Forsyth d'un ton conciliant.
Douceur superflue.
--Une découverte _astrocomique!_ reprit la digne servante avec
indignation. Et quand vous vous serez _mangé les sangs_, quand, à force
de regarder dans vos _tuyaux_, vous aurez attrapé un _tour d'airain_
(tour de reins), une _couverture_ (courbature) ou une _flexion_ de
poitrine (fluxion de poitrine), c'est ça qui vous _fera une belle
jambe!_ Est-ce vos étoiles qui viendront vous soigner, et le docteur
vous ordonnera-t-il de les avaler en pilules?
Étant donnée la tournure de ce commencement de dialogue, Dean Forsyth
comprit que mieux valait ne pas répondre. Il continua à manger en
silence, si troublé, toutefois, qu'à plusieurs reprises il prit son
verre pour son assiette, et réciproquement.
Francis Gordon s'efforçait de maintenir la conversation, mais c'était
comme s'il eût discouru dans le désert. Son oncle, toujours sombre,
ne paraissait pas l'entendre. Si bien qu'il en vint à parler du
temps. Lorsqu'on ne sait trop que dire, on cause du temps qu'il a
fait, ou qu'il fera. Matière inépuisable, à la portée de toutes les
intelligences. Cette question atmosphérique intéressait d'ailleurs
Mr Dean Forsyth. Aussi, à un certain moment où un épaississement des
nuages rendait la salle à manger plus obscure, il releva la tête,
regarda la fenêtre et, laissant d'une main accablée retomber sa
fourchette, il s'écria:
--Est-ce que ces maudits nuages ne vont pas enfin dégager le ciel,
fût-ce au prix d'une pluie torrentielle?
--Ma fine! déclara Mitz, après trois semaines de sécheresse, ça ne
serait pas de refus pour les biens de la terre.
--La terre!.. la terre!.. murmura Mr Dean Forsyth avec un si parfait
dédain, qu'il s'attira cette réponse de la vieille servante:
--Oui, la terre, Monsieur. J'imagine qu'elle vaut bien le ciel, dont
vous ne voulez jamais descendre... même à l'heure du déjeuner!
--Voyons, ma bonne Mitz... dit Francis Gordon d'une voix insinuante.
Peine perdue. La bonne Mitz n'était pas d'humeur à se laisser séduire.
--Il n'y a pas de «ma bonne Mitz», continua-t-elle sur le même ton.
C'est vraiment pas la peine de vous _esquinter le tempérament_ à
regarder la lune, pour ne pas savoir qu'il pleut au printemps. S'il ne
pleut pas au mois de mars, quand pleuvra-t-il? Je vous le demande.
--Mon oncle, approuva le neveu, c'est vrai que nous sommes en mars,
au début du printemps, et il faut bien en prendre son parti!.. Mais
bientôt, ce sera l'été et vous aurez un ciel plus pur. Vous pourrez
alors continuer vos travaux dans des conditions meilleures! Un peu de
patience, mon oncle!
--De la patience, Francis? répliqua Mr Dean Forsyth dont le front
n'était pas moins rembruni que l'atmosphère, de la patience!.. Et, s'il
s'en va si loin qu'on ne puisse l'apercevoir?.. Et s'il ne se montre
plus au-dessus de l'horizon?
--Il?.. intervint Mitz. Qui ça, il?
A cet instant, la voix d'Omicron se fit entendre:
--Monsieur!.. Monsieur!
--Il y a du nouveau, s'écria Mr Dean Forsyth en repoussant
précipitamment sa chaise et en se dirigeant vers la porte.
Il ne l'avait pas atteinte, qu'un vif rayon pénétrait par la fenêtre
et piquait de paillettes lumineuses les verres et les bouteilles
garnissant la table.
--Le soleil!.. Le soleil!.. répétait Mr Dean Forsyth, qui montait
l'escalier en toute hâte.
--_C'est-y Dieu permis!_ dit Mitz en s'asseyant sur une chaise. Le
voilà parti, et, quand il est enfermé à double tour avec son _ami
Krone_ dans le _haut servatoire_, on peut l'appeler. _Autant on en
porte devant!_ (en emporte le vent). Quant au déjeuner, il se mangera
tout seul, par l'opération _des cinq esprits_ (du Saint-Esprit)... Et
tout cela pour des étoiles!..»
Ainsi, dans son langage imagé, s'exprimait l'excellente Mitz, bien que
son maître ne pût l'entendre. L'eût-il entendue, d'ailleurs, que cette
éloquence n'en eût pas été moins perdue. Mr Dean Forsyth, essoufflé
par l'ascension, venait d'entrer dans son observatoire. Le vent du
Sud-Ouest avait fraîchi et chassé les nuages vers le Levant. Une large
éclaircie laissait voir, jusqu'au zénith, toute la partie du ciel où le
météore avait été observé. La chambre était illuminée par les rayons
solaires.
«Eh bien?.. demanda Mr Dean Forsyth, qu'y a-t-il?
--Le soleil, répondit Omicron, mais pas pour longtemps, car des nuages
reparaissent déjà dans l'Ouest.
--Pas une minute à perdre! s'écria Mr Dean Forsyth, en braquant sa
lunette, tandis que le serviteur en faisait autant du télescope.
Pendant quarante minutes environ, avec quelle passion, ils manièrent
leurs instruments! Avec quelle patience, ils en manœuvrèrent la vis
pour les maintenir au point! Avec quelle minutieuse attention, ils
fouillèrent tous les coins et recoins de cette partie de la sphère
céleste!.. C'était bien par tant d'ascension droite et tant de
déclinaison que le bolide leur était apparu la première fois, pour
passer ensuite exactement au zénith de Whaston, ils en étaient certains.
Et rien, rien à cette place! Déserte, toute cette éclaircie qui offrait
aux météores un si magnifique champ de promenade! Pas un seul point
visible en cette direction! Aucune trace de l'astéroïde.
--Rien! dit Mr Dean Forsyth, en essuyant ses yeux rougis par le sang
qui s'était porté à leurs paupières.
--Rien! fit Omicron comme un écho plaintif.
Il est trop tard pour s'épuiser en d'autres efforts. Les nuages
revenaient, le ciel s'obscurcissait de nouveau. Finie l'éclaircie du
ciel, et pour toute la journée cette fois! Bientôt, les vapeurs ne
formèrent plus qu'une masse uniforme d'un gris sale, et s'égouttèrent
en pluie fine. Il fallait renoncer à toute observation, au grand
désespoir du maître et du serviteur.
--Et pourtant, dit Omicron, nous sommes bien sûrs de l'avoir vu.
--Si nous en sommes sûrs!.. s'écria Mr Dean Forsyth, en levant les bras
au ciel.
Et, d'un ton où se mêlaient l'inquiétude et la jalousie, il ajouta:
--Nous n'en sommes que trop sûrs, car d'autres peuvent l'avoir vu comme
nous... Pourvu que nous soyons les seuls!.. Il ne manquerait plus qu'il
l'eût aperçu aussi, lui... Sydney Hudelson!»