[1500] _Var. Il a l'épée à la main._ (1663, en marge.)

[1501] _Var._ Infâmes, scélérats, venez, qu'espérez-vous? (1634)

[1502] _Var._ ALCIDON, _mettant l'épée à la main_. (1634-60)--_Il

met aussi l'épée à la main._ (1663, en marge.)

[1503] _Var._ Quoi! ta poltronnerie a changé bien soudain!

CÉL. Modère cet ardeur[1503-a], tout beau.

ALC. Laisse-nous faire.

(1634-57)

[1503-a] Tel est ici le texte de toutes les éditions indiquées;

mais elles font _ardeur_ du féminin dans les autres endroits de

_la Veuve_ où ce mot se trouve.

[1504] _Var._ C'est en homme de bien qu'il me va satisfaire.

(1634-60)

[1505] _Var._ Veux-tu rompre le coup d'une bonne action? (1634-57)

[1506] _Var._ Je ne prends plus de part aux intérêts d'un traître.

(1634-57)

[1507] _Var._ Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien paroître.

(1634-60)

[1508] _Var._ Que son juste courroux a voulu me venger. (1634)

[1509] _Var._ Ne me presse donc plus dedans mon désespoir. (1634-60)

[1510] _Var._ Te peux-tu plaindre encor de ta place occupée? (1634-57)

[1511] _Var._ J'ai menacé Florange, et rompu des accords

Qui te causoient jadis ces violents transports. (1634-57)

[1512] _Var._ Faire ici du fendant alors qu'on nous sépare. (1634-60)

[1513] _Var._ Le coeur à ses douleurs me saigne de pitié. (1634-60)

[1514] _Var._ A ce piége qu'il dresse afin de m'attraper. (1634-57)

[1515] _Var._ Un lâche désaveu de cette trahison. (1648)

[1516] Tel est le texte de toutes les éditions. Voyez au sujet du

genre du mot: _offre_, l'introduction grammaticale en tête du

_Lexique_.

[1517] _Mettre quelqu'un au pis_, _à pis faire_ «se dit par

manière de défi, pour marquer à un homme que quelque volonté qu'il

ait de nuire, on ne le craint point.» (_Dictionnaire de l'Académie

de_ 1694.)

[1518] _Var._ Et pour la maintenir j'éteindrai bien ma braise.

CÉL. Mais je ne veux point d'heur aux dépens de ton aise. (1634)

[1519] _Var._ Ta perte en mon bonheur te seroit trop sensible.

(1644-60)

[1520] _Var._ Et j'aurois un regret trop sensible de voir[1520-a]

Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir. (1634-57)

[1520-a] Et moi-même j'aurois trop de regret de voir. (1644-57)

[1521] _Var._ Philiste m'est parjure, et moi ton obligé. (1634-63)

[1522] _Var._ Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude,

Puisque l'un est justice et l'autre ingratitude. (1634-57)

[1523] _Var._ Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-57)

[1524] L'édition de 1682 porte _t'approcher_, qui ne donne point

de signification raisonnable; la leçon que nous avons suivie

(_rapprocher_, dans le sens neutre, pour _se rapprocher_) se

trouve dans toutes les autres impressions.

[1525] _Var._ Quant à moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour.

(1634-57)

[1526] _Var._ Cela se juge à l'oeil, rien ne le satisfait. (1634-57)

[1527] _Var._ Que je ne fus jamais homme à servir un traître.

(1634-57)

[1528] _Var._ Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le fin. (1634-60)

[1529] _Var._ C'est à tort que tu veux m'imputer un forfait.

LA NOURR. Où l'as-tu mise enfin? CÉL. Tu cherches ta maîtresse?

(1634-57)

[1530] _Var._ Je ne trempai jamais en cet enlèvement. (1634-57)

[1531] _Var._ Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.... (1634-60)

[1532] Interroger, demander. Voyez le _Lexique_.

[1533] _Var._ Donne-m'en quelque adresse. (1644-57)

Dans l'édition de 1634 il y a _donnes_, qui est très-probablement pour

_donnez_. Voyez plus haut, p. 248, note [820-a].

[1534] _Var._ Ne caressoit Doris que pour couvrir son jeu. (1634-57)

[1535] _Var._ Mon salut dépend donc d'une soudaine fuite,

Et mon esprit confus ne peut où l'adresser! (1634)

[1536] C'est-à-dire ne sait de quel côté diriger ma fuite.

[1537] _Var._ Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634)

[1538] _Var._ D'où nous ne craignons rien de sa subtilité. (1652 et 57)

[1539] _Var._ Seul apporte du trouble à tes contentements. (1634-57)

[1540] _Var._ Où tu m'as préféré ce lourdaud de Florange. (1634-57)

[1541] _Var._ Je sentirois mon mal de beaucoup soulagé. (1634-57)

[1542] _Var._ Donc, pour le bien servir, il me le faudroit taire? (1634)

_Var._ Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire?

(1644-57)

[1543] _Var._ Je m'en vais: cependant souviens-toi, rigoureuse.

(1634-57)

[1544] _Var._ Que leur condition me semble déplorable! (1634-57)

[1545] _Var._ Chacun de leur côté, prennent sur mon devoir. (1634-57)

[1546] _Var._ Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-60)

[1547] _Var._ Ciel, qui vois ma misère et qui sais mon besoin,

Pour le moins, par pitié, prends de moi quelque soin! (1634-57)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CÉLIDAN, CLARICE.

CÉLIDAN.

N'espérez pas, Madame, avec cet artifice

Apprendre du forfait l'auteur ni le complice:

Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis

De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548].

L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575

A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme;

Et l'autre l'assista par importunité:

C'est ce que vous saurez de leur témérité.

CLARICE.

Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente

De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580

Et me résolvant même à perdre à l'avenir

De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550],

J'estime que la perte en sera plus aisée,

Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée.

C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585

Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551].

Philiste autant que moi vous en est redevable;

S'il a su mon malheur, il est inconsolable;

Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui

Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590

Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552];

Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre;

Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir

Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553].

La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595

CÉLIDAN.

C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message;

Mon secours, sans cela, comme de nul effet,

Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait.

CLARICE.

Après avoir rompu les fers d'une captive,

C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600

Et l'obligation que j'en vais vous avoir

Met la revanche hors de mon peu de pouvoir.

Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554],

Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate.

CÉLIDAN.

En quoi que mon service oblige votre amour, 1605

Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555].

SCÈNE II.

CÉLIDAN.

Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice,

Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice,

Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur,

Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, 1610

Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse,

Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse:

Son artifice m'aide, et succède si bien,

Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien.

Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615

Et que Philiste après une faveur si grande

N'ose me refuser celle dont ses transports

Et ses faux mouvements font rompre les accords.

Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise;

Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620

Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi:

Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi.

Mais pour voir ces effets allons trouver le frère:

Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556],

Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625

SCÈNE III.

ALCIDON, CÉLIDAN.

CÉLIDAN.

Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien;

Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.

ALCIDON.

En quel point as-tu mis l'état de ma fortune?

CÉLIDAN.

Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas

Avec plus de succès supposer un trépas; 1630

Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.

ALCIDON.

Et l'auteur de ce coup?

CÉLIDAN.

Celui qui l'a ravie,

Un amant inconnu dont je lui fais parler.

ALCIDON.

Elle a donc bien jeté des injures en l'air?

CÉLIDAN.

Cela s'en va sans dire.

ALCIDON.

Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635

CÉLIDAN.

Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise.

ALCIDON.

Je n'en veux point qui porte une si dure loi.

CÉLIDAN.

Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558].

ALCIDON.

Elle parle de moi!

CÉLIDAN.

«J'ai perdu ce que j'aime,

Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, 1640

Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!»

ALCIDON.

Tout de bon?

CÉLIDAN.

Son esprit en paroît adouci.

ALCIDON.

Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560].

Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire.

CÉLIDAN.

Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645

ALCIDON.

J'accepte le parti par curiosité:

Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.

CÉLIDAN.

Tu verras à quel point elle met ton mérite.

ALCIDON.

Si l'occasion s'offre, on peut la disposer,

Mais comme sans dessein....

CÉLIDAN.

J'entends, à t'épouser. 1650

ALCIDON.

Nous pourrons feindre alors que par ma diligence

Le concierge, rendu de mon intelligence,

Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562];

Que déjà quelque argent m'en a fait la raison;

Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655

Les pistoles dans peu feront sa délivrance,

Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs.

CÉLIDAN.

Que cette invention t'assure de plaisirs!

Une subtilité si dextrement tissue

Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660

ALCIDON.

Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir.

CÉLIDAN.

Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir;

N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563].

ALCIDON, seul.

O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile!

Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665

Je trompe tout le monde avec sa bonne foi;

Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine,

C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine:

Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu

Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670

Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564]

Laisse en perplexité ma chère confidente;

Avant que de partir, il faudra sur le tard

De nos heureux succès lui faire quelque part[1565].

SCÈNE IV.

CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS.

CHRYSANTE.

Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675

Je trouve en ton malheur quelque peu de justice:

Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement[1566]

A rompu sa fortune, et chassé son amant,

Et tu vois aussitôt la tienne renversée,

Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680

Cependant Alcidon, que tu crois rappeler,

Toujours de plus en plus s'obstine à quereller.

PHILISTE.

Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre

De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre.

D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685

Éteint toute autre ardeur que celle de punir.

Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice;

Mais du reste accusez votre seule avarice.

Madame, nous perdons par votre aveuglement

Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690

DORIS.

Otez ce nom d'amant: le fard de son langage

Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage;

Et nous étions tous deux semblables en ce point,

Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.

PHILISTE.

Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695

Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée?

DORIS.

Il le falloit souffrir, ou vous désobliger.

PHILISTE.

Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569].

CHRYSANTE.

Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence,

Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700

SCÈNE V.

PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

PHILISTE, à Célidan[1570].

Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité?

Persiste-t-il encor dans sa brutalité?

CÉLIDAN.

Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles;

J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles:

Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705

PHILISTE.

Ami, que me dis-tu?

CÉLIDAN.

Ce que je viens de voir.

PHILISTE.

Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore?

Dis-moi le lieu.

CÉLIDAN.

Le lieu ne se dit pas encore.

Celui qui te la rend te veut faire une loi....

PHILISTE.

Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710

Mon possible est à lui.

CÉLIDAN.

Donc, sous cette promesse,

Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse:

Ambassadeur exprès....

SCÈNE VI.

CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

CHRYSANTE.

Son feu précipité

Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]:

Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715

Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte.

CÉLIDAN.

C'est comme doit agir un véritable amour:

Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour;

Et nous voyons assez par cette expérience

Que le sien est égal à son impatience. 1720

Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants,

Et que tout se dispose à vos contentements,

Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame,

Offrir à tant d'appas un coeur qui n'est que flamme[1572],

Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus 1725

Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus?

J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle

Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle,

Et qu'en ce cavalier son desir arrêté

Prendroit tous autres voeux pour importunité. 1730

Cette seule raison m'obligeant à me taire,

Je trahissois mon feu de peur de lui déplaire;

Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu[1573]

Me fait voir clairement combien j'étois déçu,

Je ne condamne plus mon amour au silence, 1735

Et viens faire éclater toute sa violence[1574].

Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus,

Rendent à sa beauté des voeux qui lui sont dus;

Et du moins par pitié d'un si cruel martyre

Permettez quelque espoir à ce coeur qui soupire. 1740

CHRYSANTE.

Votre amour pour Doris est un si grand bonheur

Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur;

Mais vous voyez le point où me réduit Philiste,

Et comme son caprice à mes souhaits résiste[1575].

Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups 1745

Pour un fourbe insolent qui se moque de nous.

Honteuse qu'il me force à manquer de promesse,

Je n'ose vous donner une réponse expresse,

Tant je crains de sa part un désordre nouveau.

CÉLIDAN.

Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau: 1750

Sous ce détour discret un refus se colore.

CHRYSANTE.

Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore:

Aussi dans le refus j'aurois peu de raison:

Je connois votre bien, je sais votre maison.

Votre père jadis (hélas! que cette histoire 1755

Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!),

Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi:

J'étois son cher objet; et maintenant je voi

Que comme par un droit successif de famille

L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille.

S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs

De ses cruels parents divisèrent nos coeurs:

On l'éloigna de moi par ce maudit usage[1576]

Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage;

Et son père jamais ne souffrit son retour 1765

Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour.

En vain à cet hymen j'opposai ma constance;

La volonté des miens vainquit ma résistance.

Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits[1577]

De ses perfections les plus aimables traits. 1770

Afin de vous ôter désormais toute crainte

Que dessous mes discours se cache aucune feinte,

Allons trouver Philiste, et vous verrez alors

Comme en votre faveur je ferai mes efforts.

CÉLIDAN.

Si de ce cher objet j'avois même assurance[1578], 1775

Rien ne pourroit jamais troubler mon espérance.

DORIS.

Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir.

CÉLIDAN.

Employer contre vous un absolu pouvoir!

Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle.

CHRYSANTE.

Je connois bien ma fille, et je vous réponds d'elle. 1780

Dépêchons seulement d'aller vers ces amants.

CÉLIDAN.

Allons: mon heur dépend de vos commandements.

SCÈNE VII.

PHILISTE, CLARICE.

PHILISTE.

Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie,

Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie;

Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785

Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer.

Mon âme en est ensemble et ravie et confuse:

D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse,

Et votre liberté me reproche aujourd'hui

Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790

Elle me comble d'aise et m'accable de honte:

Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte;

Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi.

CLARICE.

Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi?

Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795

Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage?

Ton amour et tes soins trompés par mon malheur,

Ma prison inconnue a bravé ta valeur.

Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre,

Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800

Et que d'un tel orage en bonace réduit

Célidan a la peine, et Philiste le fruit?

PHILISTE.

Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige

C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige:

Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805

Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580].

La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,

Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage:

Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581]

Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810

Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.

CLARICE.

Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique:

Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?

PHILISTE.

Je tâche d'imiter ce que je vois en vous:

Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815

Fait de vos actions sa règle souveraine.

CLARICE.

Je ne puis endurer ces propos outrageux:

Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]?

PHILISTE.

Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite

J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820

CLARICE.

Ne me reproche point l'excès de mon amour.

PHILISTE.

Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour:

Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable?

CLARICE.

Encor pour un jaloux tu seras fort traitable,

Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825

D'accuser mes défauts pour excuser les tiens;

Par cette liberté tu me fais bien paroître

Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître,

Puisque laissant les voeux et les submissions,

Tu me dis seulement mes imperfections. 1830

Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance,

Et prendre avant le temps un peu trop de licence.

Nous avions notre hymen à demain arrêté;

Mais pour te bien punir de cette liberté,

De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835

PHILISTE.

Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève,

Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585]

Le même Célidan se rencontre toujours?

CLARICE.

Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine.

Vois ta mère et ta soeur que vers nous il amène. 1840

Sa réponse rendra nos débats terminés.

PHILISTE.

Ah! mère, soeur, ami, que vous m'importunez!

SCÈNE VIII.

CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE.

CHRYSANTE, à Clarice.

Je viens après mon fils vous rendre une assurance

De la part que je prends en votre délivrance;

Et mon coeur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845

Que mes humbles devoirs osent se différer.

CLARICE, à Chrysante.

N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie

Est de vous obéir le reste de sa vie,

Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous.

Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850

C'est à moi désormais, entrant dans sa famille,

A vous rendre un devoir de servante et de fille;

Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587]

Ne vous empêche point d'excuser mes défauts,

Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855

CHRYSANTE, à Clarice.

Dans ce bien excessif qui passe mon attente,

Je soupçonne mes sens d'une infidélité,

Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588].

Surprise que je suis d'une telle merveille,

Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860

Mon âme en est ravie, et ces ravissements

M'ôtent la liberté de tous remercîments.

DORIS, à Clarice.

Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590]

A vous offrir, Madame, un fidèle service.

CLARICE, à Doris.

Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur, 1865

Je vous offre et demande une amitié de soeur.

PHILISTE, à Célidan.

Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable,

Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable,

Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis,

Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870

Cesse de me tenir dedans l'incertitude:

Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude;

Donne-moi le moyen, après un tel bienfait,

De réduire pour toi ma parole en effet.

CÉLIDAN, à Philiste.

S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875

Doivent leur bonne issue à mon peu de service,

Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux,

J'ose t'en demander un pareil à mes feux.

J'ose te demander, sous l'aveu de Madame,

Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880

Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix

Attend de ton vouloir les favorables lois.

PHILISTE, à Célidan.

Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse.

Sur ton meilleur ami tu brigues cette place,

Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885

CHRYSANTE, à Philiste.

Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui,

Ne te fais point ingrat pour une âme si double.

PHILISTE, à Célidan.

Mon esprit divisé de plus en plus se trouble;

Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi

Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890

Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible;

Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible;

Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir

Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir.

CHRYSANTE, à Philiste.

Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895

Et juge, en regardant cette belle maîtresse,

Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur

N'a pas bien mérité l'échange de ta soeur.

CLARICE, à Chrysante.

Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die

Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900

Et pour un tel ami lui voir si peu de foi

Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi.

Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même

Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593].

SCÈNE IX.

CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.

CLARICE, à Alcidon.

Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905

Tu me croyois sans doute encor dans le malheur:

Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste

A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste,

Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris

T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910

ALCIDON.

Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594]

N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage.

Je forcène[1595] de voir que sur votre retour

Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596].

Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915

Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses?

CÉLIDAN, à Alcidon.

Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés,

Et tu m'oses couvrir de ces indignités!

Cesse de m'outrager, ou le respect des dames

N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920

PHILISTE, à Alcidon.

Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré

Que je sais maintenir ce que je t'ai juré:

Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme.

ALCIDON, à Philiste.

Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme.

Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925

Que si mon coeur brûloit, c'étoit d'un autre feu.

Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice:

Voici l'auteur du coup, et voilà le complice.

Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur.

SCÈNE X.

CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS.

CHRYSANTE, à Philiste.

Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? 1930

CÉLIDAN, à Philiste.

Puisque son désespoir vous découvre un mystère

Que ma discrétion vous avoit voulu taire,

C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein.

Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main:

La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935

Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance....

PHILISTE, à Célidan.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 41 / 42 段