[1473] _Var._ L'aise à mes maux succède. (1634-68)

[1474] _Var._ Mon heur me semble nompareil. (1634)

[1475] _Var._ Depuis que notre amour déclaré m'en assure. (1634-57)

[1476] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)

[1477] Bonnet à l'anglaise, qui, lorsqu'on veut, se rabat sur les

épaules. On peut voir la représentation de cette sorte de coiffure

dans une gravure faite pour l'édition de 1660 et qui accompagne

aussi d'ordinaire celle de 1664.

[1478] Pour ce jeu de scène, la leçon de 1634 est, en tenant

compte de la correction contenue dans l'errata: LA NOURRICE, _se

jetant à ses genoux_.--Dans les éditions de 1644-60: _embrassant

ses genoux_.

[1479] _Var._ CLARICE, _à qui Célidan met la main sur la bouche_.

(1634-60)

[1480] Ce mot interrompu nous semble d'un effet bizarre, mais il

serait facile de trouver dans les oeuvres dramatiques des

prédécesseurs de Corneille plus d'un exemple de ce genre. Le plus

connu, et le plus souvent cité peut-être, est celui qu'on

rencontre au Ve acte du _Daire_ (_Darius_) de Jacques de la Taille

(voyez sur ce poëte l'_Histoire du théâtre françois_, tome III, p.

337 et suivantes):

Ma femme et mes enfants aye en recommanda....

Il ne put achever, car la mort l'en garda.

[1481] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)--_Il dit

ces deux mots derrière le théâtre._ (1663, en marge.)

[1482] _Var._ Tous n'en resteront pas également contents. (1634)

[1483] Cette indication ne se trouve que dans les éditions de 1663-82.

[1484] C'est-à-dire versons quelques larmes feintes. Voyez plus haut,

sur un autre emploi de _suborner_, p. 184, note [614].

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, LYCAS.

PHILISTE.

Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice!

Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice?

Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit.

LYCAS.

Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; 1170

Les cris de sa nourrice en sa maison déserte

M'ont trop suffisamment assuré de sa perte;

Seule en ce grand logis, elle court haut et bas,

Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas,

Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnoître; 1175

A peine devant elle oseroit-on paroître:

De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[1485]

Que le désespoir forme, et que la rage suit;

Et parmi ses transports, son hurlement farouche

Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. 1180

PHILISTE.

Ne t'a-t-elle rien dit?

LYCAS.

Soudain qu'elle m'a vu,

Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu[1486]:

«Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre;»

Et puis incontinent, me prenant pour un autre,

Elle m'alloit traiter en auteur du forfait; 1185

Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.

PHILISTE.

Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne?

LYCAS.

Ses confuses clameurs n'en accusent personne,

Et même les voisins n'en savent que juger.

PHILISTE.

Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, 1190

Traître, sans que je sache où pour mon allégeance

Adresser ma poursuite et porter ma vengeance.

Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur,

Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur:

Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée 1195

Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée,

Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours,

Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours:

Foible soulagement en un coup si funeste[1487];

Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. 1200

Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents

Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants;

Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue,

Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue;

Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs 1205

Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs.

Clarice, unique objet qui me tiens en servage,

Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[1488]:

Vois comme en te perdant je vais perdre le jour,

Et par mon désespoir juge de mon amour. 1210

Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[1489]

Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte;

Et ton amour, qui doute encor de mes serments,

Cherche à m'en assurer par mes ressentiments.

Soupçonneuse beauté, contente ton envie, 1215

Et prends cette assurance aux dépens de ma vie.

Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs

Reçois ensemble et perds l'effet de tes desirs.

Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée,

Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée[1490]; 1220

Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter[1491],

Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter.

Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même!

Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime[1492]!

Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer[1493] 1225

Que ma mort, à son tour, le fera soupirer!

Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire

Ne veut que te punir d'un amour téméraire;

Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments

Lui sembleroient pour toi de légers châtiments. 1230

Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine;

Elle pâme de joie au récit de ta peine[1494],

Et choisit pour objet de son affection

Un amant plus sortable à sa condition.

Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! 1235

Et que tu traites mal une amitié si rare!

Après tant de serments de n'aimer rien que toi,

Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi;

Tu veux seul avoir part à la douleur commune;

Tu veux seul te charger de toute l'infortune, 1240

Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs

Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs.

N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme

A mis en son pouvoir la reine de ton âme,

Et peut-être déjà ce corsaire effronté 1245

Triomphe insolemment de sa fidélité[1495].

Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue!

SCÈNE II.

PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

PHILISTE.

Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue?

Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé

Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? 1250

DORASTE.

Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite.

PHILISTE.

Du moins vous avez vu des marques de leur fuite.

DORASTE.

Si nous avions pu voir les traces de leurs pas,

Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas;

Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence.... 1255

PHILISTE.

Ce sont là des effets de votre intelligence,

Traîtres; ces feints hélas ne sauroient m'abuser.

POLYMAS.

Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496].

PHILISTE.

Perfides, vous prêtez épaule à[1497] leur retraite[1498],

Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. 1260

Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir,

Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir.

DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste

les cherche derrière le théâtre[1499].

Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage.

POLYMAS.

Ne nous présentons plus aux transports de sa rage;

Mais plutôt derechef, allons si bien chercher, 1265

Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher.

LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant

avec ses compagnons.

Le voilà.

PHILISTE, l'épée à la main, et seul[1500].

Qui les ôte à ma juste colère?

Venez de vos forfaits recevoir le salaire,

Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous[1501]?

Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. 1270

SCÈNE III.

ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE.

ALCIDON met l'épée à la main[1502].

Philiste, à la bonne heure, un miracle visible

T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible,

Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main.

J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503],

Et vais....

CÉLIDAN.

Ne pense pas ainsi....

ALCIDON.

Laisse-nous faire; 1275

C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire[1504].

Crains-tu d'être témoin d'une bonne action[1505]?

PHILISTE.

Dieux! ce comble manquoit à mon affliction.

Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle!

Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. 1280

ALCIDON.

Ta maîtresse perdue!

PHILISTE.

Hélas! hier, des voleurs....

ALCIDON.

Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs;

Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître[1506];

Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connoître[1507]

Que son juste courroux a soin de me venger[1508]. 1285

PHILISTE.

Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager?

Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte;

Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte.

Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[1509]:

J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir. 1290

Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée[1510]?

J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée;

J'ai menacé Florange, et rompu les accords[1511]

Qui t'avoient su causer ces violents transports.

ALCIDON.

Entre des cavaliers une offense reçue 1295

Ne se contente point d'une si lâche issue;

Va m'attendre....

CÉLIDAN.

Arrêtez, je ne permettrai pas

Qu'un si funeste mot termine vos débats.

PHILISTE.

Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare[1512],

C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. 1300

Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver;

Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver,

J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles.

Mon honneur souffriroit des taches éternelles

A craindre encor de perdre une telle amitié. 1305

SCÈNE IV.

CÉLIDAN, ALCIDON.

CÉLIDAN.

Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié[1513];

Il montre une franchise ici trop naturelle,

Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle.

L'affaire se traitoit sans doute à son desçu,

Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. 1310

Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.

ALCIDON.

Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice,

A ce piége, qu'il dresse afin de me duper[1514]?

CÉLIDAN.

Romproit-il ces accords à dessein de tromper?

Que vois-tu là qui sente une supercherie? 1315

ALCIDON.

Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie,

Qu'un lâche désaveu de cette trahison[1515],

De peur d'être obligé de m'en faire raison.

Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage

Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, 1320

Par où m'éblouissant il pût un de ces jours

Renouer sourdement ces muettes amours.

Il en donne en secret des avis à Florange:

Tu ne le connois pas; c'est un esprit étrange.

CÉLIDAN.

Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps,

Malgré lui tes desirs se trouveront contents.

Ses offres acceptés[1516], que rien ne se diffère;

Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire[1517].

ALCIDON.

Cet ordre est infaillible à procurer mon bien;

Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. 1330

Longtemps à mon sujet tes passions contraintes

Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes;

Il me faut à mon tour en faire autant pour toi:

Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi,

Et pour la maintenir tout me sera possible[1518]. 1335

CÉLIDAN.

Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519];

Et je m'en haïrois, si j'avois consenti[1520]

Que mon hymen laissât Alcidon sans parti.

ALCIDON.

Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme

(Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), 1340

J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort

Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort,

Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse,

C'est là que par devoir il faut que je m'adresse.

Philiste est un parjure, et moi ton obligé[1521]: 1345

Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé.

Balancer un tel choix avec inquiétude[1522],

Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude.

CÉLIDAN.

Mais te priver pour moi de ce que tu chéris!

ALCIDON.

C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, 1350

Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice.

Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice.

Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit,

Employer vers Doris mon reste de crédit;

Si je la puis gagner, je te réponds du frère, 1355

Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère!

CÉLIDAN.

C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement;

Vois ce que je pourrai pour ton contentement.

ALCIDON.

L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée,

Si Clarice apprenoit une mort supposée.... 1360

CÉLIDAN.

De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré

Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré.

ALCIDON.

Quand elle en aura su la nouvelle funeste,

Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste.

On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, 1365

Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés.

SCÈNE V.

CÉLIDAN.

Il me cède à mon gré Doris de bon courage;

Et ce nouveau dessein d'un autre mariage,

Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment,

Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523]. 1370

Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prêtes!

Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes

Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour!

Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525].

M'auroit-il bien caché le fond de sa pensée? 1375

Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée;

Il se venge en parole, et s'oblige en effet.

On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]:

Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage.

Je jouerois, à ce compte, un joli personnage! 1380

Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain,

Tandis que le succès est encore en ma main:

Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connoître

Que je ne suis pas homme à seconder un traître[1527].

Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528], 1385

Et qui me veut duper en doit craindre la fin.

Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte,

Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte;

Nous étions attendus, on secondoit nos coups:

La nourrice parut en même temps que nous, 1390

Et se pâma soudain avec tant de justesse,

Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse.

Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez,

Que nous verrions demain des gens bien étonnés!

SCÈNE VI.

CÉLIDAN, LA NOURRICE.

LA NOURRICE.

Ah!

CÉLIDAN.

J'entends des soupirs.

LA NOURRICE.

Destins!

CÉLIDAN.

C'est la nourrice;

Qu'elle vient à propos!

LA NOURRICE.

Ou rendez-moi Clarice....

CÉLIDAN.

Il la faut aborder.

LA NOURRICE.

Ou me donnez la mort.

CÉLIDAN.

Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice, à t'affliger si fort?

Quel funeste accident? quelle perte arrivée?

LA NOURRICE.

Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? 1400

En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait?

CÉLIDAN.

Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529];

Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse?

LA NOURRICE.

Oui, je te la demande, âme double et traîtresse.

CÉLIDAN.

Je n'ai point eu de part en cet enlèvement[1530]; 1405

Mais je t'en dirai bien l'heureux événement.

Il ne faut plus avoir un visage si triste,

Elle est en bonne main.

LA NOURRICE.

De qui?

CÉLIDAN.

De son Philiste.

LA NOURRICE.

Le coeur me le disoit, que ce rusé flatteur

Devoit être du coup le véritable auteur. 1410

CÉLIDAN.

Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire,

Sa rencontre à Clarice étoit fort nécessaire.

LA NOURRICE.

Quoi? l'a-t-il délivrée?

CÉLIDAN.

Oui.

LA NOURRICE.

Bons Dieux!

CÉLIDAN.

Sa valeur

Ote ensemble la vie et Clarice au voleur.

LA NOURRICE.

Vous ne parlez que d'un.

CÉLIDAN.

L'autre ayant pris la fuite, 1415

Philiste a négligé d'en faire la poursuite.

LA NOURRICE.

Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531]....

CÉLIDAN.

Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu.

Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre,

Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; 1420

Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer,

Comme eux et ta maîtresse étoient prêts d'y rentrer.

LA NOURRICE.

Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie.

Mais le nom de celui qu'il a privé de vie?

CÉLIDAN.

C'est.... je l'aurois nommé mille fois en un jour: 1425

Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour!

C'est un des bons amis que Philiste eût au monde.

Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde.

LA NOURRICE.

Donnez-m'en quelque adresse[1533].

CÉLIDAN.

Il se termine en don.

C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est....

LA NOURRICE.

Alcidon?

CÉLIDAN.

T'y voilà justement.

LA NOURRICE.

Est-ce lui? Quel dommage

Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge....

Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité,

Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté....

Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? 1435

CÉLIDAN.

C'est là le pis pour toi.

LA NOURRICE.

Pour moi!

CÉLIDAN.

Pour toi, Nourrice.

LA NOURRICE.

Ah, le traître!

CÉLIDAN.

Sans doute il te vouloit du mal.

LA NOURRICE.

Et m'en pourroit-il faire?

CÉLIDAN.

Oui, son rapport fatal....

LA NOURRICE.

Ne peut rien contenir que je ne le dénie.

CÉLIDAN.

En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. 1440

Écoute cependant: il a dit qu'à ton su

Ce malheureux dessein avoit été conçu;

Et que pour empêcher la fuite de Clarice

Ta feinte pâmoison lui fit un bon office;

Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. 1445

LA NOURRICE.

De quels damnables tours cet imposteur se sert!

Non, Monsieur, à présent il faut que je le die,

Le ciel ne vit jamais de telle perfidie.

Ce traître aimoit Clarice, et brûlant de ce feu,

Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534]; 1450

Depuis près de six mois il a tâché sans cesse

D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse:

Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir;

Mais me voyant toujours ferme dans le devoir,

Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce, 1455

Enfin il a voulu recourir à la force.

Vous savez le surplus, vous voyez son effort

A se venger de moi pour le moins en sa mort:

Piqué de mes refus, il me fait criminelle,

Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. 1460

Mais, Monsieur, le croit-on?

CÉLIDAN.

N'en doute aucunement.

Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment.

LA NOURRICE.

Las! que me dites-vous?

CÉLIDAN.

Ta maîtresse en colère

Jure que tes forfaits recevront leur salaire;

Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. 1465

Si tu veux éviter une infâme prison,

N'attends pas son retour.

LA NOURRICE.

Où me vois-je réduite,

Si mon salut dépend d'une soudaine fuite[1535],

Et mon esprit confus ne sait où l'adresser[1536]?

CÉLIDAN.

J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: 1470

Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537];

Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète.

LA NOURRICE.

Oserois-je espérer que la compassion....

CÉLIDAN.

Je prends ton innocence en ma protection.

Va, ne perds point de temps: être ici davantage 1475

Ne pourroit à la fin tourner qu'à ton dommage.

Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien,

Comme après je saurai m'employer pour ton bien:

Durant l'éloignement ta paix se pourra faire.

LA NOURRICE.

Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire. 1480

CÉLIDAN.

Trêve, pour le présent, de ces remercîments;

Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments.

SCÈNE VII.

CÉLIDAN.

Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée.

Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée:

Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pensé 1485

Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé,

Dont la suite non plus n'alloit qu'à l'aventure,

Pût donner à son âme une telle torture,

La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts;

Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. 1490

Le cuisant souvenir d'une action méchante

Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante.

Mettons-la cependant en lieu de sûreté,

D'où nous ne craignions rien de sa subtilité[1538];

Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire 1495

Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire,

Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami,

Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.

SCÈNE VIII.

ALCIDON, DORIS.

DORIS.

C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme

Allume à ta prière une nouvelle flamme? 1500

ALCIDON.

Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer.

DORIS.

A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer;

Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées,

M'est un aveu bien clair de tes feintes passées.

ALCIDON.

Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi 1505

D'être dissimulée et de manquer de foi;

L'effet l'a trop montré.

DORIS.

L'effet a dû t'apprendre,

Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre.

Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit

Afin qu'après un autre en recueille le fruit; 1510

Et c'est à ce dessein que ta fausse colère

Abuse insolemment de l'esprit de mon frère?

ALCIDON.

Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments

Apporte seul du trouble à tes contentements[1539];

Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change 1515

Qui t'a fait sans raison me préférer Florange[1540],

Je n'ose plus t'offrir un service odieux.

DORIS.

Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux,

Puisque tu reconnois ma véritable haine,

De moi ni de mon choix ne te mets point en peine. 1520

C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce à toi,

A l'objet de ma haine, à disposer de moi?

ALCIDON.

Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite

De ta possession l'espérance interdite,

Je sentirois mon mal puissamment soulagé[1541], 1525

Si du moins un ami m'en étoit obligé.

Ce cavalier, au reste, a tous les avantages

Que l'on peut remarquer aux plus braves courages,

Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux,

Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. 1530

DORIS.

Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise,

Mais il en a de plus une autre fort mauvaise,

C'est qu'il est ton ami: cette seule raison

Me le feroit haïr, si j'en savois le nom.

ALCIDON.

Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]? 1535

DORIS.

Et de plus lui donner cet avis salutaire,

Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé,

Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé;

Qu'il n'espère autrement de réponse que triste.

J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, 1540

Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis.

ALCIDON.

Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis.

Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[1543],

Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.

DORIS.

Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. 1545

SCÈNE IX.

DORIS.

Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain!

Que leur condition se trouve déplorable[1544]!

Une mère aveuglée, un frère inexorable,

Chacun de son côté, prennent sur mon devoir[1545]

Et sur mes volontés un absolu pouvoir. 1550

Chacun me veut forcer à suivre son caprice:

L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice.

Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon;

Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon

N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre.

Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre,

Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien;

Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien.

Dure sujétion! étrange tyrannie!

Toute liberté donc à mon choix se dénie! 1560

On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur,

Et par force un amant n'a de moi que rigueur.

Cependant il y va du reste de ma vie[1546],

Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie;

Il faut que mes desirs, toujours indifférents, 1565

Aillent sans résistance au gré de mes parents,

Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage:

Et puis cela s'appelle une fille bien sage!

Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux[1547],

Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! 1570

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[1485] _Var._ De furie elle écume, et fait toujours un bruit.

(1634-57)

[1486] _Var._ Ces mots ont éclaté d'un transport impourvu. (1634)

[1487] _Var._ Vain et foible soulas en un coup si funeste. (1634-57)

[1488] _Var._ Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage. (1634-57)

[1489] _Var._ Aussi pour en juger peut-être est-ce ta feinte.

(1634-57)

[1490] _Var._ Tu lui voudras du mal pour t'avoir trop aimée. (1634)

_Var._ Tu lui voudras du mal de t'avoir tant aimée. (1644-57)

[1491] _Var._ Et sûre de sa foi, tu viendras regretter

Sur sa tombe le temps et le bien d'en douter. (1634-57)

[1492] _Var._ Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime!

(1634-60)

[1493] _Var._ Et dans ce désespoir que causent mes malheurs,

Espérer que ma mort lui coûtera des pleurs!

Simple, qu'espères-tu? sa perte est volontaire,

Et pour mieux te punir d'un amour téméraire,

Elle veut tes regrets, tous autres châtiments

Ne lui semblent pour toi que de légers tourments. (1634-57)

[1494] _Var._ Elle se pâme d'aise au récit de ta peine. (1634-68)

[1495] _Var._ Triomphe insolemment de sa pudicité.

Hélas! qu'à ce penser ma vigueur diminue! (1634-57)

[1496] _Var._ Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser. (1634)

_Var._ Vous n'avez point, Monsieur, lieu de nous accuser.

(1644-57)

[1497] _Prêter épaule à_, seconder, favoriser.

[1498] _Var._ Perfides, vous prêtez l'épaule à leur retraite.

(1634-57)

[1499] _Var._ DORASTE, _cependant que Philiste est derrière le

théâtre_. (1634-57)

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 40 / 42 段